Les enfants du hasard ou une vérité trop souvent oubliée

Avec les enfants du hasard, Thierry Michel et Pascal Colson décident de remettre les pendules à l’heure. Entre réalité et messages de tolérance, sans être militaristes, les deux réalisateurs-documentalistes lèvent le voile sur un pan trop souvent effacé de l’histoire de notre plat pays.

Le  22 mars dernier, il y eut beaucoup de manifestation pour rendre hommage aux victimes des attentats de Bruxelles. Tous les médias du pays profitèrent de ce triste anniversaire pour gagner des parts d’audience (la preuve, le lendemain, sans s’encombrer de pudeur, le service de presse d’RTL faisait le décompte dans un communiqué intitulé : « La commémoration des attentats largement suivie sur RTL ! ») Certes, il faut reconnaître que, pour une fois, cela avait été fait avec beaucoup de retenue. Certaines émissions parvenaient même à ne pas jouer avec les téléspectateurs en essayant de les émouvoir. La tolérance et l’acceptation avaient pris le pas et la mesure sur le message fallacieux qui mènent rapidement à des raccourcis faciles et réducteurs. Pour une fois, la solidarité et un sentiment d’humanité avait été hissés à une place d’honneur, sur le devant de la scène. Cela permit exceptionnellement d’effacer les idées radicales et islamophobes. On ne blâmera, par contre, jamais assez les médias, en cette journée, d’être passé à côté (ou de ne pas avoir mis plus en lumière) du film-documentaire que Thierry Michel et Pascal Colson  présentaient au grand public ce jour-là.

Ces deux-là n’en sont pas à leur coup d’essai en matière de films documentaires. Thierry Michel a, en effet, vu son dernier projet (avec Colette Braeckman) acclamé par la critique et récompensé par un Magritte du meilleur long-métrage documentaire pour son film consacré au docteur Mukwégé : « L’homme qui répare les femmes« . De son côté, après sa carrière de photographe, Pascal Colson s’est reconverti en réalisateur de documentaire et il se fit connaitre en 2010 avec « Football made in Africa » avant de récidiver, en 2014, avec « Football made in Brazil« .

À l’écran, les compères nous présentent l’école d’une ancienne cité charbonnière de la province de Liège, à proximité de Visé : l’école de Cheratte. Tout au long de ce film, on est plongé dans le quotidien de la classe de 5ème et 6ème primaires de Madame Pirlet. Les séquences nous entraînent dans le sillage de la vie de ces élèves, en se basant sur le calendrier scolaire. L’histoire s’ouvre sur des images de la rentrée des classes du 1er septembre 2015 et elles nous emmènejusqu’à l’apothéose des cursus primaires : la proclamation du Certificat d’Etude de Base. En se calquant sur le cycle d’une année d’étude, Michel et Colson permettent aux spectateurs de se confronter aux réalités d’adaptation qu’il existe dans un établissement dont le rythme est cadré sur une culture et des coutumes héritées d’un passé emprunté au catholicisme et où la population la plus majoritairement représentée est de confession musulmane.

Avec ce film-documentaire, le duo de réalisateurs belges nous offre la possibilité de découvrir des réalités que les médias passent souvent sous silence quand on parle d’immigration. Au fil du temps, les séquences de cours d’éveil mettent en lumière les problèmes amenés par l’histoire et la culture de notre société cosmopolite, qui se targue pourtant de réussir ses brassages de cultures. Les enfants que l’on découvre à l’écran sont des êtres issus de deux courants ethniques. Ils sont belges mais ils sont aussi turcs et de confession musulmane. Aux travers des images captées par le binôme belgo-belge, il nous est exposé une vérité qui reste trop souvent un tabou. Bien sûr, ces jeunes connaissent le récit de leurs origines et l’histoire de notre pays commun, mais le moment d’entrelacement de ces deux chronologies reste habituellement une zone floue et obscure.

Par ce documentaire, Thierry Michel et Pascal Colson tentent ainsi d’équilibrer le débat. Et par cet apport de nouveaux faits, les spectateurs peuvent réviser leurs idées reçues et tous les stéréotypes sociaux et islamophobes que les médias attisent, chaque jour, au sujet de l’immigration. Ce qui rend ce film-documentaire si profond, c’est les diverses rencontres entre les enfants et leur passé. Ces moments sont parsemés progressivement tout au cours du long-métrage.

Dans un premier temps, il y a la prise de contact. Les enfants visitent et puis ils dessinent le charbonnage dans lequel ils vivent. Petit à petit, les enfants réapprivoisent leur village. Ils redécouvrent et ils partent à l’aventure dans le théâtre du récit qui est le leur. Ensuite, il y a ces moments de partages où des mineurs expliquent les dures réalités du charbonnage. Le rapport est constamment présent dans ces instants. Les mineurs, qui s’expriment dans leurs langues natales, comparent le travail au charbonnage à un combat dur et pénible. Ils nous expliquent, en transmettant leur histoire aux générations futures, comment un instinct copié par mimésis sur l’animal permet de survivre. Dans ce deuxième temps, une phrase résonne en nous, tout en nous, figée à  la vision de l’être au regard morcelé qui la déclame : « Quand on descendait, c’est comme si on partait à la guerre ».

Ces thèmes croisés de l’immigration et du charbonnage atteignent leur paroxysme dans une troisième et dernière partie, où les enfants réalisent les interviews de leurs grands-parents sur leurs arrivées en Belgique et à Cheratte. C’est à cet instant que le titre de ce long-métrage prend tout son sens. Comme on l’apprend à ce moment, Cheratte est nommé « le charbonnage du hasard ». Mais l’explication du nom de cette œuvre est bien plus recherchée. Au long des interviews des grands-parents, la contingence et le hasard qui amenèrent ces hommes et ces femmes à Cheratte sont mis en lumière. Ils n’ont pas choisi de quitter leur pays pour venir s’installer ici. Ils furent forcés de prendre la route pour survivre. Les raisons qui firent qu’ils restèrent  à Cheratte plutôt que de repartir en exode furent similaires. Ils arrivèrent car il y avait du travail, ce qui leur permettait de subvenir aux besoins de leur famille.

Ce passage du film est un grand moment car Thierry Michel et Pascal Colson nous dépeignent la réalité sans essayer de la renforcer. Cette simplicité dans la manière de mettre en avant ces faits est l’un des arguments qui fait que cette œuvre mérite d’être vue. Ce film ne fait que nous présenter l’année de cours que vivent les élèves de 5ème et 6ème primaires de Madame Pirlet. Les quelques moments où elle regarde la caméra un peu honteuse et gênée à cause des propos de ces élèves montrent le fait que les réalisateurs ont recherché à tendre vers l’objectivité. Ils nous exposent la réalité, rien de plus, ni de moins. Par ce documentaire, il n’y a aucun souhait de nous vendre une vision subjective des charbonnages et de l’immigration. Les seuls vrais instants de subjectivité que le duo belge s’autorise à l’écran sont les capsules où les enfants s’expriment sur les thèmes et les sujets abordés tout au long du film.

Ces moments sont exquis car, comme beaucoup l’ont sûrement oublié, les enfants ne mentent pas. À travers leurs paroles, ce sont des subjectivités objectivantes qui nous sont exposées ! Les enfants parlent sans filet. Ils disent ce qu’ils pensent de la manière la plus authentique qu’il soit.

Tant ce film est riche et présenté sous des angles de vues intelligents, sans tomber dans les pièges du stéréotype ou du message d’amour gratuit et universel, cette critique pourrait vite devenir un livre. Le brassage des cultures, l’enseignement et la place de l’enseignant dans la société et dans l’éducation des enfants, les rituels musulmans, les coutumes occidentales… Ce film est un panaché d’expériences qui montre un arc-en-ciel d’émotions et une multitude événements de la vie quotidienne que recèlent les murs de nos vieilles cités charbonnières.

Comme un enfant l’exprime à la fin de ce long-métrage, « ce qui est triste, c’est que l’on vit toujours entre nous ». Cette conclusion déclamée par la bouche et aux travers les sentiments d’un enfant met sur le devant de la scène un besoin urgent pour notre société d’apprendre et de réparer les clivages que notre manque de connaissance sur l’immigration relative aux développements des charbonnages ont créés.

Si vous avez envie de comprendre et de mieux connaitre la cité minière de Cheratte, ses enfants et leur histoire, le film « Les enfants du hasard », de Thierry Michel et de Pascal Colson, est actuellement projeté au Plaza Art et au QUAI 10 à Charleroi, au Cinéscope de Louvain-La-Neuve, au Vendôme à Bruxelles, au Caméo à Namur et à la salle Le Churchill à Liège.

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