Actuellement joué au Théâtre Le Public, Le Moche est une pièce coup de poing sur le regard des autres et le poids qu’il fait peser sur le principal protagoniste incarné par Othmane Moumen, qui une fois de plus démontre qu’il est un des comédiens les plus talentueux de sa génération.

Lette, un ingénieur brillant, fait une découverte inattendue : sa laideur. Son patron lui refuse la présentation de sa nouvelle invention devant un parterre d’acheteurs au prétexte qu’« on ne peut rien vendre avec cette tête-là ». Son assistant, lui qui a un visage présentable, sera envoyé au congrès.
Complètement déstabilisé, Lette décide de confier son visage à un chirurgien esthétique et en ressort miraculeusement transformé.
Et, en plus, il devient un canon de beauté ! Il est devenu tellement « beau » que son supérieur l’envoie partout pour présenter son invention. De son côté, le chirurgien qui l’a opéré décide de dupliquer et de vendre ce nouveau visage. Tout le monde veut tant lui ressembler que Lette en sera dépossédé. (Source Théâtre Le Public)

« Voyons un peu. Je vais commencer par le nez, parce que c’est lui qui dépasse le plus du visage ! »
( extrait de Le Moche de M. Von Mayenburg)
L’auteur de la pièce M. von Mayenburg aborde avec cynisme et cruauté le monde du travail et son rapport impitoyable entre la rentabilité et la beauté. Si on veut vendre à tout prix il vaut mieux être beau !
L’histoire de Lette, le personnage principal nous confronte aux dangers du paraître à une époque où tout est basé sur la culture des apparences.

Dans un décor ultra dépouillé mais inventif où les vidéos et les lumières jouent un rôle capital, les comédiens remplissent l’espace central et épuré de la Salle des Voûtes et nous entraînent dans cette farce caustique et dramatique dont le déroulement étonnant transforme radicalement le personnage principal, interprété par un Othmane Moumen qui peut s’en donner à coeur joie et montrer toutes les facettes de son immense talent.
La moindre de ses expressions est juste, inventive et précise. Le comédien porte littéralement le poids de la pièce sur ses épaules.

Bien sûr les autres acteurs de la pièce qui gravitent autour du rôle central de Lette sont eux aussi exceptionnels, comme Valérie Lemaître, qui incarne deux personnages différents que l’on distingue presque uniquement par le changement de ton de sa voix, elle est parfaite. Et puis avec elle sur scène il y a Michelangelo Marchese qui campe un patron impitoyable et caustique et un chirurgien cynique et incisif absolument inquiétant, ainsi qu’Arnaud Botman qui endosse également avec bonheur deux personnages bien distincts auxquels Lette est confronté.

La pièce est remarquablement bien écrite, toutes les répliques sont efficaces et font mouche. On y parle de la beauté, mais en réalité de quelle beauté s’agit il ? On peut être très beau, mais avoir le charisme d’un pavé, ou être relativement laid et avoir du bagou et beaucoup de charme
« La laideur a un gros avantage sur la beauté, c’est qu’elle reste ! « disait Gainsbourg.
Le Moche nous interroge, et on se prend dès lors de compassion pour le personnage principal qui s’aimait depuis toujours comme il était et que sa femme aimait aussi au naturel , avant qu’ils n’apprennent tous les deux que les autres le trouvent moche. Il décide alors de remédier à ça par la chirurgie esthétique. Une décision basée uniquement sur le regard des autres et le mal être qu’il peut engendrer, et dont les conséquences s’avèreront dramatiques.
Le Moche est une grande pièce, ! Une pièce drôle, cynique et tonique, interprétée par de très bons comédiens et par un Othmane Moumen, cette fois à mille lieux des cabrioles auxquelles il nous a habitué, dont la retenue et la justesse de jeu sont tout simplement remarquables.
Un spectacle choc et intelligent à ne pas rater, visible jusqu’au 31 décembre au Théâtre Le Public.
Jean-Pierre Vanderlinden

