Interview de Quentin Jardon de 24h01: « On veut repousser les limites du papier »

Jeune homme de presse mais tout de même déjà rédacteur en chef, Quentin Jardon mène depuis quelques mois et de belle manière l’une des revues les plus ambitieuses de Belgique: 24h01. Mook belgo-belge réunissant des reportages de toutes sortes et formes, 24h01 rentre un peu plus dans la lumière à chaque numéro et son exemple nous fait du bien dans un paysage médiatique belge en quête de renouveau. Rencontre à l’occasion de la sortie du nouveau numéro d’ici quelques jours.

Quentin Jardon

Bonjour Quentin Jardon, vous êtes le jeune rédacteur en chef depuis quelques mois de 24h01. Très jeune même, non?

Oui, c’est vrai mais je pense que c’est un projet qui demande, notamment de la part des jeunes générations, un journalisme créatif, audacieux, qui se débarrasse de toute publicité pour se concentrer sur des sujets et reportages de longue haleine. Je pense que c’est une assez bonne chose que le projet soit incarné par des jeunes. Je ne suis pas le seul, il y a d’autres membres de l’équipe qui sont diplômés depuis peu de temps. C’est un projet qui demande de l’audace et de ne pas avoir trop froid aux yeux pour faire des choses qui ne se font pas nécessairement, ou en tout cas moins, ailleurs. Donc, la jeunesse est certainement un atout. Après, certains penseront qu’on manque aussi sûrement d’expérience, mais il faut savoir bien s’entourer. Et j’ose croire que c’est le cas ici, avec un comité éditorial composé de personnes importantes dans le monde de la presse en Belgique mais également de la photo et de l’illustration. On a des graphistes, des conseillers qui nous épaulent, et tous ceux-là ont une expérience.

24h01 fête déjà ses deux ans!

Oui, le premier numéro est apparu en octobre 2013. Et depuis, on est sur une base semestrielle avec l’objectif, in fine, de devenir trimestriel. C’est, pour nous, la périodicité idéale pour fournir un produit de qualité mais avec un certain turnover, qui tourne bien. Mais ça dépendra des fonds, des ventes. Nos revenus sont quasi-exclusivement les ventes!

24h01 - Octobre - couverture - Numéro 5

C’est un mook, quelque chose de très récents en Belgique.

24h01, c’est le premier mook qui ait été créé en Belgique. C’est le seul qui propose, dans un format inédit en Belgique, du journalisme grand-format sur 200 pages et sans publicité. En France, pourtant, le format est déjà très répandu avec une trentaine de titres qui peuvent prétendre à l’appellation et au format de mook.

Justement, un mook, kezako?

Le plus connu est sans aucun doute la revue XXI lancée en 2007 en France. Ils ont véritablement lancé le mouvement, ils étaient les premiers et ont connu un succès fulgurant dès le début. Ils ont raflé un marché demandeur de ce genre d’initiative et rassemblent désormais 40-45 000 lecteurs par numéro. Ils ont même pu lancer une autre revue de photo-journalisme, 6 mois. XXI a tracé un sillon qu’ont ensuite suivi plein d’autres revues. Avec succès pour certaines, moins pour d’autres. Il était temps que la Belgique suive ce chemin-là!

Ce n’est pas non plus facile d’asseoir sa réputation quand on est un jeune mook.

C’est même très difficile. Encore plus en Belgique. En Belgique francophone, le marché est assez frileux et ça se vérifie dans les chiffres. Le Wallon n’est pas connu comme étant un gros lecteurs de journaux. Quand on croise les chiffres des quotidiens wallons et flamands, mais aussi des quotidiens français, on constate qu’en Wallonie, on est moins lecteurs de journaux et de quotidiens. Lancé 24h01, c’était donc un challenge, couplé à un autre: celui de la concurrence française! Il était donc obligatoire de se démarquer, de ne pas faire la même chose qu’un XXI, de développer une spécificité et une ADN belge. Tant dans les sujets que dans la ligne éditoriale que le ton employé. Aussi au niveau graphique, on essaie de faire preuve d’audace, d’essayer des formes d’expressions différentes. On veut repousser les limites du papier.

24h01 - Extraits (2)

En travaillant sur un format semestriel, pour le moment, il y a aussi la difficulté de trouver un sujet qui fera parler de lui encore dans six mois!

La question se pose souvent: doit-on être ancré dans l’actualité? L’actualité chaude, non, catégoriquement, elle va beaucoup trop vite. Même un événement dramatique comme Charlie Hebdo, après deux semaines, le public s’en était lassé. C’est très éphémère. Le sommaire d’un numéro, on l’établit effectivement six mois avant sa parution. Il faut bien calculer son coup. Et on le calcule en fonction des événements qui sont prévisibles. Dans le numéro d’avril, il y avait un sujet sur le Cambodge, parce qu’on savait qu’il y aurait la commémoration des 40 ans de l’entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh. Il y avait un lien.

Mais sinon, on est plus ou moins détaché de la réalité tout en essayant de rester dans l’air du temps. Le but est de produire une revue qui ne périme pas trop vite ou le moins possible. Certains sujets sont intemporels, d’ailleurs.

Format papier, mais aussi numérique et avec une attention pour les réseaux sociaux.

Ce n’est pas parce qu’on propose un produit assez « extrême » en insistant sur la qualité du papier, la qualité de l’objet, qu’on va forcément à contre-courant ou à contre-temps. On pourrait le croire mais non, je ne pense pas du tout. Les gens ont toujours besoin de lire sur papier mais sont plus exigeants qu’autrefois quant à la qualité de ce qui est proposé.

À côté de ça, on a développé un nouveau site web avec du contenu propre mais encore énormément des choses à faire. Le contenu propre est là mais est encore assez limité, c’est de l’ordre du complément par rapport au papier, comme une plateforme, une vitrine. Mais avec la volonté d’aller beaucoup plus loin. On est aussi très présents sur les réseaux sociaux, c’est un moyen de nous promouvoir mais aussi de parler d’actualité à moins long terme.

24h01 - Extraits (3)

Le meilleur moyen de se promouvoir, c’est d’avoir une identité qui parle au lecteur. Comment l’avez-vous mise en place et évolue-t-elle?

Elle évolue clairement, avec un logo déjà très identifiable. Un nom particulier, surréaliste, à la belge. On a une ligne graphique en constante évolution mais qui reste bien présente et atypique. On a du belge et de l’étranger, des sujets forts en reportage. Il y a du panache. Loin de moi l’idée de dire que les autres médias n’en font pas preuve. Mais pour qu’un projet comme celui-ci se maintienne à flot et se développe, il en faut certainement, du panache. C’est un mot important pour nous: être audacieux, ne pas avoir froid aux yeux, parler de sujet sous un autre angle.

Vous vous épanouissez en effet dans différents genres: photos, journalisme, bd… Il y a même une reproduction d’un texte manuscrit.

On a cette chance d’expérimenter. Il faut transmettre l’information avec plein de manières différentes. Derrière quel objectif court-on? Celui de rendre l’information la plus accessible et la plus attrayante sans rien concéder à la qualité. Que le travail des graphistes, journalistes et autres soit le plus poussé possible, tant dans le style que dans la forme. Il faut que ce soit sexy et que le plus grand nombre de lecteurs possible ait envie de le lire.

Avec diverses rubriques?

On a 60% de sujets belges. On traite de tout sans distinction. Cela doit être du reportage grand format. Tout en se démarquant dans les angles, il faut surprendre, étonner. Il faut proposer de l’inattendu.

Au niveau des rubriques, on a toujours un dossier thématique comme la noblesse belge dans l’avant-dernier numéro. Le grand entretien illustré aussi, avec une personnalité qui a plein de choses à dire, le tout retranscrit de manière artisanale, à la main et de manière très visuelle. On a aussi un snacking, 24 »1, une rubrique dans laquelle on peut picorer très rapidement l’information. Puis, on a tout un corps d’articles d’ici ou d’ailleurs. C’est l’essentiel de notre core-business. Vers la fin, il y a le BD-reportage et des rubriques d’auteurs, des plumes qui viennent s’exprimer sur des sujets plus personnels. On sort du journalisme pour entrer dans une dimension plus littéraire.

24h01 - Extraits (4)

« Hors Contexte » aussi, rubrique étonnante?

L’idée est d’interroger une personnalité connue dans un domaine qui n’est pas celui qui l’a révélée. Pierre Kroll, on ne l’a pas interrogé sur le dessin mais sur… la plongée sous-marine. Une activité qui le passionne avec plein de choses enrichissantes et amusantes dans un milieu où on ne l’attend pas.

Il y a une uchronie aussi?

On invite un écrivain à reprendre un moment historique pour en traficoter la suite. Dans l’avant-dernier numéro, Ariane Le Fort s’est emparée du fameux 21 juillet de la passation de pouvoir entre Albert II et le Roi Philippe. Elle imagine ainsi qu’à la veille de l’événement, Philippe prend peur et fuit la Belgique. C’est de la réinvention et de l’imagination.

« Journalisme grand format du petit pays« . Qu’est-ce qui se cache sous le terme « grand format »?

Deux choses. Tout d’abord la longueur, certains de nos sujets font plus de dix pages, ce qu’on ne retrouve que rarement dans les médias traditionnels. Puis, au niveau visuel, des grandes photos et illustrations, des ouvertures de sujet sur une double-page, des titres qui prennent de la place et avec lesquels on joue visuellement et graphiquement.

Une réponse à un journalisme qui s’essouffle?

Je ne sais pas s’il s’essouffle, je ne pense pas. Mais il est en proie à des bouleversements très importants, le numérique en est un. Le fait que maintenant les lecteurs ont de plus en plus accès à une information qui est gratuite mais pas toujours de grande qualité, c’est clair qu’il faut y faire face. Et, peut-être, trouver un nouveau modèle économique. Oui, c’est ça le changement, résolument. Mais est-ce que le modèle traditionnel s’essouffle? Peut-être, celui qui est basé sur la publicité, sur l’impression quotidienne d’un journal, c’est en train de changer.

24h01 est l’une de multiples solutions proposées pour y remédier, en remettant le papier à sa place, sur sa qualité et son originalité. Mais il y a plein de nouvelles formes de supports qui naissent, tous sont salutaires tant qu’ils font de l’info de qualité. Il faut juste que le lecteur retrouve le réflexe de payer son information de qualité.

24h01 - Extraits (1)

Comment concevez-vous le journalisme à l’ère 2015?

Il est passionnant parce que justement en bouleversement! Il y a plein de choses à inventer et à réinventer. Plein de nouveaux modèles sont possibles. Tout le monde y réfléchit, tout le monde est en test. Nous aussi, notre projet est un « test ». Passionnant même si c’est dur et qu’on peut être nostalgique d’une époque – qu’on n’a pas connue – durant laquelle des journaux tiraient jusqu’à 500 000 exemplaires et où la publicité et ses revenus coulaient à flots. Mais d’un autre côté, c’est chouette, il faut être d’autant plus inventifs. Et si la publicité est révolue: tant mieux d’un côté! Pour l’indépendance, la liberté à pouvoir établir un chemin de fer. Puis, le numérique offre de nouvelles possibilités, des plateformes, des moyens de répartir l’information. Mais il faut être très créatif.

On parlait de la publicité. 24h01 n’en comprend pas, un atout?

Clairement, quand le lecteur paye 18,50€ pour un numéro, il est en droit de s’attendre à quelque chose de fouillé, de peaufiné et surtout sans publicité qui vienne polluer sa lecture. Et pour nous, c’est important: on a une marge de manœuvre énorme. Les graphistes n’ont pas à intercaler des pages de pub toutes les cinq pages. Puis, ça garantit aussi l’indépendance éditoriale.

Combien de contributeurs?

Par numéro, nous sommes quarante. Dans l’équipe de coordination, nous sommes huit, une majorité d’indépendants ne travaillant pas à temps-plein sur le projet. Finalement, c’est assez conséquent et ponctuel. L’intérêt de devenir trimestriel est aussi de réquisitionner les journalistes de manière plus régulière pour compter pleinement sur ce genre de collaborations et que l’équipe de coordination travaille plus et plus souvent dessus.

C’est ce soir que le n°5 file chez notre imprimeur, où il passera deux petites semaines bien au chaud à se multiplier…

Posted by 24h01 on lundi 5 octobre 2015

Alors, Quentin, vous êtes le nouveau rédacteur en chef. Mais quel a été votre cheminement, auparavant?

Parcours classique commencé par un BAC en Sciences Politiques puis un master en journalisme à l’UCL. J’ai enseigné pendant six mois dans une école secondaire du nord de Bruxelles avant d’intégrer l’équipe de 24h01 en tant que stagiaire, d’abord. En parallèle, je travaillais sporadiquement pour le Soir et j’ai commencé à écrire pour le Trends Tendance. C’est toujours le cas, actuellement.  24h01 a pris de plus en plus d’ampleur, tant au niveau personnel que général.

Comment devient-on rédacteur en chef?

Il n’y a pas vraiment de recette miracle. Puis, être rédacteur en chef du Soir ou de La Libre, ce n’est pas du tout comparable. Mais, le culot, la motivation, l’ambition comme il en faut toujours un petit peu et surtout la passion, qui est la plus importante, jouent. Une fois que la passion de ce qu’on fait devient un vrai moteur, on peut aller loin. Surtout quand elle est portée par un projet que l’humain passe bien.

Parcours idéal quand même, surtout à l’heure actuelle où beaucoup de jeunes diplômés en journalisme ne trouvent pas de boulot et doivent se rabattre sur autre chose?

C’est clair que la période n’est pas facile pour les journalistes. Peut-être encore plus en presse écrite et en Belgique. C’est clairement une chance d’être à la tête de ce projet, tout en étant conscient qu’il reste beaucoup d’écueils à franchir, ce pourquoi il faut bien rester les pieds sur terre. Le journalisme en Belgique est bouché mais quand on commence des études en journalisme, il faut être conscient de la réalité, avoir confiance en ses qualités et sa motivation, en sa capacité à trouver des bons sujets, à rentrer par la fenêtre plutôt que par la porte. Si c’est le cas, je pense qu’on peut y arriver! Il faut, encore une fois, du culot, du panache, des moteurs qui permettent d’aller très loin et de faire fi de cette crise qui laisse sur le carreau beaucoup de diplômés.

24h01 - quatre premiers numéros

Dans le paysage belge, de quoi vous sentez-vous le plus proche?

Je suis fort presse écrite même si j’aime beaucoup la radio et que le web propose une foule de possibilités. Mais clairement, mon dada reste la presse écrite. Et dedans, je préfère ce qui est le moins éphémère et se veut le plus grand format. Je n’ai pas frappé à la porte de 24h01 pour rien. Je m’y retrouve. Après, il ne faut pas se voiler la face, 24h01 n’est pas une manière suffisante de s’informer, il vient en complément des médias plus traditionnels. Mais oui, je me sens plus proche d’une information moins immédiates.

Une immédiateté qui n’est d’ailleurs pas toujours à bon escient. On est à l’ère médiatique de la culture du buzz et d’articles dont les titres sont d’ailleurs souvent bien loin de ce que racontent le corps du texte. Et avec des lecteurs qui ne vont parfois pas beaucoup plus loin que ces titres ou ces chapeaux avec tout ce que cela incombe.

Oui, d’ailleurs certains lecteurs nous achètent pour ça, parce qu’ils ont envie de prendre le temps, de se poser, de lire un article qui ne leur ment pas et va en profondeur, sans user du racolage.

C’est vrai que le racolage, certains journaux sont en plein dedans via les réseaux sociaux… et parce qu’on est harcelé de toute part. Le fait d’être sur les réseaux, d’avoir tout le temps accès à ses mails intensifie les sollicitations. Du coup, on picore plus qu’on ne dévore l’information. C’est regrettable, il faut des deux, avec des sujets qui nous permettent de bien comprendre les situations dans toute leur complexité pour avoir un avis pertinent et agir par rapport à ça. À côté de ça, pourquoi ne pas picorer, savoir en surface ce qu’il se passe.

La suite pour 24h01, c’est quoi?

De l’ambition, toujours un peu. Augmenter la périodicité, notre visibilité en France et nous faire mieux connaître en Belgique. Encore plus de sujets aboutis et originaux. Du contenu web, aussi. On a hâte de surmonter tout ça! Notre nouveau numéro sort ce 20 octobre.

Enfin, si vous étiez une personnalité du monde journalistique, laquelle choisiriez-vous?

Un personnage que j’aime beaucoup est Franck Annesse, le patron de So Press (ndlr. groupe éditeur de So Foot, SOciety ou So Film). J’aime sa façon de travailler, de penser et de développer le journalisme. Il se fout de ce que font les autres, il fait l’info comme il aime et voudrait le faire. Et en plus ça plaît. C’est un bel exemple dans la presse contemporaine, une réussite avec une information vraiment sérieuse et, en même temps, car ce n’est pas incompatible, sexy!

24h01 possède son site et sa page Facebook.

Après Bruxelles en octobre 2013 et mai 2014, Charleroi en novembre 2014 et Liège en avril 2015, l’équipe de 24h01 envahira la Charlie’s Capitainerie de Namur (Boulevard de la Meuse, 38), le 23 octobre pour célébrer comme il se doit la sortie de son nouveau numéro. Info ici.

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