Ibrahim Maalouf à Huy : un concert puissant et généreux

Depuis ce funeste 13 novembre, nombreux sont les amateurs de bonne musique qui n’ont qu’une envie : aller écouter un concert. Comme pour refuser la fatalité, vaincre la peur, répondre à la haine par l’amour. Heureux hasard du calendrier, Ibrahim Maalouf était en concert en Belgique cette semaine. Pas au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, non, au centre culturel de Huy, cette ville plus connue pour sa défunte bourgmestre, sa citadelle et sa centrale nucléaire que pour sa vitalité culturelle.

Cette cité nichée en bord de Meuse entre Namur et Liège (« mais plus près de Liège quand même ») ne manque pourtant pas d’atouts, que ce soit avec le Festival Les Enfants terribles, le réputé Festival d’Art de Huy ou encore le dynamique centre culturel Acte 2. Mais c’est si loin Huy pour un public qui peine à sortir de Bruxelles… (alors que si on prend le temps d’y réfléchir quelques instants – minute philosophique – la distance entre Bruxelles et Huy est la même que celle entre Huy et Bruxelles… que n’hésitent pas à parcourir régulièrement des Hutois pour se rendre au Théâtre national, au Botanique ou au Palais 12…).

Ibrahim Maalouf - concert - Acte2 Huy (8)

Avant les concerts attendus à la Philharmonie de Paris début décembre ou son retour en Belgique début 2016 – à Bruxelles cette fois -, Ibrahim Maalouf était donc de passage à Huy. Une occasion à ne pas manquer pour vaincre la morosité et être dans la communion avec un artiste généreux.

Neveu de l’écrivain Amin Maalouf – dont l’ouvrage « Les identités meurtrières » devrait être sur toutes les tables de chevet en cette période sombre –, ce trompettiste franco-libanais venait présenter son album Kalthoum, hommage à la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, décédée il y a 40 ans mais dont l’aura traverse les décennies sans faiblir. Présent sur le plateau du Grand journal lundi, en concert à Londres mardi, à Huy mercredi avant de rejoindre Bucarest, il est un citoyen du monde dans le sens le plus noble du terme, véhiculant un message d’amour et de paix, comme avec cette vidéo tournée à New-York il y a quelques mois, dans laquelle il pose une seule et simple question aux passants : « Quelle est pour vous, et en un mot, la chose la plus importante au monde ? »

Près de 800 personnes avaient fait le déplacement pour l’écouter et briser cette spirale dans laquelle nous sommes coincés depuis samedi : éditions spéciales, JT nationaux, chaines d’info en continu… Le concert débute de façon déroutante par ce qui ressemble plus à un mélange entre stand up et cours de pédagogie musicale. On y découvre un Ibrahim Maalouf à la fois drôle, détendu, à la recherche du contact. « Moi, les photos, ça ne me gêne pas, prenez-en, même avec flash ». Voilà bien un discours rarement entendu de la part d’un artiste ! Avant d’entamer à proprement parler le concert avec ses musiciens, il invite un ami sur scène, le Syrien Samir Homsi qui nous entraîne en douceur, au son de l’oud, en Orient. Mais à nouveau avec beaucoup d’humour… où l’on apprend par exemple, sans réellement savoir quelle est la part de vérité, que Samir est un ancien champion de judo et qu’il fabrique des tapis.

Ibrahim Maalouf - concert - Acte2 Huy (1)

Ibrahim est ensuite rejoint par ses musiciens, un quartet de haut vol : Clarence Penn à la batterie, Scott Colley à la contrebasse, Rick Margitza au saxophone et Frank Woeste au piano. Le public est bien entendu là pour Ibrahim mais découvre rapidement que ses musiciens ne sont pas là uniquement pour le mettre en valeur : le niveau est élevé et la générosité le maître-mot. Les solos des uns et des autres s’enchaînent, Ibrahim s’efface régulièrement pour les mettre littéralement en lumière, donnant une sensation étrange à ce concert : l’impression d’être en permanence, dès l’entame du concert, dans le dernier morceau, celui où chacun donne le meilleur de lui-même et de son instrument. Un feu d’artifice aux accents jazz et orientaux.

Au moment d’entamer le 4ème mouvement de l’album Kalthoum, Ibrahim remercie le public de façon très simple, à l’image du personnage : « Merci pour tous vos sourires ». On croit alors que le concert va se terminer mais ce 4ème mouvement semble infini. « A la fin, on se lâche un peu (…) comme une symphonie de Beethoven ». C’est festif, joyeux, tantôt rapide, tantôt lent mais la musique semble éternelle et si elle s’arrête, c’est uniquement parce que le musicien le décide. N’est-ce pas finalement une métaphore de la vie ? Une sacrée leçon en tout cas à tous ceux qui voudraient faire taire la musique. La musique triomphe.

Mais non… le concert n’est pas terminé avec ce mouvement qui semblait pourtant clôturer en apothéose une soirée pleine de vie… Alors que les musiciens s’effacent, le judoka joueur d’oud remonte sur scène pour un (dernier ?) morceau en hommage à Fairuz cette fois, autre grande icône de la musique orientale. Avec un clin d’œil aux migrants, ces messagers des temps jadis qui traversaient les contrées pour porter les messages et partager les cultures. Ça y est, le concert peut prendre fin, la boucle est bouclée.

Ibrahim Maalouf - concert - Acte2 Huy (7)

Non, pas encore ! Le virtuose franco-libanais ne veut pas quitter la scène de l’Acte2 sans un dernier morceau en duo avec son pianiste… en trio pour être précis : les 800 spectateurs sont appelés en renfort pour l’accompagner en sifflant ou fredonnant. On retrouve le professeur du début du spectacle, qui tente de nous apprendre comment siffler correctement, avec énormément d’humour. Hommage à sa fille Lily, un moment de communion intense qui se poursuit avec Frank et Ibrahim à quatre mains au piano. Ah oui, Ibrahim sait aussi jouer du piano ! Le concert peut se terminer, tout en douceur. Cette fois, c’est vraiment fini (enfin, pas tout à fait : il rejoindra ensuite le public pour une séance de dédicace dans le hall !).

Pas un mot n’aura été prononcé par rapport aux attentats du 13 novembre. À la haine, Ibrahim Maalouf aura répondu avec ce qui fait sa force : son talent à la trompette et sa générosité sur scène. « Je rêvais d’un autre monde » a-t-on pu lire sur beaucoup de profils sur les réseaux sociaux ce week-end. Hier, à Huy, c’était plutôt « Un autre monde est possible ».

Compte-rendu et photos signés Benoît Demazy

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