Troisièmes noces : « qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour… de l’humain? » se demandent les brillants Bouli Lanners et Rachel Mwanza

Après Hors les murs et Je suis à toi, c’est la passe de trois que signe le réalisateur David Lambert avec un film au nom tout trouvé et marquant le coup : Troisièmes Noces. Pas une énième comédie romantique, mais un drame intimiste qui donne au réalisateur l’occasion de s’aventurer un peu plus loin dans l’univers des relations ambigües et tumultueuses, attachées et pourtant conflictuelles. Avec un duo de personnages qui en arrive à faire ménage à trois, le tout sur fond de mariage blanc et de chasse, sans relâche ni humanité, des étrangers sur le sol belge. Avec Bouli Lanners, Rachel Mwanza et Éric Kabongo.

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Résumé : Martin, un homosexuel veuf et fantasque d’une cinquantaine d’années, se voit proposer de contracter un mariage blanc avec une Congolaise de vingt ans, Tamara. Ces deux êtres que tout sépare vont devoir faire croire à leur amour auprès des autorités migratoires et à force de faire semblant, vont finir par s’aimer… à leur manière !​

Après La langue de ma mère, Tom Lanoye continue de prouver que ses mots, si beaux et marquants, peuvent s’envoler pour gagner la force des images et trouver la grâce du cinéma. Et celle de David Lambert qui, à son tour, adapte un roman fort en actualité, Het derde huwelijk, tout en lui assignant sa marque, son élégance et son point de vue sur les relations humaines qui ne sont jamais des longs fleuves tranquilles qui passent sous les ponts de Bruxelles. C’est là que Martin (Bouli Lanners, tellement impressionnant en doux paumé), vient d’enterrer son mari (Benjamin Ramon qui ne disparaît pas pour autant et s’offre un rôle poétique de fantôme et une de ses scènes les plus formidables), décédé inopinément et lui laissant la charge de la maison. Bien sûr, on peut faire semblant balancer les good vibes du Mr. Love de Santiago pour rendre hommage à l’âme soeur qui vous a laissé seul, quand ça ne va pas, ça ne va pas. Et s’il se donne des coups d’insuline; l’adrénaline, Martin ne l’a pas retrouvée. De sa grande demeure désormais à vendre, cosy, faite de bric et de broc et décorée de manière à faire vivre mille ambiances et histoires autour d’une cour pleine de charmes (un remarquable travail d’André Fonsny bien mis en valeur par l’image de Jako Raybaut), Martin s’est renfermé dans l’une des pièces des maisons miniatures qu’il crée. À terre, meurtri, mais pas encore tout à fait mort… Enfin, c’est-à-dire que même le sort s’acharne et la mort ne veut pas de lui, il a bien essayé de se la jouer Cloclo et de se faire toaster dans son bain.

C’est à ce moment que Norbert (un Jean-Luc Couchard toujours aussi spitant), le meilleur ami sur qui l’on puisse se reposer… quand il a besoin de vous, propose à son chef-décorateur préféré d’héberger Tamara (Rachel Mwanza). De l’héberger et même de… l’épouser. Tamara, c’est la nouvelle conquête, forcément dépaysante de Norbert, un drôle de coco qui ne fait plus illusion et qui a besoin de quelqu’un de confiance pour permettre à Tamara d’obtenir son permis de séjour en Belgique. En échange, Norbert entend bien permettre à Martin de garder sa maison. Sauf qu’on ne se marie pas si facilement, encore moins avec une étrangère. Et pour ça, on peut compter sur Jenny et Karel (Virginie Hocq et Jean-Benoît Ugeux), le duo inséparable chargé de l’enquête – cela relève plus de l’espionnage voyeur et répugnant – et habilité à dire si oui ou non les deux « tourtereaux » peuvent envisager une vie dans le même pays ou devront s’en tenir à des échanges épistolaires, d’un continent à l’autre. Jenny et Karel, on pourrait croire qu’ils auraient vendu père et mère en temps de guerre… mais non, ils sont justes devenus des robots, obligés de se ressaisir quand ils font preuve de sentiments et tenus à respecter les ordres qui viennent d’en haut. Ce ne sont plus des humains, ce sont des caméras, des petites mains d’un Big Brother impitoyable. Et comme si le ménage que tentent d’équilibrer, tel un vrai couple, Martin et Tamara n’était pas assez compliqué, voilà que Philippe (Éric Kabongo, tellement espiègle, tellement vrai), le faux-frère mais vrai-amoureux de Tamara, vient y mettre son grain de sel.

 

C’est une musique chaude et colorée, nuancée, que propose le Luxembourgeois Gast Waltzing pour entraîner ce casting au diapason qui s’accorde pour mieux faire sens sur le fil qui fait des allers-retours entre l’espoir et le désespoir. Des espoirs et des désespoirs qui ne sont pas les mêmes d’un personnage à l’autre. Il y a des moments rudes, des retours de bâtons comme si ceux que notre joyeuse troupe avait dans les roues ne suffisaient pas, mais il y a aussi quelques écrins de lumière, de la spontanéité et une insouciance capable de reprendre le dessus, dans ce film. David Lambert prouve une fois de plus son talent à faire cohabiter des mondes pas forcément faits pour se rencontrer, du moins sans que le hasard les aide. Et ça tombe bien, comme ce hasard lance souvent les dés dans nos existences pour mieux les faire dévier dans de nouvelles aventures.

L’aventure de Tamara et Martin, rejoints par Philippe, est cruelle. À tel point qu’ils en viennent à se demander s’ils ne sont pas inadaptés à cette société dans laquelle ils vivent ou espèrent vivre. Alors que c’est l’inverse: cette société qui est tellement incapable de s’adapter à ces jolies personnalités, préférant ainsi séparer ce qu’elle pense être le bon grain de ce qu’elle pense être l’ivraie. David Lambert en parle à merveille, créant des chocs, quitte parfois à être un peu excessif et radical. Pas assez que pour empêcher son propos d’émerger, pour nous parler d’égal à égal dans un monde où le reflet de la modernité ne doit pas nous faire oublier que tout reste à faire, peu importe d’où l’on vient.

Ces derniers jours, la promo s’est intensifiée, on a beaucoup entendu parler de Troisièmes noces, et c’est tant mieux, car c’est un film important à défaut d’être inoubliable. Et notamment dans un journal qui aime beaucoup casser les migrants et scléroser notre société entre les bons et les mauvais. Ce journal aime aussi servir sa tambouille y compris dans les pages où il prétexte faire de la culture, si bien qu’il n’a pas oublié qu’il servait un journalisme de stéréotypes et n’a pas trouvé plus intelligent que ce titre pour « vendre » une interview de Bouli Lanners et Virginie Hocq : « Ils jouent dans le film sur le mariage blanc ». Que c’est mal choisi, que c’est complètement mal choisi, à côté. Comme si le film de David Lambert n’était qu’une curiosité, une sorte de monstre, même pas un film, juste « Le film sur le mariage blanc », réduit à son plus simple appareil, à son apparence (comme le sont d’ailleurs les héros). C’est dommage, car le métrage de David Lambert n’est pas un film de niche mais un film global, un bilan par la petite lucarne de trois êtres d’un monde qui vacille et n’a pas la lucidité de prendre les bonnes solutions. Troisièmes noces, c’est un film qui parle de solitude, de deuil, de désespérance, de migration, de racisme mais aussi de voyeurisme institutionnalisés mais aussi de joie, parcimonieusement mais pas encore totalement avouée vaincue. La dernière scène, prenante comme jamais, est formidable.

Titre : Troisièmes Noces

Réalisateur : David Lambert

D’après le roman Het derde huwelijk / Troisièmes noces de Tom Lanoye

Casting : Bouli Lanners, Rachel Mwanza, Virginie Hocq, Eric Kabongo, Jean-Luc Couchard, Jean-Benoît Ugeux, Benjamin Ramon, Denis Mpunga…

Genre : Comédie dramatique

Pays : Belgique (coproduction luxembourgeoise et québécoise)

Durée:  97 minutes

Date de sortie : le 13 juin 2018

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