Pauline Aubry: « Le temps passe mais les maux de l’adolescence restent les mêmes »

Bien en vue au dernier festival d’Angoulême, Pauline Aubry a signé en ce début d’année un magnifique premier roman graphique sondant les mœurs de son temps et les difficultés à passer d’adolescents à adultes. De vraies mutations jouant avec les nerfs et le mal-être, rongeant la sociabilité et la vie de famille.

Pauline Aubry - Les mutants - mue

S’inspirant de ses souvenirs douloureux et de son expérience difficile de la puberté, Pauline Aubry est allée à la rencontre d’adolescents en proie à des pathologies comme les TOC’s ou la dépression. Tous suivis par le service pédopsychiatrique de la Clinique Sainte-Barbe qui se révèle la Pitié-Salpêtrière à Paris. Mieux, elle y a donné des ateliers BD ce qui lui a permis, pendant quatre mois, de côtoyer ces jeunes adultes en perdition, de les comprendre tout en s’exorcisant elle-même. Les Mutants est le récit de cette expérience forte et qui en dit long sur notre monde. Nous avons posé quelques questions à Pauline Aubry.

Pauline Aubry - Les mutants - Devenir soi

Bonjour Pauline. Les Mutants, par les temps qui courent ça nous ferait plus penser aux X-Men ou autres zombies de série, qu’à ce que vous racontez et qui est ancré dans une réalité parfois bien compliquée. Comment ce titre vous est-il venu ?

Trouver un titre ce n’est pas facile. Surtout quand on a un récit avec 3 narrations et une foultitude de personnages. Alors j’avais fait une liste de titres potentiels, mon mari Victorien avait fait une liste, et on en discutait dans notre atelier avec nos camarades de labeur, quand l’un d’entre eux débarque et me dit avec un léger accent basque :

« Non mais l’adolescence, c’est horrible, cette espèce de période, où l’on est comme un mutant ! » Et là on s’est regardé tous les 4 et on s’est dit  » Mutant ? » Les mutants ! Le titre était trouvé. Un titre tellement adapté à cet âge ingrat que nous avons tous traversé avant de muter.

Pauline Aubry - Les mutants - carrefour

À 35 ans, vous nous arrivez avec votre première BD, un art qu’il y a peu de temps vous n’auriez jamais pensé exercer. Comment y êtes-vous venue ?

Je tiens à rectifier, je n’ai pas encore 35 ans, enfin pas avant deux semaines ! Effectivement quand j’avais 14 ans je ne voulais pas être auteur de BD, mais médecin. Je n’aimais pas dessiner mais écrire, alors j’ai voulu être journaliste mais j’ai raté. Du coup j’ai fait une école d’art. Mais comme j’avais toujours envie d’écrire, j’ai fait une école de BD, et me voilà !

Tout cela m’a pris évidemment quelques années, mais il n’est jamais trop tard !

Pauline Aubry - Les mutants - poupees russes

Quel est votre rapport avec la BD ? Vous en êtes grande lectrice ? Quels sont vos maîtres ?

Je vais être très sincère, je ne me suis jamais vraiment intéressée à la BD avant mes 20 ans. J’ai lu Astérix et Tintin comme tout le monde, mais ma culture BD s’arrêtait là. Ma première vraie BD, la première de ma collection c’est mon copain de l’époque qui me l’a offerte pour mes 20 ans, c’était un Yslaire, XXè ciel.com.

C’est là que ma collection a commencé. Bilal l’a rejointe. Puis Jodorowski, Moebius, Tardi, Art Spiegleman, les membres de L’association. Pour les auteurs dont j’aime particulièrement le travail aujourd’hui, je dirai Riad Sattouf, Christophe Blain, Baudoin, Jorge Gonzalez, Camille Jourdy, Nicolas Presl, Manu Larcenet…

Certains exemples de BD-reportages vous ont-ils marquée et servie dans l’élaboration de votre livre ?

Joe Sacco, Gorazde, Guy Delisle, Pyong Yong, Art Spiegleman, Maus, Marjane Strapi, Persepolis

Pauline Aubry - Les mutants - super-heros

Depuis quelques années, la Bande dessinée a gagné en crédibilité pour expliquer le réel, l’emmener en reportage. Pourquoi selon vous ? En quoi était-elle judicieuse et plus à même de rendre parfaitement votre reportage par rapport à d’autres médias ? D’autant plus que vous avez pas mal roulé votre bosse entre graphisme, vidéo, théâtre, radio. Quel était le plus du format BD ?

La BD permet d’avoir une distance sur le réel plus facilement que les autres médias, puisque le dessin apporte une subjectivité dans le personnage, la situation. La réalité vient se cacher dans des traits brouillés par l’interprétation du dessin. D’ailleurs j’avais récemment cette discussion avec des journalistes de l’excellent site lesjours.fr, autour de la question de l’anonymat du reportage. Lorsqu’un sujet est sensible notamment. Le dessin est souvent la meilleure solution d’illustration. C’est également la solution empruntée par la Revue XXI.

Pauline Aubry - Les mutants - presentation

Le crayon permet-il de rentrer plus dans la réalité, de s’immiscer dans le quotidien, par rapport à une caméra, un micro ou autres ?

C’est effectivement plus discret, moins intrusif, plus subjectif. Les gens ne sont pas mal à l’aise avec le dessin, ils sont curieux, amusées, fascinés comme des enfants..

Comment vous est venu votre style graphique ? L’avez-vous étudié, cherché ?

Dans mon école, le CESAN j’étais suivi par un super dessinateur, Pierre-Henry Gomont, qui habite à Bruxelles d’ailleurs. Il aimait beaucoup mon projet mais restait très perplexe quand à la qualité de mon dessin et il avait raison: ce n’était pas dingue! Un jour, il m’a suggéré d’utiliser une table lumineuse et de retracer à la plume mes crayonnés. C’est là, qu’est né ce style, maladroit et naïf, au trait fin à la plume.

Pauline Aubry - Les mutants - medicaments

Pour une telle aventure, il fallait se mouiller, se représenter et même parler de votre psy, de vos 400 coups et y aller d’anecdotes plus ou moins autobiographiques, était-ce facile pour vous ?

Pas facile mais très intéressant ! C’était fou de relire et d’utiliser tous mes agendas, petits mots, carnets intimes pour écrire cet album. Et puis la thérapie a avancé plus vite, puisque je travaillais dessus 24/24 !

D’autant que le sujet est très personnel, faire ce reportage si longtemps après votre adolescence vous a-t-il libérée de certaines choses ? Exorcisée ?

Libérée, délivrée !

Pauline Aubry - Les mutants - Diagnostic

Finalement, les problèmes rencontrés par les jeunes que vous avez fréquentés sont-ils les mêmes que ceux que vous éprouviez ? Ou le temps a-t-il joué de son influence ?

Le temps passe mais les maux restent les mêmes. L’adolescence est universelle, elle traverse le temps et reste une période douloureuse quelle que soit la génération dont vous êtes issu.

C’est ce que j’ai constaté en rencontrant le public lors du Festival de la BD d’Angoulême, où les Mutants étaient exposés.

En début d’ouvrage, vous posez cette question « Ça commence quand l’adolescence ? » et y trouvez toute une série de réponses. Mais quand finit-elle ?

Vous n’avez pas lu jusqu’au bout ! La réponse est à la fin du livre : Maintenant!

Vous êtes ainsi entrée à l’Hôpital Saint-Barbe, mais qu’est-ce donc ? Que vous attendiez-vous à y voir ? Et qu’y avez-vous vu en réalité ?

Alors Sainte-Barbe, c’est la Pitié-Salpêtrière. Ne sachant pas trop où allait mon reportage, le service préférait ne pas être cité dans un premier temps. Et puis appréciant le projet, le Pr Cohen, chef de service a accepté que l’on cite l’hôpital et est devenu un grand soutien dans sa diffusion.

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre, j’avais oublié à quoi ressemblait un ado.

Pauline Aubry - Les mutants - Arnold Van Gennep

Que vous a amené le contact de ces jeunes ? Et ce contact, a-t-il été facile à mettre en place ?

Les jeunes malgré leurs apparentes réticences et leur besoin de manifester leurs humeurs (grognements, bras ballants, bâillements) se sont montrés motivés et réceptifs au projet.

Et on s’est bien amusés.

Entre l’exigence de l’anonymat et le besoin de ne pas trahir l’information, comment vous y êtes-vous prise ?

J’ai mixé, caricaturé, mélangé les histoires, les détails pour brouiller les pistes, et ne surtout pas donner aux jeunes l’impression que j’avais abusé de leur confiance.

Pauline Aubry - Les mutants - atelier BD

Physiquement, vous les représentez avec certains détails amplifiés. Comme les yeux d’Alice. Par leur physique, vous faites déjà passer certaines choses ?

Le personnage d’Alice a de grands yeux car elle observe le monde avant d’y prendre part. C’est encore Pierre-Henry Gomont, mon prof qui m’avait suggéré d’exagérer certains détails physiques pour mieux exprimer des traits de caractères d’un personnage.

Vous avez également donné des ateliers à ces ados. Leur donner un but, un objectif, changeait-il leur manière d’être ?

On ne va pas se mentir, je leur ai proposé une parenthèse improvisée, sans prendre conscience que pour certains cet espace allait leur permettre de s’exprimer et de laisser sortir certaines angoisses. Mais du point de vue des soignants l’atelier a été très positif.

Pauline Aubry - Les mutants - groupe jeunes

Vous en témoignez, « l’ado n’a aucune pitié pour ses semblables », les harcèlements, les moqueries n’ont-ils pas eu tendance à se démultiplier ces dernières années ? Notamment par les réseaux sociaux.

Je n’ai pas vraiment d’avis sur la question, en tous cas à l’hôpital, c’était du même niveau que dans mon collège dans les années 90.

D’ailleurs vous en parlez très peu de ces réseaux sociaux. Sont-ils autorisés à Saint-Barbe ? Ne sont-ils pas constructeurs (mais aussi destructeurs, parfois) de l’identité des ados, à notre époque ?

Les téléphones portables, ordinateurs et autres supports des réseaux sociaux ne sont pas autorisés à l’hôpital. Les risques sont limités par rapport au monde extérieur.

Pauline Aubry - Les mutants - amie imaginaire

Pendant votre incursion à Saint-Barbe, avez-vous vécu des moments plus durs ? Ou vous avez failli tout arrêter ?

Non, je n’ai pas été confrontée à des situations difficiles, car les soignants prenaient soin de bien choisir les patients afin que tout le monde soit à l’aise.

Saint-Barbe, c’est aussi un monde d’où on s’échappe ? Entre l’aide apportée et le sentiment inévitable d’être prisonnier, le désir de la fuite est-il évitable ?

Les ados c’est comme les plantes, ils ont envie de sortir ! dixit le Dr Fournier. Mais comme beaucoup de fugueurs, ils finissent pas revenir dans un endroit où ils se sentent en sécurité.

Pauline Aubry - Les mutants - hopital

On voit aussi que des personnages comme Pierre et Alice n’ont pas envie de sortir. On s’attache à Sainte-Barbe ?

L’hôpital pour certains ados, devient leur maison et par extension un lieu où ils se sentent en sécurité, encadrés par des soignants qui les aident à tempérer leurs maux.

Puis, il y a cette parenthèse sur la salle de garde, grand réfectoire aux peintures de nus inimaginables et à l’ambiance singulière. Où s’arrête la réalité et où commence la fiction ?

Pas de fiction, Tout est réel. Mais profitez-en les salles de garde et toute leur folie sont amenées à disparaître…

« Laissez-moi tranquille… mais aidez-moi », le plus grand dilemme de l’ado ?

Vous avez tout compris!

Pauline Aubry - Les mutants - manie

Quelques lignes piochées dans votre agenda témoignent de votre peu d’optimisme à l’époque de vos 14 ans. Cela fut-il facile de vous replonger dedans ? En êtes-vous revenue de ces constats noirs ?

J’avais surtout envie de rire. Un rire gêné. Partagée entre l’empathie et la sympathie pour l’ado que j’ai été. Je l’aime et je la déteste. Blanc ou noir. Comme l’adolescence

Au final, vous signez un livre universel qui parlera autant au public dont il est question qu’aux adultes. Vous avez réfléchi à ce que ce livre parle et aide le plus de lecteurs possibles ?

Je ne pensais pas que ce projet allait parcourir un si long chemin. Je n’ai pas cherché à faire un livre universel mais sans le vouloir, il l’est. Je pense que c’est parce qu’il est sincère et basé sur des faits réels. C’est en cela que je trouve la BD reportage très forte. Car les personnages sont vivants, ils sont cabossés, encrés, débordants. Réels.

Pauline Aubry - Les mutants - ado rebelle

Que retirez-vous de cette expérience ?

Je suis devenue adulte. Je me sens crédible. J’ai grandi.

SI les Mutants était votre première BD, sera-t-elle la dernière ou nourrissez-vous déjà d’autres projets ?

S’il y en aura une autre cela dépendra de mon éditeur! De mon côté, j’ai plein d’envies, et de projets. J’ai ouvert la vanne de l’écriture ! L’encre va couler! J’ai un projet sur l’Argentine, Les descendants, inspiré des légendes de pampas et de gauchos dont ma mère m’a bercé depuis l’enfance. Un ailleurs idéalisé où j’ai trouvé ma vraie identité.

Pauline Aubry - Historias Argentinas

Un autre  » Born to be wild » sur les coulisses d’un accouchement réussi, le mien grâce au concours du Dr M, accoucheur star. Ou encore un projet sur mon quartier, la Goutte d’or, en pleine gentrification, le tout raconté par mon chien… Et bien d’autres idées encore…

… qu’on espère bien voir se concrétiser! Un tout grand merci, Pauline.

Vous pouvez suivre le travail de Pauline Aubry grâce à son site internet: www. polettedessine.com

Crédit photo de couverture: Ariane Geffard

Pauline Aubry - Les mutants - Couverture

Titre: Les mutants

Sous-titre: Un peuple d’incompris

Histoire complète

Scénario, dessin et couleurs: Pauline Aubry

Genre: Documentaire, Reportage, Sociologie

Éditeur: Les Arènes

Nbre de pages: 200

Prix: 20€

Date de sortie: le 16/01/2016

Extraits:

 

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