Blÿnt : « Quelle poésie se dégage d’une œuvre d’art quand elle ne livre pas tous ses secrets dès le premier abord ! »

Vous connaissez Blÿnt ? Non ? Raison de plus pour faire sa connaissance. Nous, nous sommes tombés sous le charme via son dernier album, Le songe du Golem. Insaisissable, inexplicable mais diablement enthousiasmant et intrépide. Une découverte qui nous a donné envie d’en savoir plus sur son auteur, Blÿnt. 

© Blÿnt

Bonjour Blÿnt. Tout d’abord, faisons connaissance. Qui êtes-vous ? D’où nous venez-vous ?

J’ai grandi au rythme des marées sur la côte nord de la Bretagne d’où mon caractère bien trempé. Comme j’étais nul au foot (et n’y voyant pas d’intérêt), je me suis instinctivement tourné vers le dessin que je pouvais développer seul.  Ensuite, je suis allé étudier à la l’Université de Rennes en Arts Plastiques pour partager les bancs des amphis avec Brüno (de Nantes) et Mike (de Brest) et les discussions animées d’étudiants sur des thèmes artistiques rabâchés depuis des siècles par nos aînés.

C’est vraiment à ce moment-là que je découvre de nouveaux ouvrages bouleversants en BD (V pour Vendetta, Watchmen, Dark Knight Return, Le Baron Rouge, Arkham Asylum… des BD qui vous font quitter le confort de l’enfance ) et une ouverture d’esprit artistique qui me nourrit encore grâce aux rencontres nouées à cette époque. J’écris alors un mémoire de maîtrise sur le thème galvanisant de « L’anachromisme » (le terme est de moi) : l’alternance du noir et blanc et de la couleur et ses conséquences dans un récit de BD ».

© Blÿnt

En effet, je dévorais  dès le lycée une revue formidable qui donnait toutes ses lettres de noblesse, ou du moins une perspective incroyable, à mes lectures : Les Cahiers de la bande dessinée. Je trouvais là des interlocuteurs ou des compagnons de réflexion sur ce médium essentiel.

Quels ont été les faits déterminants qui vous ont fait embrassé le Neuvième Art ?

Il n’existe pas de fait déclencheur mais une propension naturelle tournée vers la lecture, dans un milieu familial libre où j’ai pu trouver ma voie à travers des lectures personnelles, sans guide ni conseils…

© Blÿnt

Ensuite, je me suis construit comme lecteur au gré d’une évolution naturelle et d’une grande curiosité…Mais sans vouloir remonter trop loin, je pense que ce médium me convenait parfaitement, quand d’autres vont plutôt s’exprimer par la peinture, la musique ou le foot … Je transforme constamment et mentalement ma relation avec le quotidien sous une forme biaisée propre à ce mode d’expression.

Si je suis tombé dedans quand j’étais jeune, c’est vraiment à l’insu de mon plein gré.

Quels sont vos maîtres, les héros dont le souvenir vous est impérissable ?

Je redoutais cette question car comment résumer ce qui fait votre ADN… Comment résumer 45 ans de révélations constantes et passionnantes parmi ces milliers de livres parcourus… Je pense qu’à chaque étape de ma vie, un personnage fictif m’a accompagné, remplacé par un autre ensuite…comment réduire mon enthousiasme sans oublier personne ?

Le rêve d’un petit loup © Blÿnt

Alors, je botte en touche, et je ne voudrais me souvenir que de rencontres essentielles obtenues en dépassant cette horrible timidité qui me cloue (le bec?) quand je dois aborder un auteur dont je respecte le travail.

À Perros-Guirec, je me souviendrais toujours de l’accueil que m’avait accordé Loisel et de l’intérêt de chaque échange, sa curiosité, son ouverture d’esprit, sa générosité et son talent… À Rennes ensuite, lorsque Andreas m’accorde un entretien pour l’aboutissement de mon mémoire inspiré par lui et dont les lectures ont été fondatrices pour toujours.

Et Batman bien sûr pour son côté obscur et abyssal ,comme la psyché humaine …

Comment avez-vous « appris » la bande dessinée ?

Autodidacte, je dois ma science du médium à mes lectures et relectures (avec toutes les imperfections que cela engendre,évidemment) depuis que j’ai appris à lire .

Le rêve d’un petit loup © Blÿnt

Votre dernier album, c’est le songe du Golem. Directement, quand on parle de Golem, on a des images qui viennent en tête. Et vous ? À quelles œuvres pensez-vous en matière de Golem ?Que représente-t-elle pour vous cette figure ?

Oui, bon, forcément, quand on voit « haricots verts » sur une boîte de conserve , on s ‘attend à en trouver dedans mais dans mon album, le Golem n’est pas celui que l’on croit et n’est pas un personnage en particulier, désolé. (rires)

J’aime l’idée géniale de cette masse inerte (comme un personnage dessiné) qui prend vie par une formulation magique ou religieuse qui peut a contrario rester sans vie si elle n’est pas stimulée. Mais mon titre évoque plus un effet de style poétique qu’autre chose, un paradoxe, un écho au titre de Philip K. Dick « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques »…

© Blÿnt

Cette figure mythique renvoie plus au film « Le Golem », réalisé par Paul Wegener et Carl Boese en 1920 : j’aime beaucoup l’exagération esthétique des films expressionnistes allemands que l’on peut trouver aussi chez Bezian.

D’habitude, il est contrôlé, le votre ne semble avoir ni dieu ni maître…

Oui, je fais mienne votre proposition, mais, entre nous, il est guidé par ses sentiments les plus intimes…

Ce songe-là, c’est une œuvre hybride, non ?

Hybride ? Dans son fond ? Entre souvenirs, cauchemars et rêves ? Peut-être bien…

Dans sa forme, entre les différents « flashbacks » , cet album convoque mes lectures passionnées de nouvelles courtes comme celles de Fredric Brown, Philip K. Dick ou Edgar Allan Poe ou certains livres de Lovecraft…dans lesquelles , la chute apparaît toujours renversante.

© Blÿnt

Un album de BD qui peut aussi faire sketchbook pour dévoiler toute l’étendue de votre art et tous les styles dont vous êtes capable ?

C’est vrai que commercialement parlant, cet album paraît bien atypique puisqu’il déroge aux règles simples qui consistent à imposer un même style pour toute l’histoire (même si Moebius, dans l’admirable Garage Hermétique changeait de style en fonction de …son humeur).

Dans le polar que j’ai dessiné Chienne de vie, j’adaptais déjà  un style graphique différent pour chaque nouvelle : il ne s’agit pas de sketchbook mais de viser à traduire avec la plus grande pertinence le récit (ma formation de plasticien implique cette cohérence où le fond renvoie à la forme, et inversement).

© Blÿnt

Enfin, techniquement, je manque de moyens pour reproduire des dessins réalisés sur des formats inédits, alors non, toute l’étendue de mes styles n’apparaît pas encore, mais je suis en phase de recherche.

On a hâte. Mais, d’ailleurs, comment pourrait-on faire le pitch de cette histoire ? Est-elle seulement résumable ?

Mais oui :  l’interrogatoire du protagoniste à travers plusieurs épisodes de sa vie passées ne donne pas obligatoirement de réponses espérées et définitives…je crois qu’ainsi le pitch est plus clair non ?

Quelle poésie se dégage d’une œuvre d’art quand elle ne livre pas tous ses secrets dès le premier abord ! Non ? Mais je comprends que cela déroute certains lecteurs de BD traditionnelle….

Ok, j’apprécie plusieurs films de Lynch …

© Blÿnt

Si bien qu’on doit le relire plusieurs fois, cet album, pour ne rien en louper ! Comment l’avez-vous écrit ?

Avec un crayon ! Blague à part, j’espère que les lecteurs relisent plusieurs fois l’album ( à l’endroit comme à l’envers d’ailleurs ).

Il faut peut-être se référer aux auteurs cités précédemment pour comprendre les ficelles et pour aborder ce récit non linéaire où l’ellipse (qui donne sa saveur à ce médium) serait la clé de l’album. Disons que je cherche à développer le paradoxe, les silences ou les non-dits comme base d’un récit non conventionnel…

© Blÿnt

Si l’on accepte de prendre les cases d’un album comme pièces d’un puzzle, alors pourquoi ne pas accepter de lire les différents épisodes de la vie du personnage comme éléments dispersés et incomplets ?

On y retrouve un chat noir qui parcourait déjà une de vos précédentes œuvres, non ?

Exact, bien vu ! Mais comme le dit le protagoniste, « c’est une autre histoire !» .

En réalité, il nous fallait pour l’album Le Chat du malin (ed.YIL) un lien entre toutes les histoires et nous avons choisi cet élément de la littérature fantastique (comme la figure du Golem également) pour développer nos récits.

© Anton/Blÿnt chez YIL

Vous êtes breton et la mer n’est forcément pas loin dans ce nouvel album.

Il baigne même dedans.

Vous ne pouvez pas vous en passer ?

Si bien sûr … mais pas longtemps. J’ai même vécu à 15 kms de la côte un temps !…

C’est pourquoi le personnage apparaît comme en apesanteur sur la couverture de l’édition de YIL, plongée dans l’abyme….Ce serait peut-être d’ailleurs la première ou la dernière image de l’album, à définir, selon le sens de lecture.

Couverture d’un guide breton © Blÿnt

Il y a aussi des idées noires, non ? La mort, l’isolement, l’enfermement…

En effet, les idées noires rendent les autres plus lumineuses. Ce n’est pas à proprement parler une comédie mais un album grave dans le sens où je considère  qu’un contexte  grave donne une pondération à l’oeuvre.

Ensuite, il n’est pas pour autant déprimant car il y a peut-être une délivrance à la fin… Le huis-clos me passionne également en tant que contrainte narrative : « huit hommes en colère », « Buried »…mais j’aime par dessus tout le genre fantastique qui permet d’échapper à un quotidien morne ou banal.

© Blÿnt

Comment vous y êtes-vous pris pour assigner une identité graphique spécifique à chaque morceau de cette histoire de fou ? Tout coulait de source ou y’a-t-il eu des essais et erreurs ?

Si le choix graphique tient à une recherche particulière pour chaque nouvelle (la pointe noire pour évoquer les films muets du début du XXè siècle par exemple), le « montage » final  devait structurer tout l’album, même si la trame apparaît fragile. Rien ne coule de source mais cela devient juste passionnant d’agencer les divers éléments pour s’approcher du résultat que l’on souhaiterait lire .

Des difficultés sur cet album ?

Les difficultés tiennent à l’ambition d’un tel récit : jusqu’où peut-on aller sans perdre tous les lecteurs et de le faire accepter à un éditeur courageux.

Storyboard © Blÿnt

Autrefois, vous avez été accompagné de scénaristes, ici, vous êtes seul. Cela veut-il dire que c’est votre projet le plus personnel ?

Oui et non. Forcément , travailler en duo implique de renoncer à certains réflexes mais soulève aussi d’autres possibilités créatives, bref, je ne considère pas avoir renoncé mais plutôt proposé des options alternatives. S’il n’est pas forcément plus personnel, il recèle une plus  grande intimité.

Justement, quels sont vos projets ?

Travailler sur un récit beaucoup plus long (mais pas forcément plus linéaire), avec un scénariste ou seul, développer un horizon d’expressions variées, revenir au polar et continuer d’alterner ma pratique de la BD avec l’illustration pour jeunesse (plusieurs ouvrages avec différentes auteures : Le rêve du petit loup, ed. Mic-Mac, Henri, Léontine, ed. Rose et Ciboulette, Le dragon luciole, ed.YIL).

© Blÿnt

Quel regard posez-vous sur le monde de la BD ? Un monde où il est difficile de se faire sa place ? Ou, au contraire, où il y a de la place pour tout le monde ?

Vaste question encore : j’ai tellement d’admiration pour tous les auteurs qui développent une œuvre authentique, je suis toujours  émerveillé d’être  transporté et stimulé par un  bouquin qui explore ce magnifique médium !

À l’heure actuelle, je trouve les opportunités (techniques et éditoriales) assez ouvertes pour intéresser un public potentiel. Pourtant le contexte économique difficile rend les auteurs encore plus fragilisés et c’est d’autant plus regrettable qu’il faut un véritable courage pour s’investir dans cette expression artistique, j’en reste d’autant plus admiratif .

© Blÿnt

Un grand merci Benoît, on va aller lire une troisième fois votre album, en commençant par la fin, du coup! 

Titre : Le songe du golem

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Blÿnt

Genre : Aventure, Huis-Clos, Fantastique

Éditeur : YIL

Nbre de pages : 56

Prix : 16€

Date de sortie : le 22/03/2017

Extraits : 

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