Entre Liban et France, de la Corse à l’Argentine, la BD réconcilie les familles à géographie et géométrie variables, au-delà du temps des secrets

Terrain essentiel de bien des oeuvres depuis la nuit des temps, la famille reste un chaudron formidable pour expérimenter tous les alliages. Du rire aux larmes, des atomes crochus à ceux qui se décrochent, de l’amour inconditionnelle à la haine conditionnée, de la jalousie au bonheur désintéressé, des secrets à la transparence, des doutes au réconfort. Et ainsi de suite. La bande dessinée n’est pas en reste pour pratiquer ce terrain au plus près de l’humain pour le pousser dans ses retranchements mais aussi favoriser la réconciliation avec soi-même et les autres. Voici une petite sélection de trois albums très différents qui, pourtant se rejoignent.

Une histoire corse : un frère si tard retrouvé, si tôt perdu

© Dodo/Chapron/Murat chez Glénat

Résumé de l’éditeur : Comme tous les étés, Catherine passe ses vacances dans la maison familiale en Corse. Surprise un soir par l’un de ces orages dont seule l’île de Beauté a le secret, elle trouve refuge dans la voiture d’Antoine. Après une rapide discussion, elle découvre que ce charmant inconnu n’est autre que son demi-frère caché ! Dans la grande tradition de l’omerta corse, l’existence de ce frère lui a été dissimulée depuis plus de 20 ans. Antoine savait et Catherine cherche à comprendre. Alors qu’ils décident de rattraper le temps perdu, ils exhument peu à peu d’autres secrets de famille. Mais certains feraient peut-être mieux de rester enfouis…

© Dodo/Chapron/Murat chez Glénat

Après avoir signé, en ce début d’année, une échappée complètement déjantée sur le sol brûlant de la Syrie des apprentis-terroristes (Le voile noir avec Cha); Dodo nous l’avait promis, la voilà de retour au pays pour une histoire viscérale tant elle nous prend dans les liens du sang. Des liens qui de gré ou de force se détendent quitte à se rompre, se resserrent quitte à fusionner ou se tissent à mesure qu’on y place notre confiance.

© Dodo/Chapron/Murat chez Glénat

Mais, en Corse, rien n’est simple et il y a de quoi faire perdre à Dodo son sens de l’humour si salvateur pour faire place à un drame familial comme on n’en avait jamais vu dans sa bibliographie. Délaissant une nouvelle fois son fidèle acolyte Ben Radis, c’est en compagnie de Glen Chapron (qui s’y connaît en sujet délicat puisqu’il avait adapté L’Attentat) que Dodo croise la trace d’un fait divers qui ne pouvait pas la laisser de glace sous le soleil de la Corse belle et néanmoins rebelle. L’omerta, vous connaissez ? Celle-là même que ce doigt sur les lèvres tente de faire taire en couverture.

© Dodo/Chapron/Murat chez Glénat

C’est une histoire entre faux-semblants et vrai sang-blant que nous livrent les deux auteurs, construisant la vérité pour la déconstruire sous de nouveaux non-dits. Ce qui commence comme une histoire de retrouvailles, certes pas banales mais comme on en a déjà vues, devient un drame dont la force et les clés d’incompréhension font mal. Autant à l’héroïne, Catherine, cette fille unique qui se découvre un frère idéal, bien sous tous les rapports, qu’à nous. Parce que oui, les deux auteurs ont trouvé le moyen de prendre nos tripes en otages quand le beau reflet du réel fait place à sa réalité, envers et contre les apparences.

© Dodo/Chapron

Car si on a tenté de couper les liens du sang et qu’ils n’auraient jamais dû se retrouver au bord d’une route en plein orage (de la vie?), l’héritage, lui, a continué de couler, en bien comme en mal. Surtout, en mal, dans une Corse qu’on ne refait pas et où les jeux d’influence et de trafic ont trouvé leur paradis. Entre ce frère et cette soeur qui n’auront finalement que trop peu de temps pour se découvrir, il y a deux mondes qui s’entrechoquent, deux sens des réalités. Terriblement ficelée, l’histoire de Dodo prend encore une autre ampleur dans les mains et le savoir-faire de Glen Chapron et les couleurs qu’il est arrivé à obtenir avec Sarah Murat nous emmènent on ne peut mieux entre hier et septembre 2006. On ressort les yeux écarquillés de cette histoire, pourtant pleine de soleil et de décors pittoresques, en se demandant si comment tout cela a-t-il pu être possible. Et, en même temps, comment pouvait-il en être autrement ?

© Dodo/Chapron/Murat chez Glénat

Titre : Une histoire corse

Récit complet

D’après une histoire vraie

Scénario : Dodo

Dessin : Glen Chapron

Couleurs : Sarah Murat et Glen Chapron

Genre: Drame

Éditeur: Glénat

Nbre de pages: 134

Prix: 19,50€

Date de sortie: le 04/04/2018

Extraits :

Vies Volées, à reconstruire

© Matz/Goust chez Rue de Sèvres

Résumé de l’éditeur : En Argentine, de 1976 à 1983, sous la dictature militaire, 500 bébés ont été arrachés à leurs mères pour être placés dans des familles plus ou moins proches du régime. Plusieurs années après cette tragédie, les grands-mères de ces enfants ne cessent de se battre pour les retrouver. Interpellé par ce drame largement médiatisé, Mario, un jeune homme de 20 ans qui s’interroge sur sa filiation décide d’aller à la rencontre de ses grands-mères accompagné de son ami Santiago et décide de faire un test ADN, les résultats bouleverseront les vies des deux jeunes gens et de leur entourage. À travers leur quête, on s’interroge sur l’identité, la filiation, la capacité de chacun à se confronter à ses propres bourreaux, à surmonter une trahison et parvenir à envisager un nouvel avenir.

© Matz/Goust chez Rue de Sèvres

Changement d’ambiance, on parcourt quelques milliers de kilomètres pour se retrouver sur la Place de mai a priori tranquille et aérées sous les arbres dont les branches sont bien plus tortueuses qu’on pourrait le penser, ça se confirme d’ailleurs sur pages de garde, le sens des réalités se troublent et on n’est plus sûr de rien. Comme nos deux héros corses, sauf qu’ici le problème se pose autrement. Là où la séparation entre les parents et l’enfant était orchestrée par quelques-uns en Corse, la pratique est, cette fois, généralisée sur le sol argentin en pleine période de dictature militaire. Quand les opposants politiques sont massacrés et que, dans un sursaut d’humanisme (?), le régime décide de ne pas tuer les enfants des défunts mais de les replacer, en faisant confiance aux limbes qui bordent les premiers mois d’une vie et en espérant qu’ils ne se douteraient jamais du sinistre marché qui s’était tenu là. Une inconscience collective sauvée par la conscience collective des grands-mères qui n’ont jamais abandonné le combat et ont fait force commune. Jusqu’à ce que la science, à son tour, se mette de leur côté par les progrès réalisés en matière d’ADN.

© Matz/Goust chez Rue de Sèvres

Et c’est bien grâce à ça que Mario entend franchir le pas, trop de doutes percluent ses pensées et il entend bien les dissiper et avoir le coeur net. Sans mettre au courant ses (propres?) parents, évidemment. Cette quête, Santiago, boute-en-train et croquant la vie à pleines dents, meilleur ami du jeune homme tourmenté, la relativise un peu. Après tout, si elle n’est pas sans sens, elle est un peu trop obnubilante et Mario ne voit pas l’essentiel : « Le sang est secondaire. Les parents, ce sont ceux qui mettent à manger sur la table, qui te racontent une histoire le soir avant de dormir ou te filent une baffe quand tu franchis les limites. Pas ceux qui te mettent au monde et t’abandonnent. » Ça se tient, sauf que Santiago passe à côté de l’essentiel : les enfants dont il est question ont été rendus orphelins, volés et placés dans des foyers plus en accord avec les idées du régime.

© Matz/Goust chez Rue de Sèvres

Toujours est-il que Mario est convaincu du bien-fondé de sa décision, qu’elle l’aidera à aller mieux ou en tout cas pas pire, et qu’il va entraîner Santiago dans ce qui sera un « banal » test sanguin aux conséquences pourtant capitales. Au point de faire vaciller le poids d’une vie, d’engager le processus de longue reconstruction face aux trajectoires inéluctables, forcément brutale par endroits.

© Matz/Goust chez Rue de Sèvres

Évidemment, les destins vont s’entremêler et la sort va être malin à s’acharner là où les personnages amenés au centre de cette histoire ne l’attendaient pas. Du réconfort à l’inconfort, du soulagement à l’affliction. Mais si les personnages ne s’y attendaient pas, le lecteur, bien, dans le déroulé, peut-être trop vite dessiné. Est-ce pour autant une déception ? Non, car Matz est habile à nous faire nous faufiler dans ce drame national, entre les couches sociales et au-delà de l’ignominie faite principe politique. Dans le trait et les couleurs accrocheurs de Mayalen Goust qui nous dépayse et négocie le calme avant la tempête intérieure, se confond une richesse documentaire de l’irréparable. En Argentine ou ailleurs dans le monde.

Titre : Vies Volées

Récit complet

Scénario : Matz

Dessin et couleurs : Mayalen Goust

Genre: Drame, Histoire

Éditeur: Rue de Sèvres

Nbre de pages: 84

Prix: 15€

Date de sortie: le 10/01/2018

Vol au-dessus de deux nids de Monsieur Coucou

© Safieddine/Park/Guyon/Badaroux chez Le Lombard

À lire aussi | Yallah Bye, le Liban sous les bombes – Interview de Joseph Safieddine et Kyungeun Park

Résumé de l’éditeur : Abel est un émigré. Comme tant d’autres, il a dû fuir sa terre natale à cause de la guerre. Exilé en France, il a fait son nid dans la famille de sa femme et tiré un trait sur ses racines. Mais un jour il doit retourner sur cette terre dont il s’est senti rejeté. Comment gérer le retour au pays, après des décennies d’absence, quand on a été contraint de renier ses origines pour continuer à vivre ? Entre appartenance et identité brisée, Abel va tenter de se retrouver.

© Safieddine/Park/Guyon/Badaroux chez Le Lombard

Sur ce livre, l’homme que vous avez en face de vous, il s’appelle Allan. Si vous l’aviez connu, il y a longtemps déjà, peut-être l’auriez-vous appelé Abel. Si les deux ont le même visage, le même physique, la même inquiétude dans le regard, il semble bien difficile de comprendre qu’Allan est Abel. Abel, c’est le stigmate de l’abandon de son passé. Et tant pis si Allan doit se priver d’un morceau de son passé dans un autre pays, sous un autre soleil, il a décidé que le premier jour du reste de sa vie serait celui qui l’a vu poser le pied en France. Le jour de l’exil, dont il a évacué le traumatisme pour en faire son échappatoire. N’allez pas croire que Monsieur Coucou (oiseau qui véhicule à lui seul l’horreur d’une nature – à laquelle l’homme n’échappe pas) a fait table rase et a tout oublié. Non. Radicaliste non pas religieux mais familial, il se voile juste la face, espérant qu’on peut oublier à jamais les histoires qui pourtant étaient à suivre… Même la liaison téléphonique, Allan l’a coupée!

© Safieddine/Park/Guyon/Badaroux chez Le Lombard

Et pourtant… pourtant le cancer incurable de sa belle-mère, ou de sa mère d’adoption presque, va réveiller en cet homme beaucoup plus égaré qu’il ne veut l’admettre, une intranquillité et un mal-être à fleur de peau. Un mal-être qu’il va être obligé d’affronter quand la mourante lui fait promettre de retourner au Liban pour y trouver le magnétiseur miraculeux, le seul qui pourrait la sauver. L’occasion de régler une affaire qu’il a trop laissé traîner. « C’est l’affaire de quelques jours. Tu seras vite de retour. » Vite de retour, Allan l’est en tout cas au pays, dans la chaleur et l’exubérance du pays qui n’est plus le sien et dont il ne reconnaît même plus les rues. Et qui promettent des échanges musclés et tendus avec les siens qui ne le sont plus vraiment.

© Safieddine/Park/Guyon/Badaroux chez Le Lombard

Après Yallah Bye!, Joseph Safieddine et Kyungeun Park se retrouvent et n’ont rien perdu de leur alchimie fabuleuse, capable sur le terrain du drame d’être inspirants et de faire voler nos émotions, entre deux pays, entre deux états. Les couleurs de Loïc Guyon et Céline Badaroux réussissent à trouver les températures et les bonnes ambiances pour marquer ce pas franchi difficilement. Ce Monsieur Coucou fait monter le duo Safieddine/Park en puissance, leur précision expressive et leur audace à ne pas mettre des larmes sur des larmes, mais aussi à réconforter et à faire rire (quelques scènes animalières, dans un monde de confusion, totalement tordantes). C’est de la dentelle, retrouvant les nuances que le personnage principal avait désavouées. Il ne pensait pas s’être perdu, le voilà qui s’est retrouvé. La route est encore longue et les deux auteurs ont la noblesse de le laisser la vivre au-delà des planches, sans pour autant frustré le lecteur. Un coup de coeur !

© Safieddine/Park/Guyon/Badaroux chez Le Lombard

Titre : Monsieur Coucou

Récit complet

Scénario : Joseph Safieddine

Dessin : Kyungeun Park

Couleurs : Loïc Guyon et Céline Badaroux

Genre: Drame

Éditeur: Le Lombard

Nbre de pages: 104

Prix: 17,95€

Date de sortie: le 09/02/2018

Extraits :

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