Voilà un réalisateur Christophe Goffette en plein travail avec son film « UCHRONIA » au pitch incroyable, au tournage pratiquement achevé, dans un cadre de postproduction de même. Un film indépendant, sous influence revendiquée avec un casting relevé (et des caméos de prestige). Rencontre avec son réalisateur Christophe Goffette qui lance, depuis plusieurs jours, le financement participatif de son film. Rencontre surtout avec le toujours brazilien Christophe Goffette.
Vous avez donné les thématiques, mais comment sont-elles mises en œuvre ? Vous nous faites le pitch ? Ou l’exercice est-il impossible ?
Il n’y a pas de pitch ! Mais vraiment pas. Il ne faut pas oublier que le mot pitch à l’origine vient de l’expression « sales pitch », soit précisément un « argument de vente ». Ce film, ce n’est pas du commerce ! Je n’ai rien à vendre !… Et je vais plus loin, dans la mesure où pour bien appuyer sur un certain nombre de choses, je pousse le bouchon jusqu’à ne pas avoir d’enjeu ! Et donc pas vraiment de posture manichéenne habituelle. Mais je ne peux pas en dire plus, ce serait en dire trop.
Casting de dingue à l’appui. Comment tout ce beau monde s’est-il retrouvé dans l’aventure ? Une envie d’une autre expérience cinématographique chez certains ?
Il faudrait leur poser la question séparément, je ne peux pas répondre pour eux… Mais oui, je suppose que pour beaucoup le côté complètement givré du film, et vraiment à rebrousse-poil des scénarios qu’ils reçoivent à longueur d’années, a dû être leur principale motivation. Je crois vraiment que, pour la plupart, ils ont eu envie d’en être. C’était suffisamment dingue pour les attirer tous… Maintenant, je n’ai pas non plus démandé à n’importe qui, je me doutais la plupart du temps qu’il y aurait une forme d’adhésion. D’ailleurs, je n’ai jamais récolté le moindre refus, il y a juste eu certaines personnes avec qui on n’a pas réussi à trouver un créneau…
Il y a notamment notre gloupier national, Noël Godin, vous nous en parlez ? Il y aura de la belgitude dans Uchronia ?
Je suis demi-belge, donc forcément ce sera plein de belgitude. Noël, je l’avais déjà rencontré pendant Satiradax, le super festival de la satire qui, donc, a lieu à Dax. C’est le mec le plus gentil, ouvert et bienveillant qu’on puisse imaginer. Il est venu tout près de chez moi, pour l’avant-première du nouveau film de Jean-Henri Meunier , « Faut savoir se contenter de beaucoup« —très bon film au demeurant— où il partage l’affiche avec Jean-Marc Rouillan, oui l’ancien leader d’… Action Directe.
Faut savoir se contenter de beaucoup (B.A 01) from Jean Henri MEUNIER on Vimeo.
Je suis passé les voir, avec un texte écrit une heure plus tôt, et ils sont devenus les terroristes du FkidiNNN, le front ki di Non Non Non. On a fait quatre prises dans les toilettes du cinéma !! Ils étaient si drôles que j’ai fait foirer les trois premières car je n’ai pas pu m’empêcher de rire !! Pour la quatrième, je me suis mordu la lèvre et c’était la meilleure, on l’a gardé !
Puis, autre surprise, deux chanteurs franchement très différents Didier Super et… Elliott Murphy !
Didier, je ne peux pas dire ce qu’il fait dans le film, car c’est… vraiment particulier (rires)… Elliott, pour moi, est déjà un peu « The last of the rock stars », alors à Uchronia, où la musique n’existe pas vraiment, à part des musiques d’ascenseur insupportables ou des saloperies censées être dansantes, c’était amusant de l’imaginer pour de vrai dans cette peau-là. Un personnage beaucoup plus vieux que lui, d’ailleurs, au moins centenaire.
Et le dessinateur Charles Berbérian, improbable ?
Charles est un formidable acteur. Pour l’avoir beaucoup côtoyé, je savais à quel point il pouvait être drôle. Et il est totalement dans l’esprit du film, je me doutais qu’il serait à l’aise et que ça serait complètement explosif. Et ça l’a été. Ils accueillent les gens dans un truc qui s’appelle « boite de nuit express » et qui condense en 5 minutes les joies orgasmiques d’une nuit en boite de nuit : musique de merde, fumée à couper au couteau, lumières insupportables et alcool dégueulasse…
Des plans inédits ou la reprise d’une scène d’un de ses précédents films ?
Je suis désolé, je ne peux rien dire, c’est surprise !… Je peux juste dire que c’est quelque chose de répétitif, qui intervient 3 ou 4 fois, avec une petite progression à chaque fois. C’est vraiment un simple caméo.
J’ai vu qu’un certain Woody Allain parlait de Franck Laurent Uminon. Puis il y a Gregg Michel. Qui sont-ils, des jeunes premiers ?
Ce sont des amis. Gregg est l’un des deux personnages principaux du film, avec Marie Cartier. Il était primordial pour moi d’avoir deux acteurs que les gens ne connaissaient pas, car je ne voulais pas que les spectateurs commencent à penser à autre chose et sortent du film. Ils sont tous les deux absolument fabuleux. On les voit à l’écran, séparément ou le plus souvent ensemble, quasiment du début à la fin, et ils ont été parfaits. Franck, c’est un ancien collaborateur de Brazil qui s’est aussi ouvert à la scène. J’avais un rôle assez amusant que j’avais écrit en pensant à lui, donc je lui ai naturellement proposé en priorité. Idem, il a été juste parfait.
Matricule BC-666-HC : FRANCK UNIMON
Posté par Uchronia sur mardi 20 octobre 2015
Vous annoncez: « Imaginez « 1984 » d’Orwell adapté pour Kaurismäki par Groucho Marx, Kafka et Philip K. Dick —et avec les Monty Python. Voilà UCHRONIA ! ». a met la pression non ? Et ça fait beaucoup de monde à ne pas trahir ?
J’ai beaucoup de mal à résumer le film et, comme ici, on me demande un pitch toutes les cinq minutes. Avec le temps, j’ai cogité et imaginé cette phrase. Elle est pas mal, car on navigue entre les deux genres d’humour du film, Kaurismaki donc et quelque chose qui va beaucoup plus dans l’absurdité, et que j’ai simplifié en citant les Monty Python. Et puis Kafka pour le côté pertes des libertés individuelles, c’étaient un peu ses moulins à vent… Orwell, pour plus ou moins les mêmes raisons, le côté parano, et aussi parce que Brazil est aussi très important et que le premier titre de travail de Brazil était… 1984 et demi. Enfin Groucho et Dick, parce que ce sont deux de mes auteurs préférés. Groucho parce que je trouve qu’il synthétisait bien cette double facette humoristique et Dick parce qu’il a écrit mon uchronie préférée, Le Maître du Haut Château.
Vous parlez aussi dans vos influences du premier tome des Bidochon, pourquoi pas les autres ?
Dans le premier album des Bidochon, Binet ne dessine pas les décors, il met des flèches avec des légendes. J’ai une scène un peu comme ça, dans le film, vers le début, qui correspond au moment où les producteurs et le patron de la chaine de TV unique, pourrissent les ambitions artistiques de mon réalisateur, car toutes ces personnes sont dans le film.
De Gotlib ?
Gotlib a été le premier à m’ouvrir les yeux. Quand on lit Rubrique à Brac à 8-10 ans, forcément, ça vous marque à vie. En plus, quand j’ai été rédacteur en chef de Fluide Glacial, j’ai eu la chance de le voir à plusieurs reprises, et même de bosser sur un bouquin avec lui, la boucle s’est donc aussi boucler avec lui à ce moment-là.
Et Hunter S. Thompson ? Ce film sera donc Gonzo (comme on pouvait s’en douter) ?
Sans doute, oui, par la force des choses… Mais tout comme le reste, ça n’est pas vraiment une recherche en soi ou une volonté. C’est après coup que je me rends compte des influences et des sources d’inspiration. Parfois, d’ailleurs, si je ne le dis pas, personne ne peut l’imaginer. J’ai une scène qui est inspirée de Frankenstein Junior, mais qui n’a aucun rapport avec Frankenstein Junior, par exemple !…
Pourquoi cet origami comme emblème du film ? L’art de plier la réalité, de la recréer ?
Non, c’est beaucoup plus simple que ça… et beaucoup plus con !!!… À un moment, j’ai une scène de travail, avec une vingtaine de femmes entassées à même le sol, au milieu de tuyaux, câbles, etc., en tout genre… Leur but consiste à traiter de façon complètement frénétique de la paperasse, mais on ne sait pas trop, rien n’est expliqué. Leurs journées de travail sont rythmées un peu comme les galères, avec des slogans pro-travail, un code de couleurs, etc. Ensuite, une de ces travailleuses est désignée volontaire pour aller mettre au coffre ultra-sécurisé le fruit de leur dur labeur. Et là, dans le saint des saints, à l’abri des regards, on découvre comment et pourquoi tourne cet univers. Un mécanisme complet sélectionne les feuilles une par une et les transforme en cocotte en papier… On retrouve les cocotte sur les billets et à d’autres moments dans le film. Quand on regarde Uchronia vu du ciel, la mégalopole a aussi la forme d’une cocotte, par exemple…
L’uchronie, je pense, refait surface en beauté ces derniers temps avec des séries BD, du cinéma, les monologues de Stéphane de Groodt aussi. Comment l’expliquez-vous ?
Je pense que ça a toujours été plus ou moins là. Je ne sais pas si on peut parler de mode, par exemple. Les distorsions temporelles sont assez fascinantes et c’est un pari que de jouer avec, dans un scénario ou un bouquin, je pense, car il faut vraiment penser à tout, il faut avoir plusieurs coups d’avance comme aux échecs. Mon uchronie est plutôt un monde parallèle, il n’y a pas eu de cassure avec notre histoire à nous. Ou en tout cas, ça n’est jamais ni montré, ni esquissé, ni sous-entendu… En fait, rien ne relie Uchronia à la Terre, à part la connerie des Hommes bien sûr !…
Dernier exemple en date : Avril et le monde truqué ? Vous l’avez vu ?
Non, pas encore. J’ai du mal avec le cinéma d’animation, je ne sais pas pourquoi pas. J’ai un peu de mal à rentrer dans les films, le dessin crée une distance qui me gêne, sans doute. On a d’ailleurs une scène d’animation dans Uchronia, censée exprimer un peu ça, entre les lignes.
En BD, il y a aussi Le château des étoiles d’Alex Alice, vous l’avez lu ?
Oui oui, récemment. Un des collaborateurs de brazil3point0, le site dont je m’occupe, en a fait un chouette article et ça m’a donné envie de découvrir…
Quels ingrédients faut-il pour une bonne uchronie ?
Je pense qu’il faut… de la méthode. C’est très scientifique, presque, d’ailleurs bon nombre des grands auteurs de l’âge d’or de la SF étaient scientifiques de formation et/ou de métier. Comme dit précédemment, Uchronia est une uchronie sans en être une réellement, le film est donc composé d’ingrédients un peu transversaux au genre, parfois.
Quels sont vos œuvres fétiches dans le genre ?
À part le Philip K. Dick cité tout à l’heure, je n’ai rien qui m’ait beaucoup marqué. Le Printemps Russe de Spinrad, quelque part, était un peu une uchronie en devenir, sauf que beaucoup de choses décrites dans le futur du récit sont arrivées pour de bon : la chute du mur de Berlin, la dislocation de l’URSS, etc.
À 46 ans, vous réalisez votre premier film, il était temps ? Vous étiez arrivé au moment où… ?
J’ai fini d’écrire le film à l’âge où Terry Gilliam a réalisé Brazil. Je ne suis ni fétichiste, ni superstitieux, mais quand je m’en suis rendu compte, je me suis dit que c’était sans doute le bon âge pour ce genre de cinéma…
Joann Sfar décriait il y a à peine quelques jours, le cinéma français tel qu’il a cours actuellement. Un cinéma hautain et ne faisant que peu de place aux initiatives plus délirantes, peut-être moins populaires, mais plus poussées. Pourtant, vous prouvez le contraire. Ne faut-il pas sortir des sentiers balisés et ne pas attendre un hypothétique producteur ?
À mon humble petit niveau, j’ai toujours essayé d’associer le geste à la parole. J’ai beaucoup râlé, mais derrière j’y vais, je me retrousse les manches et je prends des risques. En 2004, j’ai poussé une double gueulante à cause des concerts rock trop chers d’une part et le fait que plein de groupes ou artistes ne passaient en France… mais dans la foulée, j’ai organisé la Crossroads Night, à l’Olympia, avec 70 musiciens du monde entier, pour 10 heures de concert, le tout pour le prix d’un simple spectacle !… Quand j’avais envie de lire un magazine qui n’existait pas, je le créais. Là, c’est la même chose. Le cinéma français, dans sa majorité, est fainéant, répétitif, voire carrément indigent. Je l’ai dit, écrit et gueulé dix mille fois, mais à côté de ça, j’y vais aussi, je baisse mon pantalon et je me présente, je l’espère, avec une « nouvelle proposition de cinéma« . Maintenant, il ne faut pas non plus que ça paraisse prétentieux, j’apprends aussi, et j’espère bien avoir encore de nombreuses occasions de progresser.
Vous parlez de cinéma-guérilla, à l’arrache, même.
Oui, c’est quand même un film qui a été tourné pour à peine 15.000 euros !!!!… Tout est dit, je pense (rires)…
Le financement participatif, j’imagine que ça doit donner des sueurs froides jusqu’au sprint final, non ? Combien de fois par jour regardez-vous le compteur ?
J’ouvre la page le maintenant et elle reste ouverte jusqu’au moment où j’éteins l’ordinateur. Ces jours-ci, je reste branché 18 à 20 heures par jour. Mais je ne regarde pas si souvent que ça, parce que sinon ça me tape sur le système. La notion d’urgence n’est pas la même pour tout le monde, il faut que je me rentre ça dans le crâne.
Il y a une alternative si ça ne marche pas ?
Je n’y pense pas, il faut que ça marche, c’est une super histoire depuis le début, ça serait vraiment dommage de ne pas pouvoir mobiliser quelques centaines de personnes (pour une somme comme ça, selon les moyennes habituelles, un objectif de ce type nécessaire 800 à 1000 contributeurs, autrement dit pas tant de monde que ça) alors que pendant cinq ans, on a pu mobiliser des dizaines d’acteurs incroyables ou de super techniciens !… Bon, si par malheur ça ne devait pas fonctionner, la post-production serait plus longue et on perdrait pas mal de l’effet de dynamique instauré ces derniers mois, car il y a eu une nette accélération depuis le printemps dernier.
Pour booster tout cela, vous annoncez régulièrement divers éléments du film appelés à susciter la curiosité, il y a des pics de financement à chaque fois ?
Non, la courbe est très régulière depuis le début. On est juste sous la moyenne journalière à faire, c’est tout. Pour l’instant, la plupart des contributeurs, on est allé les chercher nous-mêmes, un par un…
Vous le disiez, les festivals se montrent déjà friands de votre film. Incarnent-ils le faire-valoir, la résurgence pour des films plus à contre-courant comme le vôtre ?
Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que le public des festivals est plus ouvert et plus habitué à voir des choses qui sortent de l’ordinaire. Un autre point important, et c’est une des raisons de cette campagne Kickstarter, c’est qu’accompagner le film en festivals permet de parler avec le public, d’expliquer ses motivations, de développer des idées contenues dans telle ou telle scène. Et c’est d’autant plus important à mes yeux que le film, a contrario, est très peu directif. Jamais je n’impose telle ou telle chose, je préfère faire du détournement et repousser les limites de l’absurde, en me disant qu’à force de grossir le trait les gens vont comprendre vraiment où je veux en venir… Ou pas ! (rires)…
Ce film en appellera d’autres ?
Je l’espère. J’ai un long en anglais, « Crazy H » qui est en développement. Le scénario est écrit, j’ai déjà quelques contacts solides avec des acteurs, une partie des repérages a été faite, etc. J’ai deux autres scénarios en cours, mais un des deux ne m’intéresse pas pour l’instant, comme réalisateur, je vais donc l’offrir à qui… en voudra (rires)… Et puis, récemment j’ai écrit un film très très particulier, qui pourrait bien être tourné assez rapidement. Je ne peux pas trop dire ce que c’est, pas envie qu’on me pique mon idée !
Merci Christophe, et on croise les doigts, alors.
Interview réalisée par Dominique Vergnes et Alexis Seny
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