
C’est devenu une mode, on veut donner des suites aux récits légendaires. Dans le cinéma, dans la littérature, dessinée ou non. C’est la quantième suite, le combientième reboot de cette oeuvre culte? On perd le compte alors qu’il y a si peu de tentatives de réelles inventions, de nouveaux mythes. Ça donne l’impression que tout a été fait dans le récit de genre et que les nouveautés dans le domaine sont trop souvent en train de citer leurs aînés. Ce qui rend d’autant plus forte l’expérience flibustière proposée par Rémi Farnos avec Les aventuriers de l’Urraca.

Résumé de Les aventuriers de l’Urraca par Le Lombard : Ce ne sont pas les trésors qui font les grands capitaines mais les légendes qu’on raconte à leurs sujets… Le capitaine Sherman a beau être un pirate émérite, il a tout de même un grand défaut : il ne rapporte quasiment jamais de trésor dans ses cales. Par contre, quand il s’agit de raconter des histoires, il excelle ! Au moins assez pour motiver son équipage à repartir à l’aventure ! Le capitaine et ses hommes seront-ils à la hauteur des plus grandes légendes ?
« Oh ! Hisse …
Hé oh
Miséricorde
Pour nous tenir au bout d’une corde
Faudra d’abord nous attraper
Faudra d’abord nous aborder
Oh ! Hisse … » (Edith Piaf)

Emporté par la fougue de ces illustres personnages qu’il crée de toute pièce, Rémi Farnos réussit plus loin que le bruit de la mer, des sauts de cachalot, des armes et des planchers qui craquent, une oeuvre magique et sonore. Au fil des planches, il propose une collection de chansons qui rythment assez bien cet album par moments comédie musicale. Nous voilà complètement ailleurs dès les premières planches, mousses raillés par les collègues qui ont de la bouteille et craignant la prochaine arrivée tempétueuse du capitaine pour prononcer son discours motivant.
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Et quel capitaine ! Sherman, Edmond Sherman. Important ce prénom! Lui, il ne lâche rien même s’il fait souvent fausse route, ne trouve jamais les trésors prévus. Mais, cette fois-ci, il en est sûr, il va faire la fortune de ses hommes et pouvoir faire blinquer son vaisseau: l’Urraca. Un personnage en soi qui n’en est pas à son premier maître à bord, et pas à son dernier.

Avec un dessin qui n’a l’air de rien, synthétique, schématique, cet album est resté longtemps dans ma pile-à-lire malgré sa couverture terrible. Et puis je me suis lancé, j’ai lu cet album d’une traite, passionné tant par le dessin, la narration, le phrasé, les chansons, la poésie, l’onirisme et ce qu’il raconte de la vie des lointains pirates ou des nôtres modernes et plus vraiment aventureuses. Pendant quelques heures, Rémi Farnos nous donne ce souffle si puissant qui nous met des étoiles et de l’eau salée dans les yeux, puissant dans les méandres qu’il développe. À contre-pied (ou jambe de bois), parfois, des récits traditionnels du cru.

Farnos joue avec son lecteur, entre le vrai et le faux, les mystères et les légendes, dans l’affrontement de deux générations de capitaines adverses. Mais aussi avec ses personnages qui, tour à tour, prennent la lumière, éclairent le récit de leur vécu et de ce qu’ils pensent. Pendant 228 pages verbeux et riches en action, le natif de Béziers arrivé aujourd’hui à Poitiers, non loin de sacrées terres de corsaires, réussit un récit vibrant et tumultueux, haut en couleurs sans s’épargner la noirceur. Avec des allusions à un autre récit fondateur de la littérature française. De son dessin intrépide, dynamique, sérieux et hilarant à la fois, Rémi Farnos tape un grand coup et relance une chasse aux trésors à laquelle on ne croyait plus. Grandiose.

À lire chez Le Lombard.
















