Les temps troublés s’arrêtent aux portes du fascinant théâtre de papier et de marionnettes dessinées de Spirou et du génial Al Severin

Spirou ami partout toujours. Cette devise pourrait paraître naïve autant d’années après sa création, il n’en est rien. Elle colle aux basques du groom, à son calot, à sa peau. Comme une seconde nature, en toutes circonstances. Les plus aventureuses, les plus perturbées aussi. Ainsi, Spirou n’est pas franchement un héros de la guerre (comme le sont les Tuniques Bleues, Les enfants de la résistance…) mais il y est intimement lié, et encore plus à la seconde guerre mondiale. Il n’y a qu’à voir comment Yann et Schwartz mais aussi Feroumont ont, d’une manière ou d’une autre, dans leur « Spirou de… » fait revenir l’intemporel héros à cette époque troublée. Sans parler d’Émile Bravo qui revient en force dès ce mois d’octobre.

À peine né (en 1938), Spirou a en tout cas dû survivre à la guerre, avec ses jeunes mais prometteuses ressources, changeant de main et de traits, en refusant de collaborer avec l’occupant (pas comme le soir volé et un journaliste de BD lui aussi passé à la postérité) en gardant le sourire et en le faisant passer à la population qui le lisait. Notamment par un almanach aujourd’hui vendu à prix d’or mais aussi, on l’avait oublié, un théâtre de marionnettes itinérant. Un théâtre live qui, 76 ans plus tard, devient théâtre livre et garde un charme indéniable sous les coups de crayon impeccable du génial et récidiviste Al (Severin).

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© Doisy/Moons/Al chez Dupuis

Résumé de l’éditeur : Par un froid mois de décembre 1942, un théâtre de marionnettes fondé par André Moons et Jean Doisy, alors rédacteur en chef du Journal Spirou, sillonne la Belgique occupée pour compenser l’interruption de la publication du journal et servir de couverture à un réseau de résistants. Les spectacles pour marionnettes à fils, espiègles et touchantes, mettaient en scène Spirou et son fidèle ami Spip dans des historiettes écrites par Jean Doisy et jouées par André Moons, entre les mains duquel les marionnettes prenaient vie de façon magique. Puis la guerre s’acheva et les saynètes s’endormirent 70 ans durant dans un grenier. Jusqu’à ce que… Des décennies plus tard, les auteurs de « La véritable histoire de Spirou » découvrent ces écrits uniques et, avec la complicité d’Al, décident de les ramener à la lumière. Un pari osé, réussi avec grâce, qui nous ouvre les portes d’un voyage unique et émouvant dans le Spirou de ces années-là. Spirou, Spip, Fantasio pour sa première apparition visuelle (un an avant que Jijé ne lui confère sa célèbre silhouette), mais aussi d’autres grands oubliés du journal : les AdS, Georges Cel, le Fureteur ou les Tif et Tondu de Fernand Dineur.

© Doisy/Moons/Al chez Dupuis

Le petit théâtre de Spirou, c’est un théâtre de papier dont vous avez la maîtrise mais dont l’énergie vintage et les facéties graphiques d’Al(ec) Severin, esthète d’un autre temps qui marche toujours autant, font s’envoler les pages… et les fils qui font tenir debout les personnages de ces pièces qui n’ont pas besoin de grand-chose pour être remises au goût du jour. C’est populaire, vaudevillesque, sans prétention mais agréable et palpitant.

© Doisy/Moons/Al chez Dupuis

Immersif aussi car Severin parvient à réaliser l’effet 3D (notamment par la grâce du rideau qui se lève ou retombe). Ainsi, le specta-lecteur peut se mettre sur son 31 comme s’il assistait à un réel spectacle vivant, sur les planches (au propre et au figuré). D’ailleurs, les premières planches pourraient totalement faire corps avec un recueil d’ex-libris (encore plus avec ce format luxueux, plus grand qu’à l’habitude) nous renvoyant à l’ambiance et à la ferveur que pouvaient provoquer ces représentations de théâtre du groom qui met du baume au coeur. Pas de dialogue, juste du décor, des sourires qui illuminent les visages des grands et des petits et le brouhaha qu’on s’imagine remplir peu à peu la salle.

© Doisy/Moons/Al chez Dupuis

Le lecteur de 2018 se joint à ces badauds, comme si de rien n’était alors que 76 ans séparent les deux scènes… avec une longueur d’avance pourtant. Parce qu’une réadaptation plan-plan de ces petites pièces pour marionnettes de Jean Doisy et André Moons aurait été idiote et pauvre, Al Severin semble avoir carte blanche et nous emmène sur le devant de la scène mais également dans les coulisses dans lesquels s’affairent quelques têtes connues, comme les rondouillards Tif et Tondu.

© Doisy/Moons/Al chez Dupuis

Avec leurs carrures de déménageurs bretons, ils oeuvrent pour que le changement de décor soit le plus rapide possible et que le spectateur n’y voit que du feu, passant de l’antre d’un antiquaire excentrique à la tribune d’un Fantasio (encore loin de la forme mythique que lui donnera Franquin) emmêlé dans ses pinceaux…

© Doisy/Moons/Al chez Dupuis

Enfin, le décor… Al joue de minimalisme pour garder l’essence même des marionnettes sur scène… D’ailleurs, des marionnettes ou des acteurs ? La BD est faite pour la magie et les fils qui relient les personnages aux mains qui les animent se rompent, comme pour leur laisser vivre leurs vies. N’est-il pas vrai que la créature échappe toujours à son créateur ? Le pouvoir des arts commence là. Et dans ce joyeux bordel qui fait parenthèse en des temps maudits et bombardé, Al Severin a tout compris, ressuscite sans brider sa créativité et la force de son trait pourvoyeur de lien entre hier et aujourd’hui, entre les arts, entre le héros, le créateur et le spectateur.

© Doisy/Moons/Al chez Dupuis

En bonus : un petit programme reprenant les trois actes de Spirou et les fantômes, autre pièce de Jean Doisy non-adaptée en BD.

Série : Le petit théâtre de Spirou

Hors-série

Recueil

Scénario  : Jean Doisy et André Moons

Dessin et couleurs : Al(ec Severin)

Genre: Histoire, Humour, Théâtre

Éditeur: Dupuis

Collection : Patrimoine

Nbre de pages: 48

Prix: 24,95€

Date de sortie: le 21/09/2018

Extraits : 

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