
Connaissez-vous Kathleen Van Overstraeten? Sans doute avez-vous vu déjà passer ses mèches rousses (décidément, comme beaucoup de héro(ïne)s de BD) chez votre libraire, dans un article de journal, etc. Premier succès (dit surprise par certains, et notamment des éditeurs qui n’auraient pas osé se lancer) des Éditions Anspach, Kathleen revient dans une cinquième aventure, toujours imaginée par le duo Patrick Weber et Baudouin Deville. Une nouvelle fois, l’héroïne belge est amenée à quitter le territoire – oh elle n’est pas forcée, c’est sa curiosité et son humanisme qui l’y poussent – pour visiter l’Allemagne à un tournant de son histoire et de celle de ses citoyens, pris en étau, dans l’ombre du Mur.
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Résumé de Berlin 61 par les Éditions Anspach : Après quelques jours de villégiature, Kathleen et Gérard, son compagnon, embarquent dans un train auto-couchettes en direction de Bruxelles. Elle y fait la connaissance de Annelore, une violoniste allemande. Les deux femmes sympathisent et conviennent de se retrouver lors du repas. Le soir, alors que Kathleen et Gérard ont rejoint le wagon-restaurant, le train s’arrête brusquement. Quelqu’un a déclenché le signal d’alarme. Kathleen a un pressentiment et part à la recherche de la musicienne. Elle est introuvable, et a laissé son précieux violon dans sa cabine. Kathleen récupère le violon et s’interroge. Que cache la disparition de la jeune Allemande ? Désireuse de lui restituer le violon, Kathleen va mener l’enquête à Berlin-Est, alors que l’on y érige le mythique mur séparant l’Est et l’Ouest. Mais pourquoi des agents de la Stasi épient-ils ses moindres faits et gestes ?

Sur la couverture enneigée, Kathleen esquive le regard de l’acheteur, du lecteur pour regarder d’un air circonspect le chantier en cours. Sur 43 km (longueur intraberlinoise, 155km en tout), le mur de Berlin s’érige et prend la place des barbelés qui avaient commencé à subitement apparaître dans la nuit du 12 au 13 août. Au moment où Baudouin Deville crayonne, le mur arrive à hauteur d’homme et dans ce quartier berlinois, il suscite la curiosité, parfois naïve, sans se douter que l’ouvrage scindera deux mondes pendant 28 ans.

Qui sait si les deux auteurs ont, dans leurs projets, déjà donné rendez-vous à Kathleen en 1989? En attendant, la voilà prise dans une histoire qui la dépasse. Bien sûr, elle prend comme toujours son histoire et son destin en main, avec son grand coeur et sa naïveté… Qui ne l’empêche pas d’être perspicace ni d’être manipulée par l’Histoire et les hommes dans son ombre. Et quel meilleur terrain pour créer le suspense (Hitchcockien dans la première planche cannoise de cet album) que la guerre froide et cette escalade qui prit la forme visible d’un mur?

Amenant, sans forcer ni sans être scolaire, la théorie et tout ce qu’il faut savoir sur le climat géopolitique de ce début des années 60, Patrick Weber et Baudouin Deville donnent à Kathleen un peu plus d’indépendance. Elle peut être têtue quand elle sent qu’une de ses amies est en danger. Même si elle ne l’a rencontrée que quelques minutes de manière (im)prévue. Sur base de la spontanéité de leur protagoniste, face à la froideur d’institutions politiques et d’espionnage qui n’oseront pas la suivre, nos deux auteurs tissent une machination redoutable, avec notamment une opération allemande véridique mais méconnue, égrainant les indices et les faux-semblants et nous mettant, nous lecteur, dans le même bateau que Kathleen. En perdition malgré tout le contrôle qu’on croit avoir, sans savoir où tout ça nous mènera.
Dans cet album qui se passe à moitié en Belgique et à Berlin-Est, les auteurs ont le bon goût d’opter pour une fin amère, quand la petite histoire ne triomphe pas sur la Grande, qu’il y a des séquelles, des regrets et une victoire qui n’est pas celle qu’on croyait. Les héro(ïne)s ne triomphent pas toujours dans le vrai monde. Je pense que c’est le meilleur album de la série, à ce jour, l’association Baudouin Deville-Bérengère Marquebreucq (aux couleurs) fait un malheur. C’est classe, très vivant et fort en suspense. Pour aller plus loin, il y a toujours ce petit dossier en fin d’album, solide.


La suite de ces aventures sera pour une fois chronologique (depuis le début, les auteurs font des bonds en avant et en arrière) puisque Kathleen sera plongée dans l’Histoire d’Horta 65, en plein art nouveau. Avec comme synopsis : « Kathleen, journaliste à la RTB se rend à Venise pour couvrir un congrès des architectes. Au cours de celui-ci, un architecte belge décède mystérieusement dans le grand hôtel Danieli. Pendant ce temps, à Bruxelles, des voix se lèvent afin de tenter de sauvegarder le Maison du Peuple, construite par Victor Horta. Ce chef-d’oeuvre de l’Art Nouveau menace d’être démoli incessamment… » Commentaire de Baudouin Deville: « Ce n’est pas une mince affaire que de se plonger graphiquement dans le style Art Nouveau (ses détracteurs parlaient de style « nouille »!) et cela nous a fait douter que cet album puisse sortir à temps! Une moitié de l’album bientôt clôturée, le planning fonctionne! » Rendez-vous en novembre 2024.




À lire chez Anspach.












