BD : Quand politique et médias font bon ménage et accouchent d’un fâcheux mélange des genres

Entre la cour de récré et la cour des « grands », il n’y a qu’un pas. Pourtant, il semblerait que, ces derniers mois, pas mal de politiciens belges, français et même internationaux (n’est-ce pas « perruque de fenec »?) se soient complus dans la première, d’un scandale à un autre en passant par des décisions très controversées sans oublier les rumeurs alimentées par certains médias voulant qu’untel soit en couple avec un tel improbable autre. Mais, cessons de refaire ce bas (très bas) monde, et prenons une bonne leçon de politique. Et de traitement médiatique, par la même occasion.

De l’importance d’être médiatiques avant d’être politiques

Continuant son tour des thèmes probables et improbables, c’est à la communication politique que s’attaque désormais la Petite Bédéthèque des Savoirs.  Une science pas toujours exacte qui, pas très vieille, n’a eu de cesse d’évoluer avec son temps et les nouvelles technologies. En bien, en mal, peu importe tant que ça rapporte des voix. Et Christian Delporte, spécialiste d’histoire politique, et l’excellent Terreur Graphique s’y sont collés. 

Résumé de l’éditeur : Établie dans ses grandes règles il y a plus d’un demi-siècle aux États-Unis, la communication politique ne concerne pas seulement les candidats à une élection ou leurs conseillers : il s’agit en réalité d’un jeu à trois parfaitement consenti entre les hommes politiques, les médias et l’opinion publique. Car au fond, la communication politique est avant tout un espace d’échanges.

© Delporte/Terreur Graphique chez Le Lombard
© Delporte/Terreur Graphique chez Le Lombard
Faire de la politique, tout le monde peut en faire, avec son voisin, accoudé au comptoir du café du coin ou, plus simple encore, sans sortir de chez soi, sur les réseaux sociaux et parfois asociaux. Déballer à l’emporte-pièce ou construire une opinion bien tranchée, c’est l’affaire de plus ou moins tout le monde. Mais pour que Monsieur-tout-le-monde devienne quelqu’un et brigue une place dans les hautes-sphères de l’État, sans doute faudra-t-il un petit plus. On ne devient pas messie (tout relatif) du jour au lendemain, marchant sur les eaux de l’anonymat. Il faut du temps, du talent et… des communicants qui connaissent leur affaire. Il y a soixante ans à peine, tout restait à faire. Ou presque. Pas que les hommes politiques ne pouvaient compter que sur eux-mêmes jusque-là, non, mais sans doute ne faisait-on pas aussi facilement un cheval d’un âne.
© Delporte/Terreur Graphique chez Le Lombard
© Delporte/Terreur Graphique chez Le Lombard
Défi que va réaliser le jeune journaliste ambitieux, Joseph Napolitan, en s’imposant comme premier « Conseiller en communication politique » et en faisant gagner le bien mal barré Thomas O’Connor à la mairie de Springfield grâce à un savant mélange d’usages de tous les arguments à sa disposition : presse, radio, sondages, publicités… Une carrière était lancée (Valéry Giscard d’Estaing fera même appel à lui en 1974) et allait en appeler d’autres. Il était donc logique que Christian Delporte (celui qui, il y a quelques heures, donnait un très bel entretien à Télérama sur la communication Fillon) et Terreur Graphique choisisse ce pionnier qu’était Joseph pour commencer cette incursion dans ce monde de requin.
© Delporte/Terreur Graphique chez Le Lombard
© Delporte/Terreur Graphique chez Le Lombard
Autant la cinquantaine-soixantaine de pages consacrées par la BDTK (éh ouais, elle s' »acronyme » comme les groupes de musiques actuelles) pour cerner un thème nous paraissait suffisant jusqu’ici, autant, ici, on s’est demandé comment nos deux auteurs allait bien pouvoir faire le tour du sujet. Un sujet qui comme un iceberg en a sous le pied, surtout quand on le considère dans une dynamique internationale. Mais c’était sans compter le talent de nos deux pros de la vulgarisation bédéphile qui tirent leur épingle du jeu tout en accumulant un nombre fous d’exemples et de cas d’école connus ou oubliés. Pas question de bourrage de crâne mais de faire oeuvre de pertinence et de marquer les esprits à travers les actes plutôt que les paroles qui ont permis à des Trump, Kennedy ou même une Dilma Rousseff refaite par la chirurgie esthétique de s’imposer, parfois contre-toute-attente.
© Delporte/Terreur Graphique chez Le Lombard
© Delporte/Terreur Graphique chez Le Lombard
Car la politique est avant tout affaire d’audimat, et il convient d’investir tous les canaux, démultipliés en quelques années, qui s’offrent à vous : ainsi Obama s’est-il retrouvé sur les panneaux publicitaires le long d’une route d’un célèbre jeu vidéo, ce jeune freluquet de Kennedy a-t-il damné le pion à un expérimenté mais mal à l’aise Nixon lors du premier débat présidentiel télévisé de l’histoire ou Giscard a-t-il marqué l’opinion public avec un revers de la main et en moins de dix mots (« Vous n’avez pas le monopole du coeur ») face à Mitterrand. Des points sans doute pas déterminants mais décisifs. Tout comme l’apparition des politiciens dans la presse people, cette volonté d’un Poutine ou d’un Sarkozy de faire « comme le commun des mortels » (alors qu’ils se sentent quand même plus sortis de la cuisse de Jupiter).
© Delporte/Terreur Graphique chez Le Lombard
© Delporte/Terreur Graphique chez Le Lombard

Passionnant, c’est le mot. Offrant une plongée dingue dans l’univers de l’image politicienne qui devrait faire fureur, Christian Delporte est précis et fascinant tandis que Terreur Graphique apporte toute son expérience de la caricature et de l’humour bien plus efficace que bien des discours trop sérieux. Le duo n’oublie pas non plus et surtout de questionner le rôle des médias qui, bien malgré eux (et bien qu’ils aient, et c’est nettement moins compréhensible, remisé certains idéaux au placard) contribuent à entrer dans la danse, à tomber dans le piège tendu par les hommes et femmes politiques pour mieux faire le jeu de ceux-ci. L’information a fait place à l’événement (on parle de Tony Blair et des comptes Facebook des puissants mais, si ce volume était paru un poil plus tard, on aurait aussi pu parler de l’hologramme de Mélenchon), à une certaine relation de proximité moins professionnelle qu' »ami-ami » et les médias, le nez dans le guidon, arrivent désormais trois guerres en retard avec leur fact-checking pour remettre en perspective les mensonges que put débiter un Trump. Ça fait quand même un peu (beaucoup ?) peur.

la-communication-politique-christian-delporte-terreur-graphique-le-lombard-bdtk-couvertureTitre : La communication Politique

Scénario : Christian Delporte

Dessin et couleurs : Terreur Graphique

Genre : Vulgarisation, Histoire, Politique

Éditeur : Le Lombard

Collection : La petite bédéthèque des savoirs (Page Facebook)

Sous-collection : Société

Volume : 14

Nbre de pages : 72

Prix : 10€

Extraits : 

La banlieue du 20 heures… ou celle à laquelle on veut nous faire croire

Histoire d’approfondir le sujet du côté des médias, on ne saurait trop vous conseiller l’enquête de Jérôme Berthaut mise en cases et en bulles par Helkarava dans la collection Sociorama de Casterman. De quoi rajouter une couche et une dimension supplémentaire à la critique des pratiques édifiantes de certains médias.

© Berthaut/Helkarava chez Casterman
© Berthaut/Helkarava chez Casterman

Résumé de l’éditeur : Jeune journaliste, Jimmy fait ses débuts au service des faits divers du journal télévisé. On l’envoie couvrir la banlieue : il découvre alors comment on fabrique l’information sur ces quartiers populaires.

© Berthaut/Helkarava chez Casterman
© Berthaut/Helkarava chez Casterman

On parle de la banlieue, mais on pourrait parler de Molenbeek ou d’autres sujets délicats (ou pas d’ailleurs). Alors que le traitement de ces événements demande sans doute un surplus de rigueur et de conscience professionnelle, c’est tout l’inverse qui semble être à l’action dans la rédaction de France 2 (oui, oui France 2, on ne parle pas de BFM ou d’autres médias qu’on aime à conspuer, mais de la chaîne qui semble se prétendre plus blanc que blanc depuis qu’Élise Lucet fait Cash Investigation). Dans une énergie rappelant celle du Quai d’Orsay d’Abel et Lanzac, Helkavara et Berthaut nous emmènent en plein dans les turpitudes d’un monde médiatique en proie à la vitesse (toujours elle) vu des yeux d’un stagiaire, Jimmy, dont la naïveté sera soumise à rude épreuve.

© Berthaut/Helkarava chez Casterman
© Berthaut/Helkarava chez Casterman

À commencer par le brouhaha de cette rédaction où à force de vouloir parler au peuple, on ne s’entend plus. Ici, tout est soumis à une logique plus marketing qu’informationnelle et à une concurrence pas forcément géniale pour l’épanouissement personnel. Pourtant, ce n’est qu’un début. Projeté dans la réalité, notre jeune journaliste en herbe va faire la connaissance de « manipulation » et comprendre l’appellation « fabrique d’informations »… et d’illusions. Car pour parer au plus urgent, comme les policiers possèdent leurs indics, les journalistes ont des filons : quitte à payer des jeunes vauriens pour rentrer dans le rôle qu’on voudrait bien voir à l’écran. Et si ça inspire la terreur, c’est encore mieux.

© Berthaut/Helkarava chez Casterman
© Berthaut/Helkarava chez Casterman

Pour remettre de l’huile sur le feu, on va aussi abuser de l’effet de cadrage pour donner à un coin empli de quiétude des allures effrayantes. Pour ça tout est bon, une voiture cramée, des policiers en vadrouille. Bref, on en passe et des bonnes, la figure du journalisme n’en sort pas grandie et la légende de Jimmy, qui se voulait grand reporter dans l’intérêt du vrai, est en fait toute pourrie. Alors imaginez la collusion avec les redoutables politiciens dont on parlait plus haut… Tout ça n’est guère rassurant ! Même si l’espoir fait vivre et qu’il convient, sans doute, de ne pas mettre tout le monde dans le même panier et de toujours vérifier ses sources.

Titre : La banlieue du 20 heures

D’après une enquête de Jérôme Berthaut

Scénario et dessin : Helkarava (Page Facebook)

Noir et blanc

Genre : Sociologie, Enquête

Éditeur : Casterman

Collection : Sociorama (Page Facebook)

Nbre de pages : 168

Prix : 12€

Date de sortie : le 31/08/2017

Extraits :