Thierry Laudacieux, une seconde jeunesse pour le ketje de Bruxelles à la mèche trempée dans une Ligne Claire inoxydable

Salut les ketjes de Bruxelles et d’ailleurs et tous les autres amateurs de bande dessinée. C’est un retour inattendu et très réussi que nous proposent François Rivière et Alain Goffin : celui de Thierry Laudacieux. Trente-cinq ans après sa très séduisante apparition dans le Réseau Madou, le jeune enquêteur en herbe et tout en rousseur revient comme si de rien n’était et le charme opère toujours. D’autant plus que c’est une belle refonte et un rafraîchissement colossal que lui ont fait subir les deux auteurs et les Éditions Dargaud. Vous avez dit culte ? Interview.

© Patricia Mathieu et © Rita Scaglia

Bonjour François, bonjour Alain. Avec cette réédition, c’est une nouveauté que je découvre avec Le réseau Madou. Né en 1991, je n’avais jamais entendu parler de cet album, auparavant. Alain, François, et si vous nous parliez de votre rencontre autour de ce projet ?

François : Nous nous sommes rencontrés, Alain et moi, un ou deux ans après le début de ma collaboration avec Floc’h sur Albany et Sturgess. Aux origines, il y a un déclic : Bruxelles dont je suis un visiteur régulier. On a vite fait affaire autour de thèmes de prédilection : la radio, le scoutisme, l’espionnage. Puis, ce bâtiment de Flagey, j’en étais fasciné. Réaliser une histoire sur Bruxelles, c’était l’occasion de travailler sur le terrain.

Trente-cinq ans ont passé, les couleurs ont changé mais l’encrage bruxellois reste le même. © Rivière/Goffin/Procureur chez Casterman (1982) – © Rivière/Goffin chez Dargaud (2017)

Alain : À l’époque, je sortais des études supérieures à Saint-Luc où j’avais suivi les cours de Claude Renard et eu comme camarades de banc Sokal, Berthet, Schuiten… Et je suis parti au Festival d’Angoulême. C’est là que j’ai rencontré François Rivière. J’avais lu Le rendez-vous de Sevenoaks et c’est un coup de coeur qui a donné naissance à notre collaboration. Au début, vu ses séries en cours, il avait d’autres priorités. Pourtant un élément a attisé sa curiosité : le fait que je venais de Bruxelles. Puis, la Ligne Claire nous réunissait. C’est ainsi qu’est né Thierry Laudacieux.

Un personnage qui revient « comme une fleur », aurais-je envie de dire, même 35 ans après. Comment l’expliquez-vous ?

Alain : Je pense que ce personnage a gardé un capital sympathie énorme. Je suis émerveillé de voir cet album s’offrir une réédition alors qu’il y a 5000 albums qui sortent sur l’année, et pas que des bons. Le milieu de la bande dessinée s’est totalement ouvert, pour le meilleur mais aussi le pire. Alors quand un éditeur veut bien faire les choses, c’est chouette. C’est une véritable chance que Dargaud y croie et permette à cet album, dont le dessin est ce qu’il est mais qui a une bonne bouille, de revivre dans un package soigné. L’idée, c’est Yves Schlirf qui est derrière. Il voulait le faire pour deux raisons : « J’adore Thierry Laudacieux » et « J’aime beaucoup ton travail ». De mon côté, l’envie de refaire cet album me titillait fortement. Le rafraîchir mais pas que : il ne s’agissait pas uniquement de remettre les planches en couleurs mais aussi de les remanier de lui intégrer cinq nouvelles illustrations pleine planche et inédites.

Nouvelle planche inédite © Rivière/Goffin chez Dargaud

Je ne voulais bien sûr pas faire moins bien. Mais je ne me rendais pas compte de la masse de travail. Là où je comptais refaire les couleurs, sur base du magnifique travail de Françoise Procureur, et faire quelques retouches sans plus, je me suis rendu compte que l’ouvrage allait être de plus longue haleine. Reprendre les bleus de coloriage, les filtres gouache, reprendre ces planches sur Photoshop, sur la palette Wacom dans un logiciel vectoriel, mais aussi pallier à l’absence de… 14 planches. Des originaux que j’ai vendus ou offerts, à l’époque. C’était colossal mais je me suis pris au jeu. Au final, dans cette réédition, il n’y a pas une planche sans retouche, aucune n’est restée intacte.

Avant/Après © Rivière/Goffin/Procureur chez Casterman (1982) – © Rivière/Goffin chez Dargaud (2017)

François : Moi, j’ai accompagné le mouvement, sans réécrire l’histoire, bien sûr, mais en modifiant quelques dialogues.

Alain : Il y a deux regards différents sur ce retour. Beaucoup de gens côtoyés dans les années 80 sont revenus vers moi. Avec aussi, un autre phénomène, principalement en France, des lecteurs et des jeunes journalistes qui ne connaissaient pas le personnage et qui posent sur le personnage un regard empli de fraîcheur.

Thierry Laudacieux en Une du magazine emblématique des années 80 : À Suivre

François : Thierry Laudacieux, c’est un personnage un peu cliché. Je suis un fan des personnages comme on en trouvait dans les années 50 et 60 dans les pages du journal de Tintin. Thierry, c’est un mythe, une sorte de personnage irréel, un gamin un peu scout accompagné par cet homme de radio barbu. Il s’agissait à l’époque de recréer le mystère dans une histoire pour ados. Je pense que le personnage survit par ce mélange de choses auxquelles on croit.

C’est chouette d’assister au retour en scène de cette espèce d’OVNI, doublement daté de par son dessin usant de la Ligne Claire mais aussi par son aspect vintage totalement assumé. C’est encore plus le cas avec cet album qui devient un véritable « objet » mais aussi parce que la Ligne Claire est de plus en plus célébrée, loin d’être démodée.

© Rivière/Goffin chez Dargaud

Justement, cette Ligne Claire, qu’en pensez-vous aujourd’hui ? Des coups de coeur récents ?

François : Je suis fan de Chris Ware, c’est la Ligne Claire suprême. Après, des bandes dessinées, je n’en lis pas tant que ça, je ne me rends pas bien compte d’à quel point elle vit encore. Il y a des phénomènes de modes qui s’en emparent. C’est le cas avec la Ligne Claire minimaliste. En tant que fondatrice de la bande dessinée belge et même de l’Europe de l’Ouest, la Ligne Claire survit et est toujours bien présente.

© Rivière/Goffin chez Dargaud

Alain :  Chris Ware, c’est quelque chose, une Ligne Claire très graphique, très picturale. Mais je rejoins François : chacun se la réapproprie. Avec deux tendances : un trait en parfaite référence à Jacobs ou Hergé ou un trait qui s’ouvre à autre chose.

Pas mal de jeunes auteurs refusent cette Ligne au profit de couleurs directes, d’un trait plus réaliste… Et d’un autre côté, le succès des Blake et Mortimer continue de prouver tout l’attrait du public pour ce genre de dessin.

Avant/Après autour du jukebox © Rivière/Goffin chez Dargaud

Si on pense à la suite, on pense à la réédition du deuxième tome.

François : Il n’en est pas encore question. Je ne sais pas si c’est jouable sachant que dans ce deuxième album, Thierry Laudacieux part au Congo. C’est un album très différent du premier tome, très relié à la mythologie colonialiste, très belge. Un album dans lequel le trait d’Alain a évolué, est différent, avec des personnages moins inscrits. On verra la demande, donc. Quant à un éventuel troisième tome, le rêve est permis. Je cultive le regret de ne pas avoir fait de Thierry Laudacieux, une figure populaire et emblématique de Bruxelles. On a dérapé en passant la seconde.

Alain Goffin et François Rivière à l’époque de la création de Laudacieux

En prélude à la sortie de cet album, on a vu beaucoup d’auteurs rendre hommage à Thierry Laudacieux. Ça touche ?

François : Je ne dis pas que ça me surprend, ce serait désobligeant. Les hommages viennent d’un monde de la BD résolument plus belge que français. Puis, Alain est très connu comme graphiste. Mais oui, voir autant d’hommages arriver, ce fut surprenant et agréable.

Alain : Ces hommages sont moins une affaire éditoriale qu’une affaire d’amitié qui fait forcément plaisir. J’ai toujours eu énormément de respect pour Loustal et Boucq, Geluck et François Schuiten sont mes meilleurs amis. Puis, il y a la relève, les anciens élèves que sont Sacha Goerg, Serge Dehaes ou encore David Merveille. Un véritable… réseau (rires).

Quelques hommages :

Quel regard posez-vous aujourd’hui sur Bruxelles et son évolution ?

François : Bruxelles s’est améliorée. Les années 80’s ont vu certains bâtiments être détruits alors qu’ils n’auraient jamais dû l’être. Sans doute, aujourd’hui, a-t-on un peu plus le culte du passé prestigieux de cette ville, celui des années 20 et 30. Là où Flagey était fameusement dégradé au moment où nous l’inscrivions dans Le Réseau Madou, cette place est devenue superbe.

Scénario et Storyboard originaux © Rivière/Goffin

Alain :  Bruxelles a, pendant pas mal d’années, vécu une forme d’anesthésie et ne s’est pas rendu compte de ses joyaux. Flagey, l’un des grands lieux visités par Thierry Laudacieux puisqu’il contient l’INR, est resté déglingué pendant des années. On était loin de l’endroit branché d’aujourd’hui, remis totalement à neuf. Mais on peut aussi parler de la gare de Schaerbeek qui occupe la dernière planche qui était insignifiant et non-regardé. Aujourd’hui, elle accueille le fameux Musée du train.

Avec le temps, Bruxelles a acquis de la reconnaissance. Et même si l’actualité a fait connaître Maelbeek et Molenbeek, dans cette ville qui a beaucoup souffert, il y a plein d’endroits où il fait bon vivre. D’où l’ajout d’un petit dossier à la fin de l’album, principalement à l’usage des Français. Pour lui redonner un autre point de vue, sous un nouveau jour.

Pour bien mettre en mouvement les personnages, tout le monde prenait la pose à l’époque © Rivière/Goffin

Pour terminer, Alain. C’est le grand retour de Thierry Laudacieux mais aussi… le vôtre, vous n’aviez plus rien sorti depuis Northreed Project en 1997. 

Alain : C’est vrai, ce fut une longue parenthèse dans ma carrière de BD, mais pas dans la création. En plus des cours que je donne à l’École de recherche graphique de Bruxelles, j’ai lancé une agence de communication visuelle. Une occasion de passer de l’autre bord, d’être agent pour des illustrateurs, des photographes, des auteurs de BD. Mais avec ce travail sur le Réseau Madou, j’ai repris le goût de remonter dans mon atelier. C’est déjà un bonheur d’avoir le livre en main, de le dédicacer. Après, reste le nerf de la guerre. Comment sera reçu cet album ? Ça déterminera aussi la suite.

© Rivière/Goffin chez Dargaud

Merci à tous les deux et invitons les lecteurs à rejoindre la page facebook du Réseau Madou avec plein de bonus à découvrir. Longue vie à Laudacieux !

Série : Thierry Laudacieux

Tome : 1 – Le réseau Madou (version 2017)

Scénario : François Rivière

Dessin et couleurs : Alain Goffin

Genre : Polar, Espionnage

Éditeur : Dargaud

Nbre de pages : 64

Prix : 14,99

Date de sortie : le 03/03/2017

Extraits : 

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