L’amour est une haine comme les autres : une folle amitié « contre-nature » coincée entre être et paraître

C’est un fait même si les philosophes se sont parfois battus à ce sujet, on ne peut donner tort à Aristote quand il disait que « l’être humain est un animal social ». Une citation qu’on peut naturellement retourner dans tous les sens mais à laquelle on ne peut ôter l’essentiel. Nous ne pouvons vivre seul bien longtemps et devons nourrir des amitiés. Envers et contre tout, même, au-delà de ce qui est proscrit par les pouvoirs et mentalité en place, quel qu’en soit le prix. L’homme est capable du pire, mais aussi du meilleur, et souvent les deux se mêlent. L’amour est une haine comme les autres le confirme et offre un superbe morceau d’amitié dans la Louisiane raciste d’il n’y a pas si longtemps, imaginé par un Stéphane Louis, que l’on ne s’imaginait pas croiser dans ce registre-là, en compagnie de Lionel Marty et Vera Daviet.

© Louis/Marty
© Louis/Marty

Résumé de l’éditeur : William est un enfant peu doué. À l’inverse, Abelard a des capacités intellectuelles hors normes. Mais il ne peut aller à l’école : les Noirs n’y sont pas acceptés. Entre les deux enfants, un pacte est scellé. Abe aidera William pour ses devoirs, et ce dernier lui trouvera toujours du travail. William gravit ainsi tous les échelons de la société locale, fondant sa propre entreprise dans laquelle Abe, l’homme à tout faire, prend les décisions dans l’ombre. William se décidera-t-il à donner à Abe la place qui lui revient, à placer un « nègre » dans son fauteuil ? Une amitié d’enfant, si forte soit elle, peut-elle survivre à de telles tensions ?

© Louis/Marty/Daviet chez Grand Angle
© Louis/Marty/Daviet chez Grand Angle

Si l’amour n’est pas dans le pré, c’est qu’il n’est pas loin du bayou, ou presque. Du coucher de soleil dans la clairière qui appelle à ouvrir l’album et à y cheminer, on ne s’attendait sans doute pas à se retrouver dans une histoire aussi forte. Dès les premières pages, on se heurte d’ailleurs à la violence et au sang qui giclent. Mais, déjà, il est temps de repartir en arrière pour mieux comprendre comment on a pu en arriver là.

Il faut dire que malgré ses muscles et son coffre, William n’est pas un foudre de guerre même s’il est appelé à prendre la place de son père à la tête de l’usine familiale et prospère. De l’autre côté, il y a Abelard, le même âge que William, surdoué mais qui ne pourra sans doute jamais donner libre cours à son intelligence : il est noir. Et quand on est noir, on travaille, on ne va pas à l’école. Que voulez-vous, les puissants éructent des modes de vie abscons auquel il faut se tenir sous peine de représailles. C’est sans compter la curiosité et les caprices enfantins. Le courage aussi. Car William peut avoir tous les défauts, son courage est démesuré et bravant les peurs qu’on a brandi autour de lui, il va sauver Abelard d’un bien mauvais pas (superbe idée graphique à l’appui). Des cicatrices, jaillit l’amitié. Mais est-ce tenable sur les chemins de travers(e) de la vie ?

© Louis/Marty
© Louis/Marty

N’en déplaisent à Trump, Marine et les autres, L’amour est une haine comme les autres est le genre de livre dont on raffole par les temps qui courent. De ceux qui avec simplicité et bonnes idées démontrent que la haine ne tient à rien pour mieux la contrecarrer. L’histoire est universelle et se répètent, des histoires comme ça il y en a déjà eu (Le garçon au pyjama rayé, par exemple) mais pourvu qu’il y en ait encore. Car si les bases restent les mêmes, Stéphane Louis épate dans sa manière de dérouler son histoire, avec la place pour se demander si cela va bien ou mal finir. En attendant, Martin Luther King n’est pas encore passé et il faut se méfier de tout, à commencer par ses proches. C’est valable pour William, dont le père organise des piKKKnics et la mère joue du martinet, mais aussi pour Abe, dont la mère ne se réjouit pas vraiment de cette amitié contre-nature. L’amour maternel est prêt à mourir pour les idéaux fabriqués de toutes pièces par des tyrans.

© Louis/Marty/Daviet chez Grand Angle
© Louis/Marty/Daviet chez Grand Angle

Montant son récit à rebours, multipliant audacieusement les flash-backs (et même parfois les flash-backs dans les flash-backs) générateur de tension entre être et paraître, Stéphane Louis prouve ici toute sa maturité scénaristique car mine de rien, dans ce genre d’exercice, il s’agit de ne pas se louper au risque de perdre le lecteur dans l’une ou l’autre faille temporelle. Rien de tout ça ici, la mécanique est autant bien huilée que le dessin de Lionel Marty, capable de toutes les nuances, plus sombres, mais aussi plus claires, au bord de l’eau ou de torrents de sang. Et des expressions émaillant les visages des personnages on ne peut plus justes, grâce à des cadrages très performants (un gros plan sur les dents, ce n’est pas forcément ragoutant, mais quelle force graphique). Le travail de Vera Daviet aux couleurs finit de composer cette fresque d’un vingtième siècle pas si éloigné, dans le gris, la pluie mais aussi le soleil d’une belle journée insouciante. L’amour est une haine comme les autres, voilà un beau cadeau pour « l’ami noir » mais aussi pour l’ami raciste, pour tout le monde, en fait. Sans modération.

lamour-est-une-haine-comme-les-autres-stephane-louis-lionel-marty-vera-daviet-couvertureTitre : L’amour est une haine comme les autres

Récit complet

Scénario : Stéphane Louis

Dessin : Lionel Marty

Couleurs : Vera Daviet

Genre : Drame

Éditeur : Bamboo

Collection : Grand Angle

Nbre de pages : 72

Prix : 16,90€

Date de sortie : le 01/02/2017

Extraits : 

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