Entre les balles jaunes et le crayon, dans les cordes de Théo Calméjane : « Le tennis, ça se rapproche du poker, de la boxe, ou même d’un tournoi de gladiateurs. »

Le beau temps revient, sortez les raquettes et les filets, le parfum de la terre battue n’est pas bien loin. Mais si vous êtes encore un peu trop frileux que pour vous exposer aux revers et aux coups droits d’adversaires féroces, on a peut-être une solution : Jeu Décisif, le nouvel album de Théo Calméjane, un jeune auteur qui impose son style dans une histoire sportive où les relations familiales ne tournent pas forcément à l’avantage de la petite joueuse de Théo : Clémentine. On a échangé quelques balles et posé quelques questions à Théo.

© Théo Calméjane

Bonjour Théo, vous êtes en quelque sorte un nouveau venu dans le monde de la BD. Facile d’être « un petit nouveau » ?

Pas facile d’être jeune auteur en effet, le public ne vous connait pas et doit découvrir votre travail. Il faut réussir à se faire une place parmi les centaines de sorties de l’année ! Mais bon, j’imagine que ça prend du temps, et puis le « milieu » des auteurs est assez bienveillant, je connais pas mal d’autres jeunes auteurs et on se serre les coudes !

Si vous nous parliez un peu de vous ? D’où nous venez-vous ? Quel a été votre parcours ?

Je suis originaire de Nantes, Savenay plus précisément. Puis j’ai fait mes études aux beaux-arts d’Angoulême, pendant 5 ans. Après un petit passage à Bruxelles, je suis maintenant à Toulouse, et je dois dire que c’est assez chouette !

© Théo Calméjane

Dans quelle école avez-vous fait vos études ? Pourquoi avoir choisi celle-là ?

À l’École Européenne Supérieure de l’Image, à Angoulême. Une école des beaux-arts qui propose aussi un master en bande dessinée. C’est un enseignement assez complet, qui permet de réfléchir sur la théorie de la bande dessinée et d’avoir une pratique d’auteur. J’y ai aussi rencontré de très bons amis avec qui je travaille encore aujourd’hui.

Toulouse, c’est une ville qui respire la BD ? Qui l’encourage ou inspire des dessins ?

À vrai dire, ce n’est pas une ville très active au niveau de la bande dessinée. Il y a quelques collectifs et ateliers qui dynamisent tout ça (Indélébile, l’équipe du festival bd de Colomiers, l’Association Les Machines) mais tout reste à faire, donc c’est super ! La ville est néanmoins très agréable pour sa qualité de vie.

© Théo Calméjane chez Glénat

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré vos aînés, auteurs de BD expérimentés, ils vous ont encouragé dans cette voie ? Des anecdotes avec l’un ou l’autre auteur ?

Je me rappelle être allé à pas mal de festivals de bd, ado, pour des dédicaces. J’essayais, malgré ma timidité, de discuter un peu avec les auteurs. Au lycée, il y avait aussi une sorte de café artistique, qui invitait des artistes de tout horizon à venir parler de leur travail. J’y ai rencontré Cyril Pedrosa qui a accepté que je lui montre mon travail et m’a donné plein de conseils pour continuer. C’était très encourageant !

Y’a-t-il un coup de foudre sur un héros/un auteur qui pourrait expliquer votre passion pour le Neuvième Art et que vous ayez décidé d’en faire un métier ? Quels ont été les séries, albums qui ont compté ?

Évidemment les grands classiques, Tintin, Spirou, Lucky Lucke… Je me rappelle que mon père m’achetait des anciens magazines Spirou, reliés les uns aux autres. J’y découvrais plein de trucs que je ne connaissais pas. Puis plus tard, la découverte du « Roman Graphique », des livres de l’Association ou Cornélius, de la bd dite « indépendante » a été un véritable déclencheur dans ma volonté de m’y mettre aussi.

© Théo Calméjane

À côté de ça, êtes-vous un passionné de sport et de tennis ? Ce qui aurait pu vous mettre sur la piste de ce deuxième album ?

Je ne suis pas vraiment un fou furieux de sport, mais j’adore tout ce qui est sport de raquette. À côté de ça, je suis assez fasciné par l’idée du sport de haut niveau. Les sportifs doivent bâtir leur vie sur le sport et faire énormément de sacrifice. Toute leur vie peut basculer sur un simple match ou même un point…Au tennis, l’importance particulière du mental rend les matchs très difficiles mais passionnants. Pour moi ça se rapproche du poker, de la boxe, ou même d’un tournoi de gladiateurs.

Des héros dans ce sport ?

Agassi, Chang, et surtout Federer !

Plutôt Federer ou Nadal ?

Federer, avec sa capacité à se renouveler constamment, son élégance et son attitude toujours fair play.

Fond de court ou à l’attaque au filet ?

Au filet, pour casser le rythme de l’échange et surprendre l’adversaire !

Terre battue ou surface rapide ?

Terre battue, il fait beau, chaud, on peut déraper et taper sa raquette sur son pied pour enlever la terre !

© Théo Calméjane chez Glénat

Même la télé a parfois du mal à retransmettre un match correctement et a du mal à suivre la balle. Alors, je n’ose imaginer en dessin. Vous avez dessiné quelques séquences de match ou d’entraînement, comment vous y êtes-vous pris pour garder la « vitesse de balle » et la vivacité de ce sport ?

J’essayais de ne pas trop regarder de photos, pour ne pas figer les dessins, j’essayais de me souvenir de tel ou tel mouvement. Je pensais plus à des trucs comme Olive et Tom pour dessiner ces séquences, avec des terrains immenses et des balles qui restent en l’air pendant une éternité.

Qu’est-ce qui vous a mis la puce à l’oreille, quelle est la genèse de cet album ?

Je voulais parler de l’influence de parents sur leurs enfants, comment ils peuvent les manipuler pour en faire ce qu’ils veulent et parfois vivre leur rêve par procuration. La lecture de la biographie d’André Agassi, « Open » a aussi été déclencheur. Puis, je voulais parler d’adolescence, de ce moment marquant où on se fait une montagne du moindre pépin et pendant lequel l’amour a une place très importante.

© Théo Calméjane

Récemment est sorti le film Terre Battue, abordant plus ou moins le même thème, l’avez-vous vu ?

Oui, je l’ai vu alors que je travaillais sur Jeu Décisif. C’est marrant d’ailleurs, parce que le film utilise aussi l’anecdote du père qui empoisonne l’adversaire de son fils. On pourrait croire que j’y ai piqué l’idée, mais c’est un fait divers qui a bien existé !

Avant d’être un récit sportif, Jeu Décisif est avant tout un récit sur les rapports humains, sur un père, tyran, qui ne vit que par la réussite de sa fille. Une situation que vous avez vécue de près ou de loin ?

De loin plutôt ! J’ai fait un petit peu de compétition en tennis, sans être vraiment à fond dedans. Mon frère était bien meilleur que moi, (ndlr : le « vrai » Rémy) et quand j’allais le voir jouer, certains parents de ses adversaires pouvaient être assez intenses !

Il est finalement plus question d’efforts et de sacrifices que de plaisir et de défoulement, non ?

Pour Clémentine, c’est sûr ! Mais ça c’est dû au fait de vouloir tutoyer les sommets, ça passe forcément par le travail et les sacrifices.

© Théo Calméjane

Le tennis n’est finalement qu’un véhicule de cette trame, vous auriez tout à fait pu prendre un cadre scolaire ou professionnel, pourquoi avoir choisi les terrains sur lesquels règnent la petite balle jaune ?

Par pur plaisir de dessin ! J’adore le tennis, du coup je voulais faire tourner mon histoire autour de ce thème. En plus, les terrains, les couleurs, les lignes, tout ça est assez graphique et peut donner un chouette truc visuellement parlant. Dès le début du projet, j’avais ces images en tête. Des terrains extérieurs, un peu délabrés, entourés par les arbres.

Vous êtes-vous beaucoup documenté ? Connaissez-vous beaucoup de sportifs (médiatiques ou pas) qui ne sont arrivé là, en premier lieu par la volonté de leurs parents ?

Non, pas énormément, si ce n’est OPEN d’André Agassi. Je pense aussi aux soeurs Williams, entraînées par leur père, ou le rapport oncle/neveu de Nadal et de son entraîneur.

© Théo Calméjane chez Glénat

Contrairement à ça, a priori, on en connaît beaucoup des auteurs qui n’étaient pas vraiment demandeurs que leur fils fasse carrière dans la BD. Comment les vôtres ont-ils vécu vos aspirations ?

Ils m’ont toujours beaucoup soutenu. Pour eux, c’était important que je sache ce que je veuille faire dans la vie. Du moment que je travaillais bien à l’école, ils me soutenaient à fond !

Le père de Clémentine est finalement un extrémiste, prêt à tout, même à l’illégalité pour pousser sa fille. Ce genre de comportement est-il plus répandu qu’on le croit ?

Je ne sais pas, mais ce que j’ai essayé de montrer aussi, c’est que tout ça part de l’amour que porte le père à sa fille. Il dépasse clairement les bornes, mais j’imagine que tous les parents veulent que leurs enfants réussissent, à des degrés différents bien sûr.

© Théo Calméjane chez Glénat

Autre extrémisme, cette école, aussi intransigeante si pas plus que l’armée, dans laquelle Clémentine est envoyée en dernier recours, avec quasiment une garde rapprochée pour ne pas qu’elle s’enfuie. Rassurez-nous, c’est de la fiction ?

Oui oui, carrément. Je me suis inspiré des académies privées pour jeunes joueurs et joueuses, mais en poussant à fond le côté militaire !

Comment avez-vous créé Clémentine ? Sur base de réelles joueuses de tennis ? Vous remerciez une certaine Charline pour ses conseils… coiffure. Ça vous a donné du fil à retordre ?

Clémentine m’est venue assez naturellement, je ne sais pas, certains y voient une Justine Henin ado… Pour les conseils coiffure, c’est un peu une private joke. Charline, ma copine, qui suivait le projet à ses tout débuts, n’arrêtait pas de me faire des remarques sur la queue de cheval de Clémentine qui n’était pas très crédible… C’est vrai que c’est une caractéristique importante du personnage !

© Théo Calméjane

À côté de ça, il y a Rémy, qui n’est pas forcément un as du tennis mais qui s’accroche dans l’espoir de séduire Clémentine. Vous êtes-vous projeté en lui ? Quelle est la chose la plus folle que vous ayez fait pour une fille ?

Oui, peut-être un peu par son côté « amoureux transi » mais c’était aussi pour montrer que quand on a envie de vraiment faire quelque chose, on peut y arriver, une sorte d’éloge de la persévérance !

Vous ne tapez pas la balle en solitaire puisque vous faites aussi partie de l’atelier Le Canapé. Vous nous expliquez ? Quels sont les auteurs qui s’y retrouvent ? Vous nous en parler un peu ?

L’atelier Le Canapé est le lieu que je partage avec sept autres artistes-auteurs. Il y a surtout des auteurs-illustratrices jeunesse, mais aussi un photographe, des auteur(es) de bd…. Bref, ça nous permet de sortir de chez soi pour bosser et d’échanger les conseils et bons plans.

© Théo Calméjane

Vous ne vivez pas dans un cocon refermé sur lui-même mais vous ouvrez, toute l’année, aux enfants et adultes. Des ateliers dans l’Atelier, en somme. Comment fonctionnez-vous, que proposez-vous ? Cela vous enrichit les uns les autres ?

Oui, l’idée du lieu est aussi de l’ouvrir au public, pour partager notre savoir via des ateliers pour enfants, principalement. C’est assez ponctuel pour l’instant, mais on fait, par exemple, des ateliers d’initiation à la bande dessinée, des ateliers de carte postale, pop up, gravure… etc. Ça nous permet de nous faire connaître et de changer un peu du travail solitaire de création.

Vous remerciez aussi l’association Les Machines, kézaco ?

Les Machines est l’association d’auto édition que nous avons fondé aux beaux-arts d’Angoulême. Elle regroupe une dizaine de personnes. On y édite des livres à faible tirage et fait à la main. Cela nous permet d’avoir un espace de liberté dans lequel on peut tenter des trucs, s’amuser..bref, pas de pression. On a récemment édité un calendrier dans lequel chaque mois est une page de bande dessinée faite par un auteur différent.

Cet album fait près du triple du nombre de pages de votre premier album, ça vous a foutu les jetons au début ? Comment avez-vous géré votre espace, votre découpage ?

Je voulais vraiment faire un récit un peu plus long. Depuis les beaux arts, j’ai l’habitude de raconter des histoires courtes, d’une vingtaine de page maxi. Pour Jeu décisif, l’idée était de partir sur une histoire un peu plus épaisse. Le nombre de page plus élevé permet de  prendre son temps tout en racontant plus de choses. L’histoire, par exemple, se passe sur une année entière.

© Théo Calméjane chez Glénat

C’était aussi votre première chez un grand éditeur, Glénat, comment cela s’est-il fait ? On vous a mis la pression ?

Cela s’est fait de manière assez classique. J’ai envoyé mon projet à quelques maisons d’éditions, puis c’est Franck Marguin, chez Glénat, qui s’est montré intéressé. Après quelques discussions, nous avons signé le contrat. Franck m’a tout de suite fait confiance, en me laissant une bonne liberté de création tout en suivant attentivement chaque page.

© Théo Calméjane

Être chez un grand éditeur, c’est aussi accéder à beaucoup plus de médias, et de critiques. Content de la réception de Jeu décisif ?

Oui, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre quant à la réception de l’album. Je ne me fais pas d’illusion, je suis un jeune auteur, peu connu du public, voire inconnu ! Pareil pour les médias. Mais ceux-ci se sont montrés plutôt enthousiastes, donc évidemment, ça fait très plaisir !

Puis, les médias tennistiques s’y sont mis. Ça donne forcément un autre éclairage sur votre art, non ?

Oui, c’est toujours intéressant d’avoir l’avis de non-spécialistes. Être lu par tout le monde, c’est vraiment important pour moi, c’est une des raisons pour laquelle je fais de la bande dessinée.

© Théo Calméjane

Cet album est plus grand que la moyenne, on le repère plus vite, non ? Un véritable atout parmi les centaines de sorties par mois ?

Un atout je ne sais pas, je ne l’ai pas décidé pour ça. Je voulais surtout faire un grand format pour avoir des grandes pages de tennis dans lequel se plonger à la lecture. Je dessine sur format A3, avec des cases assez aérées, des grands aplats de couleur. Je ne voulais pas que les dessins soient trop réduits à l’impression.

Quelle est la suite, vos projets ?

Je travaille actuellement sur un nouveau projet, l’histoire d’une famille qui traverse l’atlantique en voilier. Ça traitera encore de rapports familiaux, mais cette fois, pas de tennis. Le projet n’est pas encore signé ceci dit.

Jeu, set et match, merci beaucoup Théo et belle continuation.

Titre : Jeu décisif

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Théo Calméjane

Genre : Drame, Sport

Éditeur : Glénat

Collection : 1000 feuilles (Page Facebook)

Nbre de pages : 112

Prix : 19,50€

Date de sortie : le 15/02/2017

Extraits :

Et comme on est tombés amoureux des illustrations de Théo, on ne résiste pas à vous en montrer quelques-unes (il y en a plein sur son site et son ancien blog) :

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s