Il y a de la folie chez Félès. Depuis quelques mois, l’éditeur alsacien enchaîne les propositions d’albums osées et variées, indépendantes et fidélisant pourtant un public en quête de sensations nouvelles, inouïes voire provocatrices pour nos vieilles habitudes de bédéphiles. Avec La case vide, Blanche Lancezeur et Efix n’y vont pas par quatre chemins, emmenant le lecteur dans les coulisses du Neuvième Art, les fantasmant, ou pas, faisant du trio maudit éditrice-scénariste-dessinateur des personnages de BD et vice-versa.
Résumé de l’éditeur : La première case de cette bande dessinée est vide. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de début à cette histoire. Il n’y a pas de fin non plus. Les personnages principaux n’existent pas. C’est peut-être parce que le scénariste est mort d’une crise cardiaque. Ajoutons que le dessinateur avait un emploi du temps qui ne lui permettait pas d’accepter ce projet. De toute façon, l’éditrice n’avait aucunement l’intention de le publier. Alors, si vous l’achetez, ne venez pas vous plaindre. On vous aura prévenu.

Commencer un album par une case blanche, a priori, quoi de plus normal. C’est vrai, dans le processus de création, tout commence par le vide sur lequel les artistes créent et les autres comblent tant bien que mal. Le vide, nous en avons d’ailleurs parlé récemment avec Frank Pé, tant il tient une place particulière dans les deux dernières oeuvres du papa de Broussaille, Little Nemo et La Bête. » Si l’on se fait confiance, les idées ne cesseront de venir. Tout le temps. Le vide n’est pas vide, il y a toujours quelque chose qui s’y passe. Même dans l’espace intersidéral. Dans la Bête, le vide apparaît quand le personnage central a tout perdu, il est dans le dépouillement total, il a pleuré toutes les larmes de son corps, il n’a plus rien mais est prêt à tout recevoir. C’est un moment-clé. Typiquement méditatif. Le plein surgit du vide. »

Que pouvait-il donc bien surgir du vide proposé par Blanche Lancezeur et Efix ? Tout et n’importe quoi… et pas dans le mauvais sens de ces termes. Les deux auteurs, dès le départ, envisagent la case blanche comme un vrai décor, un lieu plein de significations qu’eux et le lecteur ne demandent qu’à s’approprier. Mais toujours moins que le petit monde de la BD. À commencer par les techniciens qui doivent rafraîchir le vide et en faire un espace accueillant.

Pourtant, les consignes ne sont pas claires, le scénariste a quitté le navire, pas par volonté, il a cassé sa pipe. Alors chacun surnage comme il peut, dans ce navire brinquebalé par les flots d’encres, et la zizanie veut que chacun tente de ramener à lui le contrôle du gouvernail pour sauver l’entreprise du naufrage, du fiasco. Mais dans la lutte effrénée, pour éviter le coup de barre fatal, celle-ci part dans tous les sens.

L’érotisme, l’action, la science-fiction, l’anthropomorphisme, le comics ou le manga. Critiquant les modèles marketing, empruntant les chemins de la parodie, mais les travestissant pour les rendre complexes et les évader de la facilité, le maître du mimétisme Efix réussit ici un album « carte de visite » révélant toute l’inventivité et l’efficacité de son art tout en échappant à l’acte gratuit. Aussi hirsute soit l’histoire de Lancezeur et aussi vaste soit le terrain de jeu du dessinateur, tout a ici un sens: révéler à ceux qui l’auraient perdu de vue l’incroyable pouvoir et la vitalité du média papier dessiné.

De ses ombres, de ses couleurs (ou de son noir et blanc, de son blanc sur noir), de son langage, du choix ou pas des images (ébauches de couvertures à l’appui) et tous ses héros, de chair et d’os ou de paperasse et de graphisme, qui la peuplent et la font. Frénétique, iconoclaste, tellement passionné de son Art, majeur, La Case Vide se remplit non seulement sous l’audace sans limite de ses généreux locataires (qui feront date) mais aussi sous les ressentis auquel se livrera le lecteur qui risque de ne pas en croire ses eux. Oui, La Case Vide est inimaginable. Pourtant Lancezeur et Efix l’ont imaginé.

Titre : La case vide
Scénario : Blanche Lancezeur
Dessin et couleurs : Efix
Genre : Aventure, Drame, Érotisme, Expérimental, Fantasy, Humour, Science-fiction, Thriller
Éditeur : Félès
Nbre de pages : 52
Prix : 18€
Date de sortie : le 02/09/2020

Juste merci.
Vraiment.
Wouah.
Mon dimanche n’a plus la même gueule après la lecture de votre article.