Dans les eaux glacées du calcul égoïste : un espion vénéneux au pays des surréalistes magnifiques

Quand on est journaliste, on sait toute l’importance d’un bon titre. Dans le monde des oeuvres aussi. Quelle que soit la qualité d’un livre, d’un film, si un titre, aussi mystérieux soit-il, vous accroche, vous séduit, c’est déjà ça de gagné. Que diriez-vous de ça, du coup : « Dans les eaux glacées du calcul égoïste ». Ça claque, ça embrase, ça questionne. Comme le regard pensif du grand Luis Bunuel qui laisse sa cigarette se consumer sur la couverture de ce premier tome du diptyque de Lancelot Hamelin et Luca Erbetta. Vénéneux à souhait, patrimonial aussi.

© Hamelin/Erbetta

Résumé de l’éditeur : Paris, les années 1920. Le mouvement surréaliste embrase la capitale. Les noms d’André Breton, Jean Cocteau ou Pablo Picasso fascinent autant les modernes qu’ils choquent les conservateurs. Leurs œuvres préoccupent sérieusement les pouvoirs en place qui les considèrent comme de dangereux manifestes révolutionnaires. Le dernier objet du scandale étant L’Âge d’or, un film écrit par Salvador Dalí et Luis Buñuel, tellement sulfureux qu’il circule clandestinement sous un faux-titre issu du Capital de Marx : « Dans les eaux glacées du calcul égoïste ». Virgil de la Roche, gueule cassée de la Première Guerre mondiale, est engagé par l’armée française pour infiltrer ce milieu et arrêter la troupe. Mais en fréquentant ces artistes de l’intérieur, Virgil va apprendre à mieux les connaître. Au risque de devenir, à son tour, fasciné par eux…

© Hamelin/Erbetta

Dans les eaux glacées du calcul égoïste, c’est un titre brillamment emprunté à Marx et qui servira de couverture à une version clandestine de L’âge d’or, chef-d’oeuvre de Bunuel cloué au pilon pendant un demi-siècle. Un titre qui crée l’adhésion et la sensation, mais qui laisse supposer que les choses ne seront pas si simples, qu’il faudra s’y accrocher, bien empoigner ce bouquin pour tout comprendre. C’est le prix de son accessibilité, il faut se poser, y être à son aise et bien reposé pour bien saisir toute la richesse et la virtuosité implacables que ce premier acte soulève. Résolument, on ne lit pas cet album de Lancelot Hamelin (qui signe son premier scénario de BD, alors qu’on ne le présente plus en tant que romancier) et Luca Erbetta comme une série de gags dont on peut arrêter la lecture à n’importe quel moment. Ici, on y va d’une traite, plongé dans le courant surréaliste de ces eaux dont on est bien en peine de voir la destination.

© Hamelin/Erbetta chez Glénat

Avec ce premier livre, Le bal des matières, du nom de ces soirées qui célébraient l’art en demandant aux invités de s’habiller avec des matières très peu communes à l’époque (cailloux, cartons…); c’est avec un personnage fictif, Virgil De La Roche avec sa gueule cassée (symptôme, comme pour d’autres, d’une bataille de la Somme qui a laissé des traces – on en reparle très vite avec un autre album), que les auteurs nous permettent dans ce drôle de monde où les égos scintillent autant que les paillettes. Virgil, lui, n’a pas besoin de se déguiser : s’il veut avoir visage humain, il n’a d’autre solution (sinon celle de rester cloîtré chez lui) de porter un masque de cire. Au bal des matières, ça lui va bien. Pourtant son regard est noir face à cette société de privilégiés, lui qui est un laissé pour compte de la guerre, un acteur définitivement raté. Alors, il se prend pour un entomologiste, au royaume des araignées, il se voit scorpion, prêt à frapper pour se venger d’on ne sait quoi réellement.

© Hamelin/Erbetta chez Glénat

Dans les eaux glacées du calcul égoïste, c’est une incursion dans une guerre froide mêlée à celle des égos de ces artistes qui feront date : Cocteau, Dali, De Noailles mari et femme… On se tâte, on s’observe, on s’entend ou on s’écharpe. Et, face à ces équilibristes du verbe ou de l’image, à la charnière de la grandeur et de la décadence qui donne peut-être encore plus d’aplomb à cette réunion au sommet, Virgil s’impose en espion et collabo avec ceux qui aimeraient voir chuter ces surréalistes provocateurs. Et pourtant, Virgil est pris par son propre jeu. La guerre est froide, glacée comme le dit le titre, car dans ce polar artistique et biographique qui se glisse aussi dans les coulisses et la préparation du film L’âge d’or, tout passe par des paroles et des attitudes. Il y a des éclats de voix mais pas d’empoignade (si on excepte les deux dernières planches qui vont peut-être tout changer ?), pas de coup de feu. C’est volubile, bruyant même, et pourtant passionnant. Pour sa première BD, on reconnaît le romancier dans le scénariste qu’est désormais Lancelot Hamelin (d’ailleurs ne parle-t-on pas de roman graphique ?), voltigeur comme les vrais héros qu’il anime mais laissant toute sa mesure et son spectacle au trait de Luca Erbetta.

© Hamelin/Erbetta chez Glénat

La pellicule est vintage, datée, et on se retrouve d’autant plus parmi ces héros romanesques. La proposition est séduisante, le déroulé est magnifique. Pourtant, à la fin de ce tome, on ne sait toujours pas où l’on va. Et dire qu’on n’a rien vu venir. C’est dire la puissance et la maîtrise de ces deux auteurs qui ne font pas tache au milieu de Cocteau, Dali, Bunuel et les autres. Bourré de références, il convient sans doute de lire cet album plusieurs fois. Allez, on y retourne.

© Hamelin/Erbetta chez Glénat

Titre : Dans les eaux glacées du calcul égoïste

Livre : 1/2 – Le bal des matières

Scénario : Lancelot Hamelin

Dessin et couleurs : Luca Erbetta

Genre : Espionnage, Histoire

Éditeur : Glénat

Nbre de pages : 108

Prix : 17,50€

Date de sortie : le 07/03/2018

Extraits :

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