Sous le charme d’Aida, Franco Dragone ne lâche rien aux sirènes du pharaonique et se fait maître de l’étoffe

C’est une nouveauté, Branchés Culture fait son entrée par la petite porte de l’Opéra. Ce jeudi, une nouvelle version d’AIDA se livrait pour la première fois au regard belge du côté du Stadsschouwburg d’Anvers, porté par un maître de cérémonie de prestige : Franco Dragone. Bon, le défi est de taille pour moi puisque je n’ai jamais écrit sur l’opéra et que je ne pensais jamais avoir le faire. Mais il est toujours de bon ton de se risquer hors de sa bulle de confort pour respirer le bon air des domaines qu’on pensait hors de portée. Mon avis sera donc celui d’un spectateur lambda, sans rechercher le style ou les superlatifs, sans la précision des grands critiques qui ont vu des opéras par centaines. Un avis fidèle à mon ressenti de novice dans ce monde palpitant des grandes voix. Voilà le pacte de lecture. Et, si vous l’acceptez, mettons-nous en route, les pyramides nous attendent.

AIDA, quatre lettres pour une pièce maîtresse de l’histoire de l’Opéra, une oeuvre de Verdi qui fêtera bientôt ses 150 ans et qui n’a rien perdu de son intensité, de son sens tragique, de son universalité et de son intemporalité. Aida, quatre lettres pour un grand Amour dans une grande Histoire. Celle qui n’épargne jamais ses contemporains, communs des mortels qui s’en remettent aux dieux avant d’engager la bataille, arme au poing, coeur en tête. Ainsi tels Juliette aimant Roméo, et vice-versa, Aida (Dimitrinka Raycheva, soprano qui nous a donné le vertige de sa voie aérienne et totalement maîtrisée) aime Radamès (Efe Kislali, déjà vu dans précédemment dans ce rôle et on le comprend tant le ténor en impose, tout en assurance mais néanmoins traversé d’un doute de plus en plus puissant) autant que Radamès aime Aida. Jusque-là, pas de problème. Si ce n’est qu’Aida aime son pays, par-dessus tout. Tout comme Radamès voue sa vie à son pays. Et c’est là que le bât blesse : Aida est une princesse éthiopienne déchue tandis que Radamès est le fier général élu par l’oracle pour mener son pays, l’Égypte, à la victoire face à… l’Éthiopie. Et pour couronner le tout, Radamès, fourbu d’efforts de guerre et de succès, est promis à la princesse Amnéris (la mezzo-soprano Elena Chavdarova, vipère comme on aime les aimer tant ses failles sont bien humains).

© Mariano Di Cecilia

Et comme l’amour, insaisissable, est toujours malin pour aller contre le destin des grands hommes (que certains voudraient déjà graver dans le marbre alors qu’on le sait il ne faut jamais mettre la charrue avant les boeufs… et les amoureux). Ainsi, comme l’a prouvé Sartre, l’enfer c’est les autres surtout quand on est à trois. Un triangle infernal qui va dessouder les humains, semer la zizanie, couper le coeur… en deux.

© L. Romano

L’histoire est connue, les enjeux aussi, alors sur scène, en 2017, il convient d’innover. Aussi, porté par quelques collaborations entre son art et l’opéra (comme La Traviata ou une première version d’Aida en 2013 à Naples), Franco Dragone fait encore un peu office de jeune premier (il n’est d’ailleurs pas tout seul dans cette aventure puisqu’associé à Michele Mangini) dans le monde délicat de l’opéra. Plus pour longtemps. Non pas que le Louviérois veuille exploser tout sur son passage en proposant un décor dantesque et une mise en scène à couper le souffle. Du tout, le metteur en scène évite le pharaonique et joue la carte de la retenue, portée par une oeuvre qui n’a pas besoin d’être plus monumentale qu’elle ne l’est déjà et par la musique symphonique placée sous l’égide de Borislav Ivanov. Non, Aida parle pour elle et n’a pas besoin qu’on la charme en en faisant des tonnes.

© L. Romano

Le message a été reçu cinq sur cinq par le formidable metteur en scène du Cirque du soleil (et de bien d’autres) qui joue la sobriété et l’épuration. Sur la scène, il y a quelques vestiges, une barque, un débris d’une colonne qui supportait la gloire des hommes. L’orage est passé mais rien ne dit qu’il ne repassera pas, des colonnes défient la pesanteur et volent dans le ciel. Ci-gît la tranquillité d’un monde. Et, en attendant, le petit peuple éthiopien, soumis sous ses habits aux dorures passées de couleurs, tente de survivre pendant que se joue le destin de deux pays fratricides, à l’ombre des pyramides. Évitant de surcharger la scène pour laisser l’amplitude du mouvement à cette histoire (portée par les chanteurs, les choristes mais aussi les danseurs), Dragone utilise des projections numériques pour situer l’action.

© L. Romano

Quelques détails, tour à tour, des pyramides, un ciel tantôt bleu bordé de nuages, tantôt d’enfer. Là encore, la qualité prime sur la quantité, il s’agit de souligner l’ambiance et le décor plutôt que de parasiter le regard. Et ça fonctionne ! D’autant plus qu’en apothéose, le maître fait tomber des cordes qui confère aux lieux une ambiance particulière et qu’il sait plus que tout choisir ses étoffes, dessiner leurs plis pour que de la simplicité d’un tombé de rideau, jaillisse une émotion inattendue, tellement profonde.

© Mariano Di Cecilia

Fidèle au texte et à la composition de Verdi, Franco Dragone évite le piège de faire une histoire trop belle que pour être vraie. C’est beau, c’est prenant. Léger, aussi, dans les pas incertains des danseuses comme si elles voulaient nous faire oublier que, là-bas, le coeur est pourtant si lourd. C’est pur, c’est simple, c’est pertinent jusqu’à la fin… et cette sublime scène à la lumière des bougies, ou presque, qui referme ces quatre actes et près de trois heures passés dans ces siècles égyptiens qui, en hiéroglyphes comme dans la langue de la modernité, n’ont pas vu le temps passer et semblent toujours aussi modernes. Tragiques aussi.

© L. Romano

Aida est présenté au Stadsschouwburg jusqu’au 14 mai et reviendra en décembre à Forest National

Opéra en quatre actes de Giuseppe Verdi

Production : Music Hall Productions pour sprl Aïda

Mise en scène : Franco Dragone en Michele Mangini

Producteur : Geert Allaert

Solistes, chœur et orchestre : Dimitrinka Raycheva, Efe Kislali, Elena Chavdarova, Geo Chobanov, Plamen Dimitrov, Evgeniy Stanimirov, Boris Lukov, Galina Velikova…

Chef d’orchestre : Borislav Ivanov

(Image de couverture : © L. Romano)

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