Maurice Tillieux inoubliable : il y en avait des chevaux sous le capot de Jaguar, Marc Jaguar !

Tillieux, un nom, un seul qui ferait se tordre de rire le plus sérieux des bédéphiles. Disparu bien trop tôt, il y a quarante ans, son nom et ses héros sont depuis longtemps passés à la postérité. Ses planches mettent toujours autant nos zygomatiques sous haute pression. Tillieux fait partie de ces joyaux indémodables, qui nous vont bien et dont on croit bien qu’on ne s’en lassera jamais. Pour rendre ce qui appartient à César, Dupuis replonge dans le Lac de l’Homme mort, première et dernière aventure au long cours et complète de Marc Jaguar, au format qui sied si bien à ses intégrales patrimoniales.

© Tillieux dans Spirou chez Dupuis

Résumé de l’éditeur : Le lac de l’Homme-mort » , paru pour la première fois en 1957 chez Dupuis et dont la dernière réédition datait de 1978, est de ces albums inscrits dans la mythologie de la bande dessinée franco-belge. Maurice Tillieux y a injecté tout ce qui faisait son talent et l’intensité de ses histoires : de la puissance des ambiances et des mises en scène à l’humour et à l’épaisseur de ses personnages, en passant par les nuances de mystère et la minutie de ses cadrages, Marc Jaguar est un concentré de son art. 60 ans après sa parution, « Le lac de l’Homme-mort » est un album unique dans la carrière de son auteur, et n’en demeure pas moins le chef-d’oeuvre oublié d’un des grands maîtres du polar, disparu voici 40 ans.

© Tillieux chez Dupuis

Comment oublier Marc Jaguar ? C’est vrai, les toutes premières oeuvres d’un artiste sont soit adulées, soit oubliées. Pour moi, il allait sans dire que Marc Jaguar faisait partie de la première catégorie. Peut-être aussi parce que le hasard m’a aidé et que je suis retombé, au moment où de brocante en brocante j’achetais furieusement des anciens numéros du Journal de Spirou, sur la période de pré-re-publication (je ne sais pas comment je dois le dire) de cet  épisode humoristiquement inoubliable qu’est Le Lac de l’homme mort. Ce sont d’ailleurs les planches issues de cette seconde vie (la première, il faut la chercher, il y a soixante ans, déjà chez Dupuis, dans le seul et unique album de ce photographe tout risque qui avait, néanmoins connu deux aventures comme policier dans les pages d’Héroïc-Albums puis Risque-Tout, on y reviendra), avec des couleurs et des lettrages revus qui se retrouvent dans cette « intégrale ».

© Tillieux chez Dupuis

C’est José-Louis Bocquet qui se charge d’encadrer cette nouvelle publication via une introduction complète et érudite, richement illustrée, qu’on vous laissera découvrir. Puis, c’est le grand saut : il n’est jamais trop tard pour assister à la naissance d’un auteur majeur qui, dès les prémisses, avait son art et son pouvoir comico-policier en main. C’est dans des bureaux d’un autre temps que commence cette aventure guidée par le concours de circonstances. Entre les téléphones quasi antiques, les machines à écrire, Marc Jaguar réveille le charme désuet d’une société loin d’être hyper-connectée. Ça n’empêche pas notre photographe de se faire remonter les bretelles (qu’il ne porte d’ailleurs pas sur son pull jaune reconnaissable entre tous) par son rédacteur en chef. Le héros a-t-il dès la première planche perdu la main ? Toujours est-il que depuis qu’il doit photographier le lac de l’homme mort pour les besoins d’un article touristique, rien ne va plus : ses films sont inexorablement voilés, complètement flous, c’est fou… et, surtout, ça ne fait pas très professionnels. Alors, comme jamais deux sans trois, le photo-reporter regagne le lieu de tous ses tourments photogéniques. Cette fois, en compagnie d’un détective privé anonyme mais dont on retiendra la moustache et l’incroyable talent de pêcheur ! Cela dit, pas le temps de taquiner le goujon, même s’il n’est pas frais comme un gardon, les deux hommes se rendent vite compte que ce charmant coin boisé est un territoire ennemi et que certains veulent les mettre en garde, si pas leur peau. Marc est assommé mais pas de quoi endormir sa curiosité, il doit percer le mystère de ce lac qui semble générer quelques obscures convoitises.

© Tillieux chez Dupuis

Il y a des albums d’un autre temps (un temps où la bande dessinée était d’autant plus précieuse que rare, loin de la démultiplication actuelle du nombre de parutions par an) qui sont toujours aussi réjouissants. Qui n’ont pas pris une ride. J’irais même plus loin : qu’on peut découvrir comme s’il venait tout juste de sortir. Parce que le charme est intact et que le peps est inoxydable. Et ce qu’il s’est passé dans ce petit coin de Haute-Vienne, plein de verdure pour cacher les dangers et de routes sinueuses pour malmener les bolides, est toujours aussi retentissant en 2018. Dans l’équilibre du texte et des dessins (là où je suis incapable, à mon plus grand regret, de lire certaines bandes dessinées beaucoup trop chargées de textes), dans les duels au corps-à-corps ou à distance, dans les gueules des personnages et dans l’alchimie qui se dégage de cette histoire où tension dramatique et humoristique s’allient à merveille. Plonger dans le lac de l’homme mort, c’est un bain de jouvence qui ramène à notre bon souvenir les émotions primaires du lecteur de BD qui ferait ses premiers pas.

© Tillieux chez Dupuis

La suite de cette intégrale qui n’en est pas vraiment une nous a un peu laissés sur notre faim. Avant Le lac de l’homme mort, Marc Jaguar a connu deux autres aventures dans Héroïc-Albums et Risque-Tout, il était alors policier. Ces histoires, courtes, s’intitulaient Contrebande et Les camions du diable, demeurée incomplète suite à l’arrêt prématuré de la revue Risque-Tout. Rééditées dans différents ouvrages depuis. Pourtant, il n’y a pas de trace de Contrebande, ici. Bien que republiée dans Spirou, quelques mois après que Le lac de l’homme mort, les droits de cette histoire sont passés dans le giron des Éditions de l’élan qui font un boulot admirable pour publier Félix en intégrale dont un futur opus contiendra ces douze planches de cette première vie de Marc Jaguar.

© Tillieux dans Spirou chez Dupuis
© Tillieux dans Spirou/Dupuis
© Tillieux dans Spirou/Dupuis

Quant aux camions du diable, la frustration est énorme : si les planches sont bien là, en facs-similés de qualité discutable, elles sont pour la plupart en… néerlandais. Les bulles traduites ayant été collées, à l’époque, sur les originales. Les amoureux de l’authentique, des originaux, etc. seront peut-être aux anges (qui sait ?) mais, moi qui aime avant tout avoir accès à l’entièreté des histoires dans leur version intelligible, ça m’a laissé perplexe. Voilà qui pour terminer cette intégrale laisse un petit goût amer.

© Tillieux

Cela dit, nul doute que les Éditions Dupuis se rattraperont, en cette année anniversaire, puisqu’en octobre de cette année, devrait enfin sortir la fin de cette histoire des Camions du diable avec, au volant, Étienne Borgers et Jean-Luc Delvaux (sous la supervision de Walthéry et ça se comprend tant, entre monstres sacrés, avec Tillieux, ils ont collaboré allègrement, toujours pour le meilleur). On s’en réjouit. Aperçu !

Titre : Marc Jaguar – Le lac de l’homme mort

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Maurice Tillieux

Genre : Aventure, Humour, Polar

Éditeur : Dupuis

Collection : Patrimoine

Nbre de pages : 96

Prix : 24 €

Date de sortie : le 06/04/2018

Extraits : 

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