Daran se bat contre l’extinction du désir en entraînant le Petit Prince à la découverte du Petit Peuple du Bitume

Après une incursion dans le monde perdu, Daran n’a pas pour autant perdu ni le nord ni le sud. Tous les dix ans, Daran nous sort, de derrière les fagots toujours, un album concept, complexe. Comptez : en 1997, il y avait cet OVNI de Déménagé; en 2007, le fabuleux Petit peuple du Bitume… Vous l’aurez compris, 2017 sonne donc l’heure de nouvelles expérimentations avec cet Endorphine éclatant.

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Endorphine, pas si loin du Petit Peuple du Bitume dont il assure si pas la suite au moins l’héritage (et l’actualisation dans ce monde qui va de plus en plus vite) avec neuf pistes (il y en avait huit et une bonus dans LPPDB), neuf plages incandescentes (et parfois sans chiens) reliées entre elles par des intermèdes de liaison pour ne donner qu’un seul et même tout, un ensemble cohérent et pourtant tellement varié. Plus varié que jamais ? Ça en a tout l’air.

Nous sommes dix ans plus tard, donc, les choses n’ont pas vraiment changé, ne se sont pas arrangées en tout cas, que du contraire. Alors, Daran, homme de son temps, refuse de vivre d’un sentiment de bien-être factice et se propose d’en remettre une couche, d’appuyer là où ça fait mal et là où ça nous fait du bien d’en entendre un autre se révolter. Jamais gratuitement, car le chanteur a des arguments. Sa guitare d’abord dont il peut sortir les plus terribles des sonorités, sa voix ensuite et ce sens de l’interprétation qui n’appartient qu’à lui et emporte tout sur son passage.

« J’ai besoin d’un chemin

Pas d’un manège en rond

Moi je dis libre

Toi tu dis chut

Je pars parce que la chute

C’est bien plus fort que l’équilibre »

(Pierre-Yves Lebert sur Je Repars

Endorphine prend si l’on veut le contre-pied du Monde Perdu qu’on voyait comme une traversée de l’aurore, de l’orée, des brumes matinales qui sortent les hommes tôt de leur lit pour aller au bal des poulets ou ailleurs. Avec Endorphine, c’est la jungle nocturne qui nous prend, dans un voyage urbain sans concession. Comme les films de Michael Mann ou de James Gray. C’est vrai, c’est beau une ville de nuit, comme disait Bohringer, mais ça peut aussi être sale et laid ! Sans concession, on vous dit ! Et il vaut mieux être équipé pour traverser une telle époque. Heureusement, Daran a ses lumières, son phare, sa musique et les textes de Pierre-Yves Lebert et Erwan Le Berre (et… le belge, d’Erwan Erwan) qui se sont surpassés pour livrer au chanteur des pépites sur-mesure.

Dans son refus de faire du sur-place, Daran nous entraîne dans une exploration sensitive, sociale, humaine surtout, et livre des portraits qui, assemblés, forment une oeuvre chorale… à une seule voix, un seul acteur (capable de se démultiplier par la force de la technique sur le canon que recèle « Ici »). Dès le premier morceau, on est pris aux tripes dans cette incarnation de la vieillesse qui voudrait retrouver sa vitalité tout enfantine et sortir de sa prison personnelle, libérer le Petit Prince pour qu’il fasse son chemin. C’est la crise (on y viendra) et c’est l’économie des mots. La chanson pourrait durer 2’30 » à tout casser pourtant elle se perpétue, étend l’ambiance du disque, sort ses volutes tandis que la voix du plus québécois des chanteurs français se fait douce dans une ritournelle murmurée, une berceuse avant le réveil, la reprise du pouvoir par le désir !

Après, on sort de la prison « vieillesse », on reprend du poil de la bête, on tape du pied et on part à la conquête du dehors. Dans la rue, on croise une fille, dans la force de l’âge, décomplexée qui n’aime pas qu’on lui dicte sa conduite. Une païenne, une athée qui a trouvé son dieu… Chépaki, celui qui fout la paix aux gens. Ça nous botte. D’autant que Daran sort les voiles et les guitares en avant pour affronter le murmure des temps qui courent. Et il faut de la force de caractère pour se préparer à ce qui se trouve sur notre chemin. On a perdu la trace de la dame mais on tombe sur un groupe de traders qui fêtent leur premier million. Pauvre ça rime à rien ! Comme pour narguer Augustin qui, il y a 17 ans, rigolait quand le cours du dollar s’envolait car il n’avait rien. « Alors que riche ça rime avec tout, riche ça rime avec triche, avec fortiche, avec golf dix-huit trous. » Daran et Lebert sont-ils passés du côté obscur de la force ? Que nenni, si le chanteur est plus énervé que jamais, il rend très vite le pouvoir à la rue, au pied de biche et bélier dans cette attaque en règle, musclée, pas si loin du Trust d’Antisocial.

Photo © Christina Alonso

On s’enfonce dans la nuit, on y glisse, on s’y fond, car le territoire est hostile. La quatrième chanson, Halima, c’est du polar, du film noir, presque du Sin City. Les vapeurs de cigarettes sortent d’un café en même temps qu’une bande de tueurs « déjà morts » (les effluves de la mort de tous ces pays terrori…sés aussi, sûrement?) et une femme qui se lève dans sa dernière danse. C’est la chanson la plus magnétique, la plus mystérieuse, celle qui vient des racines noires, du negro spiritual.

Et comme les tueurs sont souvent solitaires, Petit Prince que nous sommes aux côtés de ce fieffé renard qu’est Daran, on ne tarde pas à frapper à la porte de l’égoïsme galopant, celui qui pousse les désirs de ceux qui veulent « tout, tout seul ». Le portrait de la modernité à coup de pesticides, de report-trash, d’industrie criminelle et des passions décérébrées. Du cynisme en veux-tu en voilà mais surtout des mots triés sur le volet, engagés, revendicateurs. Ça dépote !

« Regarde mes usines vides

J’ai libéré l’humain

D’la vieille activité stupide

Du travail à la main

Pour ça y’a bien assez de gamins

Qui rêvent d’assembler des smartphones

Dans des pays lointains

Pour qu’les miens chassent des Pokémons »

(Pierre-Yves Lebert dans « Tout tout seul »)

Et comme les usines sont vides, que le chômage a la cote, on aborde la première des deux chansons écrites par Erwan Le Berre. Sorte de suite à un Bal des poulets trop précipité, arrivé sans prévenir, l’Horizon lourd de sens se déploie, nous prend à la gorge, comme un monstre qu’on verrait dans le miroir et dont on se rendrait compte qu’il a pris possession de notre quotidien. Alors qu’il reste une mince brèche: la reprise. La reprise comme un assommoir, une illusion qui vous donne le coup de massue dont vous ne vous relèverez pas. Une chanson apocalyptique et sans doute la plus vibrante de l’album, la plus forte.

On suffoque, on gémit, maintenant que sonne l’heure, on donne un coup de pied dans le creux de la vague et on rejaillit, recraché par l’injustice sur une plage sans chiens. Un marchand de glace s’active à faire du fric, du fric, du fric… D’ailleurs, c’est même pas de la glace qu’il vend, c’est du vent. Daran est tonitruant et provoque une telle cohésion entre musique et parole (c’est tellement rare d’arriver à ce degré de virtuosité dans l’assemblage) qu’on ne peut qu’adhérer. Même si le vent est mauvais, encore une fois mais qu’il nous porte… « ici », « entre le bitume et les trottoirs », au milieu des riffs riches. Ici, c’est là où personne ne vient mais où beaucoup vivent… et rêvent surtout. La voix de Daran file des frissons, tellement impliquée, appliquée, c’est vertigineux. Le Petit Peuple du Bitume se relève, tant qu’il y a de la vie, y’a de l’espoir !

 « Pourtant on s’prend souvent à rêver,

Qu’on pourrait peut-être un jour trouver

Dans ce tas de merde à nos pieds

De quoi redémarrer

Enfin, de quoi démarrer

Une planche de bois

Deux clous ou trois

Juste de quoi

Construire une cabane un radeau un palais

Un bel avenir pour les enfants qu’on n’aurait peut-être jamais »

(Erwan Le Berre dans Ici)

Ce raid authentique et nécessaire touche à sa fin et ça y est Daran repart sur ce qui est son premier single pour Endorphine. Pour remplir ses bagages, il a envoyé valdinguer les doutes et les peurs, pour faire de la place aux envies encore inassouvies et à la quête non pas d’absolu mais de nouvelles conquêtes et découvertes. Daran fait son « Là-Bas » et fait taire les vois qui lui dirait « N’y va pas ». On n’a qu’une vie et comme « le désir est coriace », il n’y a pas meilleur compagnon de route même s’il faut laisser des choses derrière, étouffer la tristesse. Enfin la petite musique continue et nous ramène au début de l’album. La boucle est bouclée mais gageons que la richesse d’Endorphine sera inépuisable dans ses démons mais aussi ses pointes de clartés. Tant qu’il y aura Daran, tout ira moins mal que bien !

Artiste : Daran

Album : Endorphine

Nbre de titres : 9

Durée : 51 min

Label : Le mouvement des marées

Date de sortie : le 22/09/2017

 

Au Québec, Daran sera en concert le 24 octobre au Gambrinus à Trois-Rivières, le 27 octobre à Chasse Galerie à Lavaltrie, le 28 octobre au Zaricot de Saint-Hyacinthe, le 7 novembre au Cercle à Québec et le 8 novembre au Club Soda de Montréal (dans le cadre du Coup de cœur francophone).

Daran reviendra en Belgique, le 5 avril au Cali Club de Bruxelles, le 6 avril au Spirit of 66 de Verviers et le 7 avril à l’Atelier Rock de Huy.

 

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