Ozville, premier comics à la belge et à contre-contes (Interview)

Christophe Coel et Hassan Saber, retenez bien ces deux noms car on commence à en entendre parler et ça ne risque pas de s’atténuer que du contraire. Ces deux Bruxellois, biberonnés aux bons films de genre, à la BD et surtout aux comics, ont cette lueur dans les yeux. Celle de ceux qui croient en leur rêve et pense qu’il est venu le temps de les accomplir. Ozville, ce n’est rien de moins que ça, un univers rêvé pendant quinze ans qui se révèle enfin pour le plus grand plaisir des premiers lecteurs.

Premier comics « à la belge », Ozville propose une relecture au crayon du polar du merveilleux (qui ne l’est plus tant) pays d’Oz et, in extenso, d’une flopée de contes et figures emblématiques de la culture populaire. Christophe et Hassan étaient à la Fête de la BD d’Andenne, attentionnés (ils avaient pris des cupcakes made in Ozville) et un peu barges, nous ne les avons pas manqués!

Bonjour Hassan, bonjour Christophe. Vous êtes au Festival de la BD d’Andenne, aujourd’hui. C’est plutôt pas mal parti, non?

Hassan: On est dans la capitale aujourd’hui. On a reçu des bonnes critiques, on est plutôt content.

Christophe: 100% de retours positifs jusqu’à maintenant. Mais pour revenir à Andenne, d’habitude on y vient en visiteurs. C’est une institution dans le monde de la bande dessinée.

Hassan: On y voit toujours des auteurs intéressants. Et quand j’ai commencé à faire la tournée des festivals, j’ai voulu venir ici. On m’a dit oui, et nous voilà.

Comment vous est venue cette idée d’Ozville?

Hassan: C’est une vieille idée, Christophe et moi nous connaissons depuis l’adolescence. C’est à peu près mon plus vieux copain. Dès l’âge de 6-7 ans, on a été des gros lecteurs de bande dessinée. Et plus tard, alors que je suis instituteur sur le côté, le dessin m’a démangé. Un jour, on a franchi le pas, il fallait qu’on en fasse une! On a travaillé sur plusieurs histoires. Et celle qui nous est restée le plus en tête, c’est Ozville. N’est-ce pas Monsieur le scénariste?

Christophe: Il est venu chez moi avec un dessin, le Scarecrow. Il avait cette envie de personnage et cette envie graphique. Je devais construire un univers autour de ça. C’est un ping-pong qui a duré pendant plus de dix ans. À la base, je travaille dans la communication. Donc, j’écris le jour, et puis la nuit aussi, mais pas dans les mêmes registres.

Ozville - Coel - Saber - Scarecrow

Hassan: Il faut dire que la vie est arrivée entre temps, une vie de famille, des enfants pour lui. Des aventures aussi de mon côté.

Christophe: Et un jour, on a eu envie de mettre Ozville en chantier. Comme on est des grands fans de comics, on s’est donné le défi de le faire nous-mêmes. De manière auto-éditée.

Hassan: Et on ne s’est rendu compte qu’après qu’on était les premiers. Par surprise, après la sortie même, je me suis posé la question: « Mais tiens, Ozville ne serait-il pas le premier comics belge.« 

Justement, pour les puristes que vous êtes, c’est quoi un comics?

Christophe: En Anglais, c’est un terme qui signifie « bande dessinée », forcément nous ne sommes pas les premiers belges à faire de la bd. Mais le comics, c’est aussi un format et un type de narration. C’est dans ce sens-là qu’on est le premier comics belge. Il y en a plein en Amérique. En France, au fil des années, un vrai courant s’est constitué chez des petits éditeurs et des privés. Comme Le Républicain, la version française de Captain America.

Mais chez nous, ça ne se fait pas encore. C’est un plus petit format que les bandes dessinées européennes avec un rythme de lecture. On espère sortir vite un deuxième numéro.

Hassan: Très clairement, il y en aura un deuxième dans les prochains mois. Mais ce qu’on aimerait, c’est en sortir trois ou quatre par an. Un petit bimestriel ou trimestriel, ce serait pas mal. Après, on ne saura pas faire comme les Américains et en sortir un tous les mois…

Christophe: Surtout qu’on n’est que deux.

Ozville - Coel - Saber - Scarecrow - Tinky - boude

Et comment êtes-vous tombés dans le comics?

Hassan: Quand j’étais petit ma maman ne voulait pas que j’aille jouer dans la rue. Du coup, elle essayait de trouver des stratagèmes pour m’en tenir éloigné. L’un des stratagèmes qui a le mieux marché a été celui de m’emmener dans une librairie. J’ai lu du Picsou Magazine, du Journal de Mickey. Et un jour, je suis tombé sur une Sage Édition de Superman alors que la semaine même, le film passait à la télévision. Je voulais connaître et je n’ai pas décroché, j’étais dedans, c’était fini. J’ai cherché des Strange, ça coûtait dix francs en occasion, à l’époque. Les BD européennes étaient beaucoup plus chères. Puis, ado, j’ai travaillé dans un magasin de bd.

Christophe: Moi, d’un oncle, j’ai hérité de trois Nova, comme les Strange mais en plus petit. Je les ai lus et relus. Il y avait les Fantastic Four de John Byrne dedans. Donc je suis tombé dans le comics à cause de lui. Plus tard, j’ai trouvé des Strange en occaz’ avec la Division Alpha, toujours de John Byrne. Il m’a rendu accro. Voilà, j’ai quarante balais, et je lis toujours du comics.

Hassan: On lit de tout, hein, mais le comics, c’est le truc qui est resté.

Ozville - Coel - Saber - 5

Ozville, c’est donc votre première incursion dans le monde du Neuvième Art?

Hassan: Oui, j’avais déjà fait des travaux d’illustrations mais jamais de narration.

Christophe: Enfin, c’est la première expérience aboutie. On a fait des fans comics pour nous et nos copains, avant.

Y’a-t-il eu un réenthousiasme autour du comics depuis quelques années et les adaptations cinéma?

Hassan: Clairement, ça devient un courant majoritaire dans la pop culture. Quand Christophe et moi, on a commencé à lire ça, on était des parias presque. Tu lisais un Strange, tout le monde se foutait de ta gueule. Depuis le succès des adaptations cinématographiques, c’est devenu mainstream.

Christophe: Le terme « comics » est devenu marketing. Ça tombe bien pour nous.

Hassan: Mais, avec Ozville, on n’est pas non plus dans une histoire-type de super-héros. Il y en a forcément.

Christophe: Scarecrow, d’ailleurs, c’est un peu Batman.

Hassan: Et pour moi, c’est le Spirit. D’où sa cape bleutée.

Ozville - Coel - Saber - Tinky

Vous nous le présentez?

Christophe: Scarecrow, c’est l’épouvantail du magicien d’Oz. En principe, Ozville, c’est le monde des rêves, de la magie depuis que Dorothy est repartie chez elle. Voilà, ce qu’il se passe quelques années après.

Hassan: Même, carrément, plusieurs années après. Oz est devenu une Mégalopole un peu à la « Blade Runner« . Il y a des flics-robots etc. En fait, Ozville, on l’a imaginée comme un melting-pot d’une série d’histoires imaginaires. Vous pourrez y croiser Blanche-Neige, l’Inspecteur Harry… Tout ce qui nous fait envie, en fait. Si un jour, on veut faire une histoire de pirates, nous pourrons ce faire sans hésiter.

Christophe: Il n’y a aucune limite. C’est un concept qui peut être étiré indéfiniment et on va s’en amuser.

Quelle est la tonalité?

Hassan: C’est bon enfant et humoristique mais, en même temps, il y aura des moments angoissants et terrifiants.

Christophe: À la base, c’est du polar. C’est des enquêtes policières, principalement. Avec une base de fantastique et une dose d’humour.

Ozville - Coel - Saber - 3

Dans cette première histoire, les ours en peluche tiennent un grand rôle.

Hassan: Ce sont les invités de cette première histoire. Mais je ne peux pas en expliquer de trop.

Christophe: Pour faire un peu comics, on a inséré une page de courrier des lecteurs. Comme on n’en a pas encore, on en a profité pour inclure une petite explication sur cette première histoire. Elle est basée sur une comptine anglaise qui s’appelle « Teddy Bear, teddy bear« . On explique d’où elle vient et pourquoi ces oursons.

Ozville - Coel - Saber - 8

On a parlé des influences américaines et maintenant de celles anglaises. Mais qu’a-t-il de belge ce comics?

Hassan: Beaucoup de choses! Si vous regardez bien les oursons, vous remarquerez qu’ils font « Gnap, Gnap ». Tout comme… les Schtroumpfs noirs, c’est une référence à peine voilée. Ces oursons qui sont tout mignons au départ, deviennent méchants.

Christophe: C’est un exemple emblématique de notre manière de mixer les références, de s’en amuser. Sur chaque page, il y a bien une dizaine de références.

Hassan: C’est rigolo d’entendre les lecteurs revenir vers nous et dire: « Ben tiens, j’ai déjà vu cet objet quelque part. Et ce personnage-là! » Ben oui, c’est une interactivité en plus, la cerise sur le gâteau, le petit truc en plus. Mais si vous n’avez pas ces références-là, le comics n’en est pas moins lisible et agréable.

Ozville - Coel - Saber - bad teddy

Puis, vous avez ces bords de pages, tout noirs.

Hassan: C’est du polar, du film noir. Et d’un côté, que les couleurs soient désaturées, dans des tons gris-bleu, ça renforce le côté « année 30 ».

Christophe: Certaines cases me font penser à du Murnau.

Hassan: Les grandes ombres portées, oui il y a de ça. Mais il y a du Romero aussi. On est tous deux très fans de cinéma. Alors forcément, ça donne des idées.

Christophe: Puis, très clairement, cette première histoire est une histoire de zombies.

Hassan: … comme l’était Les Schtroumpfs noirs, le premier album des Schtroumpfs. En espérant avoir le même succès (rires)

Naturellement vous démarquez, aussi intriguant et designé que soit Ozville, il faut démarcher, non?

Hassan: Exactement. Depuis que nous avons décidé de concrétiser ça, on ne ménage pas nos efforts pour le médiatiser. Le tout sans avoir un gros budget. On passe par les potes, les réseaux sociaux. Puis, comme je fais des festivals depuis des années en tant qu’illustrateurs (des commissions etc.), ça m’a permis de me faire un réseau. Qui n’est pas génial non plus mais qui m’a permis de promouvoir la bande dessinée au-delà de la Belgique.

Ozville - Coel - Saber - Teddy Bear

Christophe: Mais c’est vrai, que c’est auto-édité, et donc auto-marketé et auto-promotionné.

Hassan: C’est très artisanal. On va dans les librairies voir si ça les intéresse.  On y laisse quelques exemplaires. Ça se passe plutôt pas mal. Le comics est sorti le 15 octobre, et on est très content des chiffres. 100 exemplaires sur 400 sont partis. Et donc, on s’est mis depuis hier à préparer le numéro 2. J’ai commencé à bosser sur la couverture du numéro 2 qui va pousser l’univers un peu plus loin. Pour le moment, nous n’avons présenté que deux personnages, vous découvrirez les autres personnages principaux de cette histoire.

Christophe: Le titre de travail de ce deuxième numéro, c’est « Origines ».

Hassan: On va découvrir d’où viennent ces personnages et pourquoi ils sont si différents de leurs avatars précédents, des films notamment.

La preview exclusive de la couverture du deuxième numéro.
La preview exclusive de la couverture du deuxième numéro.

Donc, il y a une ligne directrice? Ou vous ne savez pas vers quoi vous vous dirigez?

Hassan: Si si, il y a une grande capacité, l’univers est très développé. On ne va pas dire qu’on a tout prévu dans les moindres détails mais on a du potentiel pour des milliers d’histoires. Maintenant, c’est Christophe le chef!

Christophe: On connaît nos personnages sur le bout des doigts. Il n’y a plus qu’à les mettre dans des histoires.

Hassan: Il m’a dit qu’ils s’écrivaient tout seuls.

Christophe: Ce qui est assez agréable. S’il y a bien un moment où je n’ai pas peur de la page blanche, c’est face à Ozville.

Hassan: Ça va être très très bien. Enfin, je dis ça, on en est très fiers en tout cas.

Christophe: On est fan de nous-mêmes en fait. Pas par prétention mais parce que souvent on nous demande pour qui c’est fait? Pour nous, avant tout!

Hassan, est-ce que les enfants que vous avez en classe peuvent le lire?

Hassan: Totalement, d’ailleurs, j’ai offert un exemplaire à chacun de mes élèves et ils ont adoré.

Christophe: Moi, j’ai deux enfants, une fille de 8 ans et un gamin de 5 ans. Dès qu’il a été prêt, je le lui ai fait lire. Ils ont tout compris, enfin l’histoire, c’est plutôt bon signe. D’autant que dans la première histoire, il n’y a pas de phylactères.

Ozville - Coel - Saber - Regard

Pourquoi?

Christophe: Je me suis donné un petit défi.

Hassan: C’était un cadeau divin pour moi, une histoire sans bulle. Je n’avais pas à m’en soucier. Alors que dans la deuxième histoire, c’était un peu plus compliqué.

Christophe: Oui, parce qu’il y en a beaucoup. C’est un jeu de contraste.

Hassan: Puis, ça campe bien les deux personnages, un qui est plus taiseux et l’autre, plus volubile.

Comment travaillez-vous pour les dessins?

Hassan: J’utilise beaucoup la palette graphique, pour la mise en page et les couleurs. Mais je démarre toujours sur du papier (il sort ses originaux). Puis je scanne et je retravaille, je corrige sur photoshop. Ça prend du temps et c’est fastidieux, mais à la fin, on est vachement content de l’avoir fait. Mais, au départ, je préfère le crayon, le papier, et un format beaucoup plus grand que le comics. Comme on n’était pas sûr de le sortir, j’ai travaillé sur grand-format et j’ai fait toute la première histoire ainsi. Sur le numéro 2, je ne suis pas sûr que je procéderai de la même manière.

Christophe: Surtout que ça s’est fait relativement vite.

Hassan: Oui enfin, disons qu’il nous a fallu quinze ans pour le faire relativement vite!

Christophe: Moi, je me suis mis au scénario de la deuxième histoire en juin. La première « Teddy bear, teddy bear » était prête depuis un moment.

Hassan: Elle était censée faire 18 pages, j’ai dit à Christophe de m’en faire cinq de plus, histoire d’avoir le compte pour un comics, entre 22 et 24 pages.

Christophe: Comme il est prof à la ville…

Hassan: Non à Jette!

Christophe: Oui mais, enfin, le jour! Comme les super-héros qui ont un job le jour, et un autre la nuit. Enfin, en étant prof, il avait deux mois de libres, ce qui est toujours bien. Et donc il a dessiné ça en deux mois.

Hassan: Oui mais au sacrifice d’un quelconque semblant de vie sociale.

Christophe: On ne l’a pas vu pendant deux mois.

Hassan: Je n’ai vu personne et ne suis pas sorti. Mais c’était pour la bonne cause.

Ozville - Coel - Saber - 6

Où est la difficulté dans le comics?

Hassan: Dans le rythme. Aux USA, ils ont un rythme mensuel. Ils doivent rendre des pages et des pages. Mais je comprends aisément l’approche européenne qui est de sortir un album par an. Parce que ça demande de la recherche, du travail. Côté américain, c’est No Bullshit, on veut raconter des histoires, on avance! Même si les références à un tel avion de guerre qu’on avait en 1945 n’est pas totalement exact, on s’en fout, on raconte des histoires.

Christophe: Vous l’aurez remarqué, il n’est pas du genre à aller chercher des références. (Rires)

Vous oui, par contre, en remerciements, vous allez jusqu’à citer Jean de la Fontaine, Kirby, Hergé, Vandersteen etc.

Christophe: C’est pour bien faire comprendre que ceci n’existerait pas si on n’avait pas eu ces plaisirs de lecture quand on était gamins et maintenant aussi. On ne veut que recréer ce plaisir.

Et quel plaisir réel que ce premier opus qu’on espère bien voir prendre de l’importance. Merci à tous les deux et que vive Ozville et toutes ses promesses.

Ozville - Coel - Saber - Numéro 1 - Couverture

Titre: Ozville

Numéro: 1

Histoires: Teddy Bear Teddy BearTinky’s quiet night

Scénariste: Christophe Coel

Dessinateur: Hassan Saber

Éditions: L’épouvantail Éditions (Auto-édité)

Nbre de pages: 26

Prix: 5€

Où l’acheter? À la Fnac Toison d’Or (Bruxelles), à Atomik Strip d’Andenne, Utopiacomics Bxl

Prochains rendez-vous: BDour (14/11), Made in Asia Bxl (les 11, 12 et 13/03), Comic Con Brussels (les 19 et 20/03) et Paris Comics Expo (les 15, 16 et 17/04)

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