Fabrice Le Hénanff infiltre Wannsee et les coulisses de la Solution Finale : « le papier devait rester marqué, la couleur l’imprégner pour en faire resurgir les fantômes »

Sans arme mais avec la haine et la violence des mots, c’est ainsi que s’est tenue la conférence unilatérale de Wannsee. Celle-là même que, près de 80 années plus tard, Fabrice Le Hénanff a infiltrée, y jouant les espions, les souris invisibles au coeur de l’état-major de l’horreur sans perdre une miette de ce qui se racontait… et allait bientôt se matérialiser en l’un des plus grands monstres que le siècle dernier ait connu: la solution finale. Dans le labyrinthe de ce huis clos qu’est la villa Marlier, le temps d’une réunion expéditive pour envisager l’étape suivante (et d’où l’humanité ne reviendrait plus) que réservait les Nazis aux Juifs, Fabrice Le Hénanff de son style flamboyant et martyrisé a trouvé son chemin pour mener à 2018. Une époque contemporaine qui semble ne rien avoir appris de ses erreurs et continue à se voiler la face et les faux-semblants dans l’utilisation des mots pour caractériser des foules d’hommes et de femmes en détresse. Quand on parle de « centres de tri » et de « question des migrants ». D’un pan à l’autre de l’histoire, nous avons fait le bond avec Fabrice Le Hénanff. Interview pour que la mémoire, même lancinante de douleur, triomphe de l’ignorance.

© Le Henanff chez Casterman

Résumé de l’éditeur : Wannsee, banlieue de Berlin, le 20 janvier 1942. Quinze hauts fonctionnaires du Troisième Reich participent à une conférence secrète organisée par les SS. En moins d’une heure trente, ils vont entériner, et organiser, le génocide de millions de Juifs.

© Le Henanff chez Casterman

Bonjour Fabrice, c’est aujourd’hui que paraît Wannsee, un album qui me paraît éminemment important. Comment vous sentez-vous ?

Bien mais c’est vrai qu’il y a de la fébrilité, de l’inquiétude. Jusqu’ici, je n’ai pas eu de retour hormis les journalistes qui m’ont interviewé, aujourd’hui, et à qui j’ai demandé comment ils avaient trouvé cet album. Leurs retours sont bons. Après, vous savez, il y a des albums qui ont de très bonnes critiques qui ne se vendent pas et d’autres qui se font démonter par la presse mais partent comme des petits pains. C’est un mystère, on verra comment cet album est reçu.

© Le Henanff chez Casterman

Avec cet album, vous revenez en tout cas à un sujet que vous affectionnez : la seconde guerre mondiale. Vous entrez dans une brèche qui parle forcément de la guerre mais aussi d’autres choses.

Le lecteur pourrait très bien se dire : encore un ouvrage sur la guerre, sur le conflit. Moi, je ne vois pas cet album comme ça, ce n’est pas LA guerre mondiale en tant que telle. C’est un aspect de celle-ci, un autre épisode, une autre finalité, un autre drame.

© Le Henanff chez Casterman

Ce sujet, je l’avais dans un coin de ma tête. Je le traînais sans être jamais parvenu à trouver le point d’accroche. Je retournais dans tous les sens cette phrase factuelle : la solution finale a été mise en place lors de la conférence de Wannsee par quinze hauts-fonctionnaires, le 20 janvier 1942. Tout était là mais je devais trouver le moyen de tenir 80 planches autour d’une table de discussion. Et, surtout, parvenir à ce que le lecteur ne la quitte pas en cours de route.

D’autant plus que dans cette conférence, les quinze individualités autour de la table se sont, à peu de chose près, fondues dans la voix collective. Il n’y a pas eu de remous, la réunion n’a pas tiré en longueur et tout ne semble être, au final, qu’une simple formalité…

En résulte un texte de 15 pages qui m’a servi de boîte de travail mais qui n’était pas suffisant que pour tenir les 80 planches en question. Il me fallait apporter d’autres éléments. Puis, se posait la question de la représentation de ces quinze hommes. Le dessin à la couleur ne fonctionnait pas. J’ai donc opté pour un rendu tirant plus vers le sépia.

© Le Henanff chez Casterman

Et vous êtes, j’ai l’impression, un cran graphique au-dessus de ce que vous nous aviez proposé jusqu’ici.

C’est la suite, pas forcément logique. Une étape importante. Casterman m’a ici poussé à me sortir les mains des poches, à y aller. Wannsee, je le vois comme un album spécial, avec un graphique lui aussi spécial. Je pense qu’il va être important pour la suite. Il y aura un avant et un après. C’est un album plus crayonné, au traitement plus léger pour mieux plonger vers les ténèbres. À la réflexion, je pense que je me rapproche des caméléons dont il était question dans mon premier album. Dans le sens où j’ai essayé de trouver une réponse graphique à chaque album. La peinture dans H.H. Holmes, l’hyper-réalisme dans Westfront et Oostfront…

© Le Henanff chez Casterman

Ici, il m’a fallu du temps pour trouver la bonne façon de faire. Sans encrer, je ne suis pas bon dans cet art. Mais là où je palliais les défauts de mon dessin par la couleur; j’ai voulu, dans Wannsee, le remettre en avant, ne pas le masquer.

Sur cet album, signe du ciel pour tenter de ramener ces (in)humains à la raison ?, on a l’impression qu’il pleut continuellement.

J’ai hachuré les originaux, les cases ont été martyrisées par mon crayon, avec l’aide de pointes très dures, les plus dures possibles. Si je m’aventurais dans un tel récit, le papier devait en rester marqué. L’empreinte devait impacter le dessin et la couleur rentrer dans la griffure, pour l’imprégner et en faire resurgir comme un fantôme.

© Le Henanff chez Casterman

Tous les hommes à cette table sont des fantômes, ils sont là, font acte de présence mais pas de bravoure. Tous sont subordonnés aux décisions d’Heydrich. Tous sauf un, dans votre récit :  Kritzinger.

Oh, vous savez, il s’est couché comme les autres mais pour faire durer la sauce je devais y glisser un peu d’opposition, un ressort, mon poil-à-gratter. En réalité, il ne sait rien passer et, quand bien même, Heydrich aurait dit : fermez-la !

Les rapports sont pires, en fait. Ils relatent les initiatives prises par certains participants de cette réunion face à des commanditaires qui n’en attendaient pas tant mais qui ont peut-être eu aussi peur que chacun essaie de se tirer la couverture à lui. L’idée de cette réunion, c’était d’accélérer le mouvement après certains fiascos connus notamment sur le front de l’est.

© Le Henanff chez Casterman

La villa Marlier de Wannsee, près de Berlin, servait donc de huis clos dans votre album. Encore fallait-il varier les angles, les images pour ne pas lasser. Et en sortir, quand même un peu.

Ça me tenait à coeur de sortir de cette maison maudite. C’est en effet tout ce qu’il y a de plus huis clos: une salle, une table autour de laquelle se concentre l’album. Il s’agissait de varier les plans mais aussi de créer quelques coupures. Le début de l’album permettait l’arrivée et la présentation des personnages, s’enchaînaient la mise en place de la situation et une première pause. On sort, on fume une cigarette et j’en profite pour raconter la Shoah par balles. La réunion ne sert de toute façon à rien, tout est écrit et on s’en fiche du consentement des uns et des autres. Il m’importait aussi de parler de la question des métissages également abordée lors de cette conférence. Quant à Auschwitz, il n’y a pas de preuve qu’ils aient parlé de ça.

Projet de couverture abandonné © Le Henanff

Lors d’une de ces pauses dont vous profitez pleinement pour nous extirper ailleurs et renforcer un peu plus votre pouvoir graphique, il y a cette planche sublime et glaçante bâtie comme une étoile juive et illustrant toute l’horreur de cette guerre.

Cette planche m’a donné du fil à retordre. À la base, il devait y en avoir plus mais c’est la seule qui soit restée. Hormis la composition, c’est le seul symbole de tout l’album pour les Juifs. Et une étoile jaune un peu plus loin. Il y avait tellement de croix gammées qu’à un moment je devais montrer la victime…

© Le Henanff chez Casterman

Celle que les quinze hauts-fonctionnaires du parti nazi ont chassée, noyée sous des termes techniques et jouant avec les mots pour faire passer comme du petit-lait le sinistre plan d’extermination. Et quand on entend, encore aujourd’hui, parler de la « question des migrants » et de « centres de tri », je me dis qu’on n’a rien compris.

C’est tout à fait ça et c’est étonnant. Mon album arrive comme une piqûre de rappel, à temps, à point, mais je ne sais pas si elle servira. Après les Juifs, il y a eu les Bosniens, les Arméniens… Ça ne s’appelait plus la Shoah mais le massacre continue. Aux suivants…

On parle de jouer sur les mots, quitte à appeler un chat, un chat et un rat, un rat, vous faites intervenir ces deux animaux le temps de plusieurs planches.

© Le Henanff chez Casterman

Là aussi, ils me permettaient de sortir de table, de quitter la complaisance et d’avoir d’autres vues, d’autres pièces à explorer. En plus, avec une dimension symbolique, certes pas des plus fines. Cette idée m’est venue vers la fin de l’album, en me souvenant du film Pour l’exemple que j’avais vu il y a très longtemps et dans lequel des soldats anglais, dans leurs tranchées, organisaient le procès d’un rat qu’ils accusaient de leur voler leur nourriture, de les contaminer, de souiller leurs affaires, etc. Le timing était le bon et je pouvais intégrer à ma grande histoire une autre plus petite, avec cette symbolique un peu lourdingue, du chat chassant le rat et parvenant à l’attraper. Ma crainte étant qu’il me reste assez de pages pour aborder la question des métisses.

Avoir autant de monde autour d’une table, c’est compliqué à gérer ?

Oui et non. Certains ne sont que des figurants. Je n’ai besoin que de certains pour faire vivre le débat dirigé par deux acteurs : Heydrich et Eichmann. Les autres sont des figurants mais entraînent tout de même la difficulté de leur mettre un visage.

© Le Henanff chez Casterman

Dans ce « joli » petit monde, ce n’est pas trop dur de passer autant de temps de création ?

À chaque fois que je fais un album, je me lève avec, je mange avec, je me couche avec et je rêve avec. Il m’a fallu douze mois pour dessiner Wannsee et deux ans pour l’écrire. Si les premiers mots étaient lourds, tout s’est mis à couler de source avec le dessin. Hormis le rat qui est venu plus tard, j’ai eu beaucoup de réponses à mes questions.

Et la couverture ?

Vaste sujet, également. J’ai soumis énormément de propositions qui ont été refusées par Casterman. À cause de leur violence, de leur horreur. Puis, je suis tombé sur la p. 25, ce qui est pour moi un des moments les plus importants : la table de décision, au premier plan et Auschwitz en fond. Casterman en a refait un montage, et Auschwitz a laissé sa place à la villa. C’était plus discret. En fait, pour pouvoir mettre ma planche avec l’étoile juive, j’ai fait des concessions sur la fin et la couverture. En tout cas, sur celle-ci, je ne voulais pas qu’il y ait de croix gammées – bon, il y en a une petite sur un brassard. Même si ça fait vendre, à ce qu’il paraît. Si je vends 10% de livres en moins, on saura à quoi c’est dû (il rit).

En fait, là, je digère cet album qui fut exigeant. On parle souvent d’accouchement, de bébé quand on parle d’un album. Dans mon cas, avec Wannsee, ce fut plus une césarienne. Je n’ai aucune idée du public que trouvera ou pas cet album. On est parti sur un tirage bas, prudent, de 5000 exemplaires. Aura-t-il une vie après dans les écoles, les bibliothèques ? On verra. Toujours est-il que je suis heureux. Honnêtement, j’ai fait de mon mieux.

Pour la suite, vous revenez à un autre de vos thèmes fétiches, la peinture et ses grands représentants. Ici, Monet.

Quelles vacances ! Je reviens à la couleur, je me pose, autant financièrement qu’intellectuellement. Je peins et ça me repose. C’est assez compliqué de sortir d’un album comme Wannsee, ça laissera des traces.

© Le Henanff
© Le Henanff

Sinon, j’ai d’autres propositions de scénaristes. On verra, selon mes envies, quels projets me plairont à travailler.

Merci beaucoup Fabrice !

Titre : Wannsee

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs  : Fabrice Le Hénanff

Genre: Historique, Huis clos, Politique

Nbre de pages: 88

Prix: 18€

Date de sortie: le 20/06/2018

Extraits : 

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