
Qu’on le veuille ou non, qu’on y soit consentant ou forcé, l’intelligence artificielle s’invite de plus en plus dans nos vies. Dans les mots qu’on tape sur le clavier, les visuels qu’on peut créer, les lieux dans lesquels on peut voyager par la pensée. Celle qui conditionne les sensations. Qui permet d’abolir les frontières, d’accéder à tous les possibles. Quitte à se perdre ou vivre doublement? Avec le magnifique Le Champ des Possibles, Véro Cazot et Anaïs Bernabé interrogent la réalité virtuelle et les sentiments, l’humanité 2.0.


Résumé de Le champ des possibles par Dupuis : Quand Marsu et Thom se rencontrent dans un congrès d’architectes au bout du monde, c’est un véritable coup de foudre professionnel. Thom, qui achète des droits d’utilisation virtuelle d’habitations remarquables, fait découvrir à Marsu, grâce à un casque de VR, quelques endroits paradisiaques. Marsu et Thom vont entamer une relation amoureuse dans ces mondes virtuels. Dans la vie réelle, Marsu a un compagnon, Harry, qu’elle aime profondément et qu’elle ne veut absolument pas quitter. Mais elle ne veut renoncer à aucune de ces deux relations…
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Vous, vous iriez-vous? Là, comme ça, tout de suite, sans besoin de préparer vos valises ni de réserver des billets, en restant en slip ou en soutif même. Vous iriez où? Vous avez le choix, visiter une île ou un pays exotique ou laisser parler l’imagination et créer un lieu imaginaire. Une bulle de confort, loin du stress métro-boulot-dodo et de la pression de nos amours.

Marsu et Thom, Thom et Marsu, Marsu et… Harry. La vie à deux, quand on ne sait plus ce qu’on veut mais qu’on croit à tout ce qu’on s’est promis, c’est compliqué. Personne n’est à l’abri d’un coup de folie, d’une schizophrénie, encore plus dans une société qui va à 2000 à l’heure, qui fait grandir les buildings et les envies à vitesse vévéprime et courir les humains encore plus vite. On rêve parfois d’une double vie, on repense au tournant qu’aurait pris la nôtre si nous avions pris un autre chemin lorsqu’une intersection intéressante et qui aurait pu être porteuse s’est présentée. On n’a pas 1000 vies, on en a qu’une, exclusive et limitée. Les identités secrètes, ça ne court pas les rues, et les jardins secrets sont très petits.

Au contact de Thom, avant même de complètement le cerner, Marsu a découvert un autre monde, véritablement, virtuel. Avec un casque sur les yeux et les oreilles, la force de sa pensée et sa maîtrise de la création d’univers, intérieur-extérieur, c’est un jeu d’enfant pour elle de s’inventer un autre décor, une évasion, la possibilité d’une île et d’une autre vie. À deux aussi.

Marsu, c’est une addict, elle fait les choses à fond (quitte à commettre l’irréparable, l’implant) et jusqu’au bout, même si la technologie VR permet de mener deux existences de front avec un peu d’entraînement. Marsu s’échappe, se questionne, se torture, s’octroie aussi des moments échappant aux conventions sociétales, sociales, familiales, conjugales. Elle ne sait plus où elle en est, ou peut-être le sait-elle plus que jamais. Le plus dur? Renoncer au réel ou au virtuel. Comment concilier? Comment aimer intensément, des deux côtés, sans perturber ses êtres chers? Sans trahir?

En 128 planches luxuriantes et rêvassantes, dans lesquels on sent toute la force, toutes les forces du dessin, quand le trait disparaît et laisse faire les pastels pour pénétrer une réalité parallèle et prometteuse, Véro Cazot et Anaïs Bernabé nous entraînent et ne nous lâchent plus jusqu’à la fin, très émouvante, triste et heureuse à la fois. Parce qu’elle nous sert, nous fait évoluer dans des réflexions, dans notre rapport au monde et à ceux qui le peuplent. Pas de jugement pour tromperie, infidélité, les personnages solaires (pas exempts de défauts loin de là) qui peuplent cette histoire sont compréhensifs, humbles, avancent à tâtons, ont le droit à l’erreur. C’est important, c’est essentiel, mais on n’en rencontre pas dans toutes les BD. Par le thème de leur récit, Cazot et Bernabé saisissent l’occasion au vol et en font quelque chose d’aérien, de léger et d’intense, d’inspirant. Naturellement, les deux autrices pourraient se planter en cours de route, livrer une conclusion somme toute commune. Non, leur final est au-delà des espérances, profondément convaincant. Nous avons là devant nos yeux non pas une mais deux magnifiques histoires d’amour, qui se respectent et se renforcent, s’interrogent.

Outre l’histoire de Véro Cazot, l’autre grande force de cet album, c’est de ne pas avoir succombé à son propos, quelque part, d’avoir opté pour des rendus informatiques, froids mais modernes. Non, le contre-pied est là. Par le caractère de son dessin, Anaïs Bernabé déjoue l’IA et prouve à quel point on a besoin des artistes, qu’ils ne peuvent pas être remplacés par la machine. Les couleurs explosent, les lieux de cette histoire se répondent dans des esthétiques différentes et complémentaires. Il y a là une collection de planches toutes plus magnifiques les unes que les autres. Et, donc, des personnages terriblement attachants, marquants et enrichissants. Une totale réussite.

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