Pourquoi l’affiche des Visiteurs (me) pose problème

C’est un petit événement dans le monde du cinéma français. L’affiche d’un des films les plus attendus de l’année, et resté jusqu’ici assez mystérieux, vient d’être dévoilée. Ce film, c’est Les Visiteurs – La Révolution et si on pouvait attendre mieux de l’affiche, un détail n’a pas échappé à notre attention. En effet, si neuf membres du casting clinquant du film de Jean-Marie Poiré s’affichent sur ce qui ressemble à une photo de famille révolutionnaire (le contexte, hein, pas les qualités de l’affiche), seulement huit ont droit à leur nom en haut de l’affiche. Le nom manquant est celui de Pascal Nzonzi, comédien excellent mais auquel l’affiche ne semble pas résolue à faire honneur. Ça s’explique mais ça pose question.

Oh chouette! La nouvelle affiche du film Les Visiteurs est sortie! Chouette, en apparence. Parce qu’elle s’accompagne d’une jolie discrimination « acteuriale ». Vous me direz peut-être que je vois le mal partout (c’est sans doute vrai, remarquez mais je me refuse comme d’autres à voir le bien partout, mieux vaut le juste équilibre). Mais attendez avant de me juger, regardez le nombre d’acteurs présents (et quasiment sur un même pied d’égalité) sur l’affiche et le nombre de comédiens mentionnés sur le haut de cette même affiche.

Les visiteurs - La révolution - affiche

On passe de 9 à 8. Naturellement, les stars sont bien là (‪‎Jean Reno‬,‪ Christian ‎Clavier‬, Franck Dubosc‬, même ‪Ary Abittan‬ et Alex Lutz‬ sans oublier les femmes en force: Marie-Anne Chazel, Sylvie Testud et Karin Viard!). Mais, et là peut-être la production prête-t-elle le bâton (oui je mets un ^, je suis un rebelle) pour se faire battre car seul le comédien black (et je pousserais le même coup de gueule s’il était blanc) n’a pas l’honneur de voir son nom en haut de l’affiche. Alors, dans ce jeu des différences, des oublis et des gaffes, on peut forcément imaginer se mette à sa place. Et si j’avais été lui, je crois qu’hier sur le coup de 20h (heure de « révélation » de l’affiche), je pense que j’aurais eu quelques palpitations et que j’aurais quand même été vachement mal à l’aise.

L’homme de l’ombre s’appelle Pascal Nzonzi

Alors, je vais vous donner son nom (ben oui, ils l’ont quand même écrit en tout petit avec les autres seconds-rôles du film), il s’agit de Pascal Nzonzi (comédien excellent vu notamment dans Le Crocodile du Botswanga et dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ?). Je vais aussi vous donner mon avis et mon interprétation tout en grossissant un rien les choses: en 2016, je trouve ça dégueulasse qu’au nom du star-system et du « beaucoup d’appelés, peu d’élus », on se serve de l’image de ce comédien en lui donnant pourtant le statut de « sans-nom ». Alors peut-être Les Visiteurs sont-ils toujours au temps des Sarrasins‬? Peut-être, et pour le film c’est plutôt bon signe, par contre pour ce qui est de l’image que cette affiche renvoie, c’est plutôt triste! Inacceptable comme un faux-prix à Angoulême, une fausse promotion pour une vraie humiliation.

Voilà en substance la teneur de mon petit coup de gueule de mercredi soir sur Facebook. Il a été partagé, commenté sans non plus éviter une volée de bois vert (et c’est normal) du style: « Ce film est culte, il faut toujours qu’il y ait des haters qui n’ont rien d’autre à faire de leur vie pour critiquer » ou dans un langage plus fleuri – fautes de (nouvelle?) orthographe inclues – « vous peter les couilles pour rien bordel de merde comme ceux qui disent que cest discriminant dans intouchable de voir un noir s’occuper dun mec handicapé vous peter les couilles vous ces mecs la« . Ah oui, j’ai aussi eu droit à ça: « Sérieusement t’as que ça à foutre de ta vie?« . Puis pour celui qui m’a qualifié d' »effrayant« , je rajouterai que c’est plutôt de bon ton avec un film qui, avant de s’appeler La Révolution, s’appelait La Terreur. Blague à part, qu’on soit bien d’accord, je n’ai évidemment rien contre l’éminemment sympathique Les Visiteurs que j’apprécie et dont j’ai bien envie de voir ce troisième opus. Et la comparaison avec la fausse polémique d’Intouchables, c’est mélanger, des choux, des pommes, des poires et des fraises; c’est du hors-sujet en plein dedans.

Quelque chose de « cachet » derrière

Mais les réseaux charrient aussi leur lot d’éléments d’explication. Ça tombe plutôt bien! Parce que faire un coup de gueule pour faire un coup de gueule, ça ne m’intéresse pas. Autant qu’il crée le débat, qu’il fasse réfléchir. Et si je peux créer débat tant mieux! Du coup, deux étudiants en cinéma m’ont expliqué quel était le schéma traditionnel pour la conception d’une affiche et, surtout, le choix des noms d’acteurs mis ou non en valeur.  Ainsi, les noms mis à l’affiche se payent, cher sans doute, ou se règlent dans un contrat entre acteur et boite de distribution. Le plus en haut à gauche est statistiquement le plus visible et donc le plus cher. En général, les plus en vue sont bien sûr les plus connus, et donc ceux tenant les rôles centraux de l’histoire, en l’occurrence ces chers Jacquouille et Godefroid. La conclusion est dès lors implacable pour ces apprentis cinéastes bien informés: « l’acteur black n’aurait pas signé de contrat avec assez d’argent pour faire apparaître son nom! » Ce qui est confirmé par Gaumont interrogé par Laura Terrazas du site et journal économiques Challenges. « Il semble donc que le contrat de Pascal N’Zonzi ne stipulait pas l’obligation d’apparaître en haut de l’affiche à l’instar de Alex Lutz, Ary Abittan ou encore Sylvie Testud. Les studios ont ensuite expliqué que chaque film dépend de contrats bien spécifiques qui réglementent le matériel promotionnel, rappelant qu’il n’existe aucune règle normative pour élaborer une affiche de film.«  Avant de se défendre de tout racisme (ce dont, avouons-le, il n’est même pas question) par un désarçonnant et hilarant: « Nous avons produit Chocolat! » Grand bien leur fasse mais voilà un argument qui prête plus au « rapport choucroute » et qui déforcerait même le pauvre argumentaire de Gaumont.

Sinon l’argument initial se comprend et on pouvait s’en douter mais de là à dire que la question de l’argent et du lobbying des noms évite les écueils de la discrimination, c’est sans doute aller un pont trop loin, si pas deux. Car cette affiche reste problématique et même symptomatique. Bien sûr, Pascal Nzonzi voit son nom dans les petits caractères en bas de l’affiche, reste qu’on se sert de son image, de sa classe, de sa stature sans pour autant lui faire honneur. Ça ne mange pas de pain et ça aurait été plus réglo, non? Surtout dans le contexte cinématographique qu’on sait de non-présence d’acteurs noirs aux Oscars (qu’elle soit ou non légitime, on n’en fera pas débat aujourd’hui).

Pascal Nzonzi - Paulette

Pourquoi le mettre sur l’affiche alors? Pour faire oeuvre de diversité? Comme faire-valoir? En 2016, ce certain cinéma qui fonctionne par valeurs sûres et n’ose plus rien, n’opte même pas pour la valorisation des talents, n’est-il pas sévèrement désuet? Il n’y a rien de plus détestable que ce cinéma qui essaie de faire bonne figure et de (se) donner l’impression d’une diversité. Et, cette affiche, que ce soit en bien ou en mal, reste une gaffe de communicant qui permettra à tous d’en penser tout et n’importe quoi. C’est déjà le cas quand une affiche est « parfaite ». Mais alors quand une affiche se permet d’oublier de créditer au même titre que les autres comédiens un acteur qui pourtant y tient un rôle principal (sur l’affiche hein pas forcément dans le film), je trouve cela fort malvenu. Le but d’un concepteur d’affiche n’est-il pas, une fois son travail fini, d’interroger tous les sens, interprétations et significations que peut revêtir l’affiche, non? De plus, entre combien de mains est-elle passée avant d’être officialisée? Et personne n’a rien remarqué? Ou tout le monde a considéré ça comme normal? En plus, ce n’est quand même pas la première fois que ce genre de « couac » (appelons un chat, un chat) arrive. On se souviendra qu’en juin passé, Frédérique Bel avait commenté l’affiche d’Un moment d’égarement avec un tweet malin: « Ils ont aussi égaré le nom des actrices« . En effet, sur l’affiche du film de Jean-François Richet, deux hommes, deux femmes: François Cluzet, Vincent Cassel, Lola Le Lann et Alice Isaaz. Problème, si les deux acteurs masculins bénéficient de l’envergure de beaux noms tout en haut, les deux actrices, elles, doivent se contenter du coin inférieur gauche en étant même pas sûres d’être visible. En plus, elles sont blanches, donc je n’ai que faire des critiques qui me diront que je fais mon beurre (lequel) d’une polémique anti-raciste. Il n’en est rien, je parle d’acteurs, pas de Blancs ou de Noirs, ou même de Jaunes.

Un moment d'égarement - affiche

Des affiches en quête de sens

Si on va plus loin, qu’on généralise un peu aussi, certes (mais cet article en est peut-être l’occasion rêvée), cette première affiche reste symptomatique d’une mouvance actuelle dans le cinéma populaire français qui tend à l’uniformisation des affiches en prenant soin que soient allumés tous les voyants du cliché. Veillez-y: un ciel bleu, des acteurs réunis comme une bande d’amis sur une photo de famille, un titre WordArt, et j’en passe. Le tout pour un résultat très souvent commun voire médiocre, quand il n’est pas plagié sur une autre affiche. Franchement, autrefois, les affiches faisaient art: regardez le travail de Drew Struzan, la Dolce Vita, les peintures, le dessin, le travail de composition. Ces affiches-là avaient un énorme charme, on aurait pu les mettre au musée, les conserver pendant des lustres alors que les films qu’elles vantaient n’étaient plus d’actualité. C’est souvent con une affiche de nos jours, ringard, on oserait plus afficher dans sa chambre. Peut-être dans la cave, juste pour emballer les fruits et les légumes. Aujourd’hui, une affiche est faite à la va-vite, sans beaucoup de recherche, sans beaucoup d’originalité.

Sans doute le temps qui passe n’y est-il pas étranger. Aujourd’hui, qu’est une affiche? Plus le moyen de communication fantastique qu’elle était au siècle passé. Aujourd’hui, c’est toujours un moyen, mais un moyen parmi tant d’autres de vanter les (dé)mérites d’un film. Avec internet, je ne vous apprendrai rien, la manière dont nous consommons a profondément changé. C’est à la demande qu’on se gave des bandes-annonces (souvent multipliées, en teaser, preview, extraits de durées très variables), n’importe quand, dans le confort de son siège de bureau et sans avoir besoin de rallier les salles obscures. Puis, on est abreuvé aussi des prestations des acteurs qui viennent vendre le film dans toutes les émissions de télé et radio possibles et imaginables. Non, l’affiche est désuète, juste bonne à ouvrir la fiche du film sur Allociné ou à décorer le frontispice des cinémas pour les spectateurs qui n’auraient pas encore fait leur choix. On n’y fait plus beaucoup de performances. Une affiche, ce n’est plus un argument, juste un goodie en plus parmi un océan de contenus plus passionnants autour d’un film. Raison de plus pour s’en passer ou en tout cas les concevoir à la va-vite.

Bon, j’en ai profité pour sortir du coup de gueule initial (qui n’engage bien sûr que moi), mais voilà qui me semblait important. Bien sûr, encore une fois, certains diront que je vois le mal partout. Ce n’est pas exact, je vois le mal parfois, là où il est susceptible d’émerger. Puis, vaut mieux ça qu’être naïf et de voir le bien partout. Allez, on se revoit en salles ou au salon pour faire le point sur la réussite ou non (bien devin, celui qui pourrait se prononcer maintenant) du film.

Signé: Un visiteur d’affiches qui les trouve bien trop fades à l’heure actuelle et qui espère qu’on parlera autant de Pascal Nzonzi que des huit autres « salopards » (juste pour reprendre le nom d’un film récent) de l’affiche.

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