Patrick Spadrille, même pas peur de la Page Blanche : « L’impro, c’est comme un roman, au spectateur d’imaginer les images, à nous de les lui donner à projeter »

L’année passée, nous avions été plus qu’agréablement surpris, bluffé par l’équipe affûtée de la compagnie Page Blanche (Patrick Spadrille, Peggy Green, Antonin Descampe, Elisabeth Wautier, Olivier Prémel, Agnès Calvache, Ron Wisnia et Marie-Pierre Thomas) qui d’une page vierge, comme son nom l’indique, et d’un thème soufflé par le public parvenait à créer de toutes pièces et en temps réel une histoire surprenante et pouvant partir dans tous les sens. Cette année, les improvisateurs ont remis le couvert et nous avons rencontré leur initiateur, Patrick Spadrille.

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Bonjour Patrick, vous revenez avec Page Blanche pour la deuxième année consécutive, à l’Arrière-Scène. Vous avez l’air de bien vous y sentir, non ?

Oui, c’est un petit théâtre qui correspond bien à l’impro, avec son caractère intimiste, proche des gens. Quand nous avons commencé Page Blanche, l’année passée, nous nous y sommes bien sentis. Mais c’est notre dernière saison dans ce lieu car… l’année prochaine, on ouvre un théâtre dédié à l’impro : L’improviste.

Alors vous êtes également auteur de pas mal de pièce pour le théâtre. Mais l’impro qui vous donne tant de suite dans les idées, semble vous tenir à coeur, comment êtes-vous tombé dedans ?

J’ai découvert l’existence de ce principe théâtral, il y a 25 ans. À l’époque, il y avait déjà le Match d’impro. L’impro me parlait, je voulais être capable d’en faire. J’ai suivi des ateliers, des formations, pour ensuite comprendre que c’était vraiment un théâtre à part entière, là où j’ai vu certaines limites du Match d’impro que j’ai pratiqué quelques années.

C’est à dire ?

Pour que ce type de rendez-vous fonctionne, il faut que ce soit conceptualisé, cadré avec des rôles, un temps et un espace limité.

Du coup, je voulais exploser cette limite du temps pour permettre un jeu beaucoup plus en nuances avec des personnages qui dépasseraient la caricature pour pouvoir évoluer à travers différentes couches. Et si celui qui s’impose au public, d’emblée, comme le vrai salaud avait une bonne raison de l’être, que son passé l’expliquait ? Prendre le temps de l’impro permettait d’explorer différentes facettes de l’humanité et d’aller dans différentes directions.

© Aude Van Lathem

Mais comment se prépare-t-on ?

En fait, ce sont des réflexes à développer. Un footballeur, par exemple, il ne répète pas son match le matin mais se sert des réflexes acquis pour pouvoir bien jouer en temps réel. Comme quand on apprend à conduire. C’est une affaire de réflexe par rapport au code, au moment de freiner…

Le but, c’est d’arriver à faire voyager à travers une histoire, faire le nécessaire pour qu’il soit passionnant, qu’il y ait de l’émotion. Ce n’est pas non plus que de la parole, c’est du mouvement, du visuel pour sortir du pur réalisme. Et on compte sur ces réflexes pour amener ce petit quelque chose, ce supplément d’âme.

Concrètement, je suis un gourmand. Après un an d’atelier, j’ai participé aux matches d’impro, je devais y aller trois fois par semaine pendant trois ans.

© Aude Van Lathem

Et Page Blanche ?

Avant de nous lancer sur scène dans cet impro longue forme et collective, on a mis quatre ans. Le temps de former les comédiens. Et l’année passée, on s’est considérés comme prêts pour le grand saut. Ça s’apprend. L’impro, ce n’est pas que du talent, ce n’est pas inné. Et s’il y a peut-être une part de prédisposition, elle ne suffit pas. C’est en travaillant qu’on se rend compte si on l’a ou pas. Il faut développer un imaginaire fertile, emmagasiner une rapidité à faire grandir une piste, une qualité d’écoute des autres pour ne rien louper… C’est en essayant qu’on se rend compte. On peut être très bon comédien et piètre improvisateur et vice-versa. Certains sont aussi mauvais dans les deux. Mais ils ont une part commune : le jeu.

Maintenant, on reste critique, on fait des débriefs après chaque spectacle, on met le doigt sur ce qui a moins bien été, pas forcément visible pour le spectateur. On est toujours en quête de s’améliorer. Il y a toujours des ratés qu’on doit utiliser pour en faire quelque chose. Il n’y a pas de seconde prise, ça doit continuer. L’exemple par excellence, c’est le prénom qu’on confond avec un autre. En cours de route, j’appelle Roger… Robert, je dois alors donner sens à cette confusion, faire une proposition au public. D’où aussi l’importance de l’écoute.

Mais l’impro, ça doit être exigeant, non, en termes d’énergie ?

Oui mais on en reçoit beaucoup aussi, là où on en donne. À la sortie de scène, l’adrénaline est toujours bien présente, c’est exaltant de faire ce saut dans le vide. Ce n’est qu’une heure après que la tension retombe, accompagnée du sentiment du devoir accompli.

© Aude Van Lathem

Vous insistez sur l’aspect éphémère de votre création, n’en gardez-vous donc aucune trace ? Ne vous dites-vous pas parfois après un spectacle que, cette fois, vous l’auriez bien gravé ?

C’est marrant, c’est une question qui revient souvent dans la bouche des spectateurs. Mais, ce sont vraiment deux choses différentes que le théâtre normal et l’impro. Avec d’autres plaisirs. Le premier, c’est de l’écriture millimétrée, de la précision et la possibilité de fignoler à la lettre, tout en continuant tout droit.

L’impro, c’est la magie de l’instantané, la spontanéité qui doit approcher la précision des pièces de théâtre sans pour autant l’égaler. Après, il m’est déjà arrivé qu’un spectacle écrit naisse d’un spectacle d’impro. Quand l’écriture peut alors ajouter une dimension. Mais, il faut être conscient en tant que spectateur que le spectacle d’impro est créé devant ses yeux, ça participe au plaisir.

© Aude Van Lathem

Et on se prend au jeu, j’imagine ? On devient un autre ?

Sur scène, il faut atteindre un jeu qui permette de vivre la situation comme sa propre vie. De manière à ce que ce qui arrive sur scène nous étonne, comme si ça nous arrivait à nous. Après le spectacle, on se sent encore baigné par ce climat. Il peut être lourd, noir voire même une légèreté. Il faut parvenir à un degré de profondeur…

Dans un degré qui ne compte pourtant que… quatre chaises !

Tout juste. On n’a rien cherché à mettre sur la scène pour justement avoir ce pouvoir de tout faire exister. Je trouve qu’à partir du réel et d’éléments de décor, on peut vite s’y réduire. Par contre, sur des planches vides, on peut imaginer un sous-marin ou un banquet de cent personnes. L’impro, c’est comme un roman, il n’y a pas les images, c’est au spectateur de les imaginer. C’est à nous de les lui donner à projeter, à utiliser des mimes, etc. Par tous les moyens.

© Aude Van Lathem

Enfin, pas de décor… il y a quand même le son… et les lumières.

La musique, peu de spectacles d’impro l’utilise. Pourtant, il y a plein de façons de la faire vivre. La musique, c’est chargé d’émotion, de la joie, de la passion, de la tension… Elle permet d’enrober, de pousser encore plus loin le réalisme. Le bruitage peut nous emmener au bord d’une plage, la lumière va se tamiser. Et vous aurez l’impression d’y être, vous verrez des cabines, des transats. Le spectateur peut plonger davantage dans notre univers et la lumière nous en donne les moyens, également. Par un éclairage dramatique ou un ciblage pour un aparté où la lumière ne sera focalisée que sur un personnage, un focus, alors qu’il y a quatre personnages autour de la table.

© Aude Van Lathem

Et ce(tte) régisseu(r)(se) fonctionne lui aussi en impro ?

Oui, à l’instar de ce qui se passe entre nous, les acteurs, il n’y a aucun signe. En coulisses, la seule chose qu’on peut se rappeler entre nous, ce sont les prénoms. Pour le reste, on n’échange rien. Il faut se focaliser sur la scène. Il est plus crucial de se concentrer sur ce qu’il va s’y passer plutôt que de le faire en coulisses. Le public découvre et nous, on ne lui cache rien.

Le tout sur une durée limitée : 1h15-1h20. N’est-ce pas un peu peu pour le recordman du plus long spectacle d’improvisation que vous êtes ?

Comme je l’ai dit, c’est vrai que je suis gourmand. Cette semaine, je suis à Lyon et je joue quatre spectacles d’affilée, j’aime rebondir de l’un à l’autre. L’idée d’inscrire l’impro dans la durée est guidée par la curiosité de voir ce qu’il se passe quand les personnages peuvent évoluer côte à côte. Avec 1h15-1h20, cela nous permet de nous mettre dans des états, avec des moments d’horreur absolue ou d’aventure…

© Aude Van Lathem

Fixer une durée limite d’1h15, ça nous permet de ne pas donner tout tout de suite, de développer l’histoire, les personnages, d’y mettre les nuances. Je reprends l’exemple de ce personnage que le spectateur va prendre d’emblée pour le méchant. Admettons, nous sommes dans une situation d’hold-up et il ne protège pas son frère. Le public va directement catégoriser ce « salaud ». Mais si, au fil de l’histoire, on découvre que l’homme avait de bonnes raisons d’agir comme ça, peut-être amènerons-nous le spectateur à changer son fusil d’épaule. À travers le déroulé, il faut savoir qui on est, définir qui est qui et le faire avec subtilité.

Mais le temps court, ne vous arrive-t-il jamais de vous dire « ah zut, je n’aurai pas le temps de développer ça » ou de devoir conclure à la hâte ?

Nous avons un compte à rebours sur lequel le public a vue également. Évidemment, il nous influence en termes de « scénarisation ». Quand on approche les vingt dernières minutes, on sent qu’on doit aller à la fin, changer de climat, commencer à résoudre, à terminer ce qui a été placé. Il ne faut pas laisser le spectateur sur un doute.

Après, cela tient plus du marathon quand on fait 100, 125 ou même 222 heures d’impro. Je me souviens d’un spectateur qui avait pris son sac de couchage et qui est resté soixante heures d’affilée dans la même salle.

Sur votre site, vous parlez de redonner ses lettres de noblesse à l’impro ?

Certains milieux ont mauvaise presse. Le match d’impro se concentre sur l’humour, ce qui est dénigré par un certain milieu théâtral. Par vocation, le match d’impro, c’est du divertissement pur, et c’est très bien ainsi. Mais l’impro permet d’autres choses, de partager des idées, des propos, des points de vue. C’est un art à part entière avec une liberté absolue, un art poussé et évolué. Il faut changer les mentalités et depuis quelques années, le terreau européen est fertile et il y a de plus en plus de propositions, osées, expérimentales…

© Aude Van Lathem

D’où l’Improviste ?

L’envie, que plein de comédiens d’impro aient leur lieu. Ça a pris trois ans et très concrètement, c’est un parcours du combattant avec un cahier des charges compliqués. Il faut gratter les infos pour y parvenir. Alors qu’en France, il y a des formations sur le « comment créer une salle de spectacle ». En Belgique, c’est le fou. Après trois ans et demi, nous allons ouvrir en octobre au 120, rue de Fierlant à Forest et s’il y a encore plein de travaux, la programmation est quasiment bouclée avec des spectacles de Belgique mais aussi d’ailleurs et 50-60 spectacles au menu, plus de 200 représentations. Avec une diversité de formes et de fonds.

Et ça a sa place, pour divertir, faire réfléchir, pour émouvoir ou même former. Le monde de l’entreprise a d’ailleurs découvert à quel point c’est formateur et fait appel à l’impro. L’impro, ce sont des leçons de vie aussi : cette capacité à créer en commun, à acquérir de la confiance en soi, à développer son imagination…

On suivra ça avec grand intérêt ! Merci Patrick et on vous souhaite de ne jamais avoir peur de la… page blanche.

Page Blanche est sur les planches tous les jeudis, vendredis et samedis encore jusqu’au 24 mars 2018. Infos et réservations sur www.pageblanche-impro.com et sur leur page Facebook.

Et un aperçu avec les images de Aude Van Lathem :

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