Issa Lopez (« Tigers are not afraid »): « Faire un film, ça a déjà failli me tuer, sérieusement ! »

En plus d’avoir gagné le corbeau d’argent du Festival du Film Fantastique de Bruxelles (BIFFF) cru 2018, Tigers are not Afraid (Vuelven) a également reçu le prix du public. Venu du Mexique, il restera probablement dans les annales du festival. Interview avec Issa Lopez.

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L’interview exclusive de Malko Douglas avec Issa Lopez au BIFFF 2018 (traduit de l’anglais). 

Malko Douglas: Bonjour Issa, bienvenue à Bruxelles et au BIFFF. Votre film Tigers Are Not Afraid a remporté un succès incroyable lors de sa diffusion hier (ndlr: Vainqueur du prix du public 2018 du BIFFF). Nous avons eu la chance d’assister au Masterclass de votre compatriote Guillermo del Toro il y a quelques jours et il nous a beaucoup parlé de la difficulté de faire du cinéma. Qu’en est-il pour vous?  

Issa Lopez: La vérité, c’est que rien ne m’excite plus que de parler du plaisir de créer un film. Mais j’adore également (comme Guillermo del Toro l’a fait au Masterclass) expliquer les difficultés intenses et l’horreur qu’on vit inéluctablement quand on se lance dans la réalisation d’un film! Ça a déjà failli me tuer… et je ne le dis pas à la légère, je suis sérieuse. Mais une fois terminé, c’est vraiment que de la joie!

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Douglas: Guillermo parlait de l’immense déception lorsqu’il n’a pas pu donner la vie à At The Mountains of Madness de Lovecraft. Il a également expliqué qu’il était sur le point de rendre l’âme avec l’échec (relatif) de Crimson Peak. Avez-vous déjà connu ce type de revers ou remise en question profonde qui bouleverse votre approche du cinéma?

Issa: Non, je n’ai jamais eu de revers de ce type jusqu’à présent. Je vais te raconter une anecdote par contre. J’ai vraiment adoré Crimson Peak. Quand j’ai rencontré Guillermo pour la première fois, il m’a félicité pour le film et je lui ai dit: « Guillermo, je t’ai volé une image de ton film… »

Douglas: Et il a réagi comment? Il était content de cet emprunt? 

Issa: Oui, il m’a dit que c’était génial. Tu sais… au Mexique, il y a trois très grands réalisateurs reconnus par tous. Il y a Alejandro Gonzalez Inarritu, Alfonso Cuaron et puis il y a Guillermo del Toro. Les deux premiers sont des génies mais je ne les ai jamais rencontrés jusqu’à présent.

Ce qui est unique avec Guillermo del Toro, c’est sa volonté de transmettre à ceux qui bossent avec lui. C’est vraiment un modèle en tant que réalisateur mais également en tant que personne. Quand Guillermo fait un film, il a cette faculté de léguer son savoir à ceux qui l’entourent. 

On m’a demandé tellement de fois si ça me dérangeait que l’on compare mon film (Tigers Are Not Afraid) avec ceux de del Toro. J’ai toujours répondu que non et que si l’on me compare avec un réalisateur de ce talent, ça ne me dérange absolument pas! 

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Douglas: Surtout qu’il semblerait que vous ayez un projet commun à l’agenda? Tu peux nous en dire plus à ce propos? Si j’ai bien compris ce que tu expliquais avant la projection de ton film sur scène avec Stéphane, tu as appris la nouvelle de manière plutôt surprenante non? 

Issa: Oui, c’était au Mexique que j’ai appris que Guillermo voulait bosser avec moi. J’assistais à son Masterclass du Gualdalajara Festival. C’est d’ailleurs un festival qu’il a lancé il y a un peu plus de 30 ans (Guillermo a expliqué durant son Masterclass qu’il a tenu la caisse ou presque à ce festival et qu’il a fait un peu de tout pour sa mise en place au lancement). J’étais dans la salle et le Masterclass se déroulait juste 8 jours après qu’il ait remporté son oscar. Et là, il annonce sur scène qu’il veut réaliser un projet avec moi. J’étais juste: Woaawwwww! 

Douglas: D’autres personnes ont-elles eu une influence importantes sur toi? Sur ton évolution? Que ce soit dans le monde du cinéma ou dans le monde littéraire. 

Si je dois nommer une influence majeure, ce serait Neil Gaiman. Cet auteur britannique de romans et de scénarios de bande-dessinée a eu un impact immense sur ma façon de voir les choses. J’étais déjà fan de Sandman dans les années nonante. Et on doit citer American Gods aussi… (Nb: il a aussi écrit le conte Coraline adapté au cinéma en film d’animation). 

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Je peux également citer un film que j’adore et qui m’a marqué, c’est Turtles Can Fly de Bahman Ghobadi. Tu dois le vois absolument! Regarde-le! Sinon j’aimerais aussi mentionner un réalisateur espagnol qui a fait toute sa carrière au Mexique, Luis Bunuel. Son film Los Olvidados est juste exceptionnel. 

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Douglas: Tu as d’ailleurs déjà remporté des prix pour ta plume, non? Tu étais célèbre une nouvelle avant le cinéma? 

Issa: Non, pas du tout. Au Mexique, il n’y a pas une culture de la lecture. En Belgique, en France, en Allemagne, en Argentine, aux États-Unis, tu peux devenir célèbre et vivre de la littérature car il y a un public et de la demande. Il y a une industrie autour du livre. Vous lisez des livres (en Europe).  À Mexico, il y a de la littérature et d’incroyable écrivains. Mais il n’y a qu’une toute petite minorité connue du public car il y a peu de gens qui lisent.

Même si j’ai gagné le prix national de la nouvelle du Mexique en 2007, elle n’a jamais été publiée. C’est suite à ça que j’ai d’ailleurs décidé de me retirer de la littérature et de me lancer encore plus dans l’audiovisuel. (…)

Douglas: Un jour, quand tu seras encore plus célèbre, tu vas le publier et ça va être un best-seller, j’en suis quasi certain! 

Issa: Ha ha. j’ai toujours les droits. On ne sait jamais. Peut-être traduit dans une autre langue. (…)

Douglas: Pour en revenir au film « Tigers Are Not Afraid », j’ai quelques questions également. La bande du film, est-ce qu’elle existe dans la réalité? Le sang qui suit les gens dans le film, quelle est l’idée derrière?

Issa: Non, c’est une bande fictive mais beaucoup d’éléments du film sont inspirés de faits réels qui se sont produits à Mexico. Au tout début du film, il y a une fusillade dans le lycée de la fille. Et ce n’est pas anodin car quand j’ai tourné le film, il y a eu une fusillade qui a secoué le pays dans une école à Mexico. Les enfants se cachaient. Et dans le film, la fille sort et elle se détourne de la mort. Et ce que je voulais dire à travers ça, c’est que ce n’est pas facile de se détourner de la mort. Mais surtout qu’à Mexico, si tu ignores le sang, la mort… elle va te rattraper. La métaphore du sang, c’est l’idée que la mort va vous rattraper si on laisse faire…

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Et ce sang qui suit les gens, c’est aussi en rapport avec le sang répandu par les victimes des gangs. L’héroïne du film a été affectée par le gang avec le meurtre de sa mère. On comprend que sa réalité a été changée par ce sang qui a coulé. Qu’elle le veuille ou non… elle ne verra plus jamais le monde la même manière.

Douglas: On retrouve beaucoup de symboles et d’idées intéressantes dans « Tigers Are not Afraid ». Quel est le message que tu veux véhiculer avec les oiseaux noirs? 

Les oiseaux, ce sont des hirondelles. Il y a une chanson pour les « Au revoir » au Mexique, elle s’intitule Las Golondrinas. Et dans le film, la trame centrale tourne autour de cette fille qui n’arrive pas à dire adieu à sa mère. Quand on voit les oiseaux dans le film, c’est un clin d’œil à cette chanson et au fait de faire son deuil d’un être cher.

Douglas: Quel est ton rapport aux esprits et aux fantômes? 

Issa: C’est marrant, le passage entre plusieurs mondes ou différentes réalités est toujours au centre de mes projets. Je suis athée et je me refuse d’y croire. Mais même si je suis sceptique, il y a une part de moi qui se dit qu’il y a peut-être quelque chose. Et je pense que c’est le cas de tout le monde à Mexico. Il y a toujours des démons, des monstres et des créatures qui proviennent d’une autre réalité dans mes films. On est (les mexicains/Guillermo et elle) superstitieux et ça fait partie de notre culture.

Douglas (SPOIL ALERT): A propos de la dernière scène du film, c’est finalement la seule bouffée d’air et d’espoir du film quand on voit la fille face à cette étendue verdoyante. C’est justement ton espoir d’un avenir meilleur pour la société mexicaine que tu reflètes à ce moment? 

Issa: J’ai une anecdote marrante à propos de cette scène. Pour le film, j’ai trouvé un désert aride. Et il m’est arrivé l’inverse de Guillermo. Pour lui, sa forêt luxuriante était morte. Pour ma part, mon désert était devenu complètement vert et il n’était plus ce paysage désolé que je voulais à la base.

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Et je me suis dit, on va le transformer en désert en post-production. Et puis finalement, en réfléchissant, j’ai décidé qu’on allait laisser le vert. Qu’il fallait donner une lueur d’espoir sur le futur mais pas de happy end non plus! Donc, oui il y a de l’espoir pour le futur de cette fille et du Mexique, mais entendons-nous bien, il reste encore tout à faire et le chemin sera long et périlleux!

Douglas: Et sinon, quoi de prévu pour la suite? Ton prochain film Todo Mal sort bientôt en salle? C’est également un film de genre ou pas du tout?

Mon film Todo Mal est sorti en mars au Mexique. C’est une comédie mexicaine complètement déjantée avec beaucoup de blagues et d’humour. On est loin de l’ambiance sombre de Tigers are not afraid! Tu peux trouver le teaser officiel sur Youtube. Il y a Marianna Burello et Marcela Guirado et d’autres mexicains célèbres dedans. (…)

Douglas: Merci beaucoup pour cette interview et au plaisir de se revoir au bar BIFFF!  

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