Chagrin d’humour, chagrin d’boulot pour Corinne Maier et Aurélia Aurita (Interview)

Pour fêter les dix ans de « Bonjour Paresse » qui narrait de manière fictive ses déboires dans une entreprise « corporate », l’écrivaine-psychanalyste-scénariste Corinne Maier s’offre une nouvelle vie de papier et de fiction sous le crayon d’Aurélia Aurita. Et à les entendre, les deux auteures se sont trouvées. La complicité était de mise pour cette interview brassant de multiples thèmes autour de ce décapant « Ma vie est un best-seller ».

Ma vie est un best-seller. Mais un best-seller, c’est quoi? On sait que les définitions changent au rythme des époques et des crises que peut connaître le secteur littéraire.

Corinne Maier: C’est un livre qui se vend beaucoup et dont beaucoup de gens parlent.

Aurélia Aurita: C’est un livre qui, souvent, sans le vouloir, entre en résonance avec l’époque. C’est ce phénomène qui en fait un best-seller. C’est assez mystérieux, en fait. Bon, certains essayent bien d’en trouver la recette, un peu comme celle d’une potion magique. Mais la plupart du temps, cela arrive par hasard. Quand la volonté de l’auteur rencontre celle de l’époque.

Ma vie est un best-seller - Aurita - Maier - livres envoi

À des degrés divers, le best-seller, c’est un phénomène que vous avez vécu toutes les deux.

Corinne: Tout à fait, c’est d’ailleurs pour ça que Casterman nous a présentées. Une partie de ce qui est raconté dans cette bande dessinée nous est arrivées, à l’une comme à l’autre. Le fait d’avoir un succès rapide sans s’y attendre et de traverser le monde des médias, des intellectuels, des cocktails…

Il y avait donc, avant même de commencer, un terrain de compréhension?

Corinne: Pour la moitié du livre, je pense pouvoir dire oui.

Aurélia: Oui, Corinne n’avait pas besoin de me faire un dessin, j’avais tâté de cette réalité, les plateaux de télé, etc. Même si je n’en ai pas fait tant que ça non plus.

Corinne: Et les questions stupides aussi (rires)

Oui comme cette scène avec Julien Courbet…

Aurélia: Julien Bourcet, plutôt.

Ma vie est un best-seller - Aurita - Maier - radio intervieweur

Oui… Julien Bourcet! Puisque vous avez changé les noms de certaines personnalités que le lecteur retrouvera dans le livre.

Aurélia: Oui, mais ce n’est pas vraiment pour ne pas les reconnaître ou leur donner un nom rigolo. Si on leur prête des traits bien reconnaissables, ce n’est pourtant pas d’eux qu’on parle. Ce sont des mix, des mélanges de plusieurs personnes. Mais, je pense que même si Corinne a rencontré ces personnages en vrai…

Corinne: Mais, en fait, non! Je n’ai jamais rencontré Julien Courbet ni fait d’émission avec lui! Dans le livre, c’est un archétype. C’est comme mettre un loup sur la figure de quelqu’un. On reconnaît les traits.

Aurélia: Je pensais que tu l’avais vraiment rencontré!

Corinne: Non, dans cette scène-là, j’ai vraiment fait un concentré de l’émission de radio-type où les auditeurs interviennent. Les gens parlent, ils aiment ça, les réactions partent dans tous les sens et, au final, ça ne fait pas vraiment avancer le débat!

Aurélia: C’est pour ça qu’on n’a pas utilisé les vrais noms, puisque ce sont des personnages de fiction. La personne en elle-même n’est pas comme ça, mais son essence est représentée.

Vous, Aurélia, vous aviez fait des romans graphiques sur base de votre propre personnage, vous-mêmes, et de vos propres expériences. Ici, même si l’expérience est semblable à la vôtre, comment se lance-t-on dans l’illustration de la vie de quelqu’un d’autre?

Aurélia: Effectivement, à part cet album sur la vie d’un enfant dans les Vosges, où je n’avais jamais vécu dans une forêt – oui! je suis née dans une clinique comme beaucoup de gens -, j’aime bien l’autobiographie et travailler le réel. En le prenant comme matière première et en y changeant des choses, en traficotant parfois, pour le bien de l’histoire.

Là, ce qui m’a attiré dans l’histoire de Corinne, c’est ce savant mélange entre réalité et fiction. Je savais très bien que ce n’était pas sa vie. Mais des choses intéressantes en émergeaient, qui sentaient le vécu.

Ma vie est un best-seller - Aurita - Maier - réunion de bureau

Corinne: En fait, je pense que la réalité telle qu’on la vit n’est transmissible que si on la fictionnalise. Il peut y avoir mille moyens, les artistes, les performances, tout est bon. Mais ça doit être transformé. L’intérêt de la collaboration avec Aurélia était de transformer cela pour restituer quelque chose pour le lecteur. L’avenir nous dira si on a réussi.

Aurélia: Une chose est certaine, pour moi, c’était très fructueux et enrichissant de travailler sur autre chose que ma vie. Ça m’a reposée. Dans mes précédents livres, je m’étais pas mal exposée, ça faisait partie du jeu. Ici, dans cette parenthèse, j’ai pu retrouver le plaisir pur de la narration, du découpage tout en racontant la vie de quelqu’un d’autre. Tout en gardant aussi le plaisir du récit qui sonne vrai et juste.

Corinne, de votre côté, quand vous avez vu les premières planches d’Aurélia?

Corinne: J’étais ravie, je trouvais ça formidable. J’étais tout à fait enthousiaste.

J’imagine qu’il y a quand même un pas à franchir pour se dire je vais être une héroïne de bande dessinée. Ce n’est pas un film mais c’est tout comme, finalement. C’est une actrice de traits de dessin qui va vous faire évoluer dans un monde de bande dessinée, non?

Corinne: Mais, en fait, mon monde intérieur est comme ça. Le monde tel que je me le représente est intégralement fait de mini-personnages de fiction. J’ai beaucoup écrit sur l’histoire, aussi, des essais; j’adore les grands événements mondiaux avec des mini-épisodes, ça m’amuse beaucoup. Même la grande littérature, l’intégrale de Proust est, pour moi, une somme de mini-personnages qui ont des couleurs. Et c’est comme ça que je vois le monde, simplet. Il suffit d’appuyer sur un bouton et tout sort. Tout est comme ça. C’est assez facile pour moi. La seule interrogation était de savoir si je saurais le faire avec moi-même. C’est venu très spontanément. Même si j’ai mis pas mal de temps avant de m’en apercevoir car je pensais que tout le monde avait le même raisonnement que moi. Mais en fait non.

Puis, dans le cas de ce livre, il faut dire qu’Aurélia a été d’une grande aide. Le fait de travailler à deux avec l’éditeur permet de fictionnaliser à fond son propre récit, celui des autres et, finalement, ce qu’on est soi-même. Mais c’est très amusant d’avoir un double. J’ai remarqué qu’elle était un peu bête quand même, cette Corinne Mayère.

Aurélia: Elle est quand même plus naïve que toi!

Corinne: J’espère! On l’a voulu comme ça, simple et naïve. Le lecteur s’y reconnait plus qu’en quelqu’un de rusé. Ce sont les naïfs qui révèlent la vérité par leur naïveté-même. Ils disent « le roi est nu ».

Naïf dans un monde de requins quand même!

Corinne: Oui oui, c’est un monde de brutes. Le monde est comme ça, malheureusement.

J’aime bien aussi ce parallèle entre votre vie en entreprise qui est plus un fardeau qu’autre chose – la preuve, vous écrivez pendant les heures de bureau – et le monde de l’édition qui, une fois passé le cap de la créativité, se révèle assez semblable à celui de l’entreprise. L’éditeur dit même: « Je veux être corporate ».

Corinne: Oui, on a d’ailleurs utilisé le mot « corporate » dans les deux parties. Mais, oui, il y a exactement cette même course aux profits. Et très vite, des gens qu’on croyait guidés par des idéaux sont mués par l’appât du gain. C’est un livre sur les apparences et la société.

Ma vie est un best-seller - Aurita - Maier -jargon entreprise

Aurélia, l’entreprise, vous y aviez déjà mis les pieds?

Aurélia: Non, jamais. Corinne l’a fait pour moi et pour les lecteurs. Et c’est vrai qu’on y est, vraiment. J’ai halluciné devant les mots employés, certains que je n’avais jamais entendus, et le jargon. Je me suis dit: « C’est vraiment comme ça? » Je me suis plongée dans l’histoire, je me suis un peu documentée. J’ai tapé « bureau » sur internet pour les décors.

Corinne: Mais les décors d’Aurélia sont vraiment impressionnants, je m’y suis crue! Je n’avais pas donné d’indications, pourtant. En plus le lieu type où j’ai travaillé à EDF était comme ça. C’est très bien rendu.

Aurélia: Il fallait que je m’approprie l’histoire, que je rentre dedans. Ce processus passe par l’incarnation des personnages et la création des décors. Ça me fait évoluer aussi. Au fil des albums, je fais de plus en plus de décors. Par exemple, dans Fraise et Chocolat, il n’y en avait quasiment pas. Ici, il y a de plus en plus de personnages et j’essaye de faire en sorte qu’ils interagissent avec le lieu dans lequel ils vivent. Je me suis amusée avec le gigantisme des bâtiments. Puis, le décor influence la vie des gens aussi.

Corinne: On s’y croirait. D’ailleurs, j’hésite à le relire.

Écrasé par les infrastructures d’EDF, ce n’est pas pour ça que le livre manque d’humour. Il en regorge, autant dans le graphisme que dans le mot.

Ma vie est un best-seller - Aurita - Maier - tour EDF

Corinne: Nous avons beaucoup travaillé et l’éditeur nous a bien orientées, aussi. On a eu le temps de mûrir, de reprendre, de refaire. Chaque mot est vraiment pensé.

Aurélia: Jusqu’à la dernière page, les dialogues n’étaient pas fixés. On est perfectionnistes toutes les deux et on s’est retrouvée sur la même longueur d’ondes. Corinne est ouverte d’esprit et c’est ce qui a permis un vrai dialogue.

Corinne: Je pense même que maintenant, on pourrait faire des sketches, des spectacles.

Aurélia: Ben oui, à fond! (rires) Mais pour revenir à notre perfectionnisme, par exemple, on s’est prise le chou pour savoir ce qu’on allait mettre dans la bibliothèque de Pierre, un des personnages que nous aimons le plus. Cela ne concerne pourtant que… deux cases !

Corinne: C’est ce qui fait que c’est vivant!

Il y a une autre scène qui est un régal, c’est celle avec Richard Bohringer.

Corinne: Oui!

Aurélia: Je n’osais pas te demander si c’était vrai ou pas.

Ma vie est un best-seller - Aurita - Maier -Richard Bohringer

Corinne: Je l’ai vraiment rencontré dans une émission. On est sorti fumer une cigarette à l’extérieur. Il y avait plein de gens autour. Et il est parti dans un délire sur son café du Bout du monde. C’est un poète, loin, très loin de nous autres mortels. Il est parti dans un machin, complètement allumé. J’étais sous le charme, il m’a fait rêvé, il est vraiment parti très loin! Il est comme ça.

Aurélia: On va tout savoir! C’est un scoop! (Rires)

Corinne: Par contre, il y a des trucs qu’il n’a pas dit tels quels mais que j’ai pu trouver sur lui sur Internet. Et la scène où Sarkozy débarque devant lui n’est pas vraie. Ce n’est pas Sarkozy qui s’est arrêté. On était dehors et il y a un mec qui arrive dans une voiture noire, sûrement très chères. Et d’un coup, il y a une effervescence qui se crée et un petit bonhomme descend de cette voiture pour se précipiter sur Richard Bohringer pour lui dire: « Richard, je vous admire tellement ». Sur le coup, je ne voyais absolument pas qui était ce monsieur, Richard non plus! Richard l’a gentiment remballé. Ce mec était le directeur de TF1, Nonce Paolini.

Bon, si on mettait cet homme-là, ce n’était pas marrant, le lecteur ne l’aurait pas reconnu. Du coup, on a mis Sarkozy. Lui, je ne l’ai pas rencontré. Mais, c’est tout à fait le même genre de personnage.

Aurélia: D’ailleurs, on ne l’identifie même pas clairement, on ne dit pas que c’est Sarkozy. C’est un personnage. Il ne faut pas prendre cette scène au premier degré, mais la lire comme une rencontre entre un poète et un politicien. C’est la fiction qui permet cette dimension symboliqueCe que Corinne vient de raconter, c’est marrant, je ne le savais pas et je ne voulais même pas le savoir. Ça m’était égal! Mais grâce à cette interview, les gens sauront que ce n’était pas Sarkozy.

Puis, il y a cette chanson qui rythme les pages, Chagrin d’amour devient chagrin d’boulot. C’est une parodie tellement bien écrite qu’on la reconnait tout de suite même sans avoir la musique!

Corinne: C’est surtout une question de droit, l’éditeur m’a dit que c’était assez compliqué.

Aurélia: Et finalement, la version qu’on a écrite sert encore mieux l’histoire. Je trouvais ça chouette d’avoir cette ritournelle lancinante. C’est la bande-son. Elle donne de l’âme au livre. C’est ce genre de détail qui n’a l’air de rien, mais qui finalement s’imprime dans votre tête comme un tube des années 80. C’est très poétique.

Ma vie est un best-seller - Aurita - Maier - chanson

Un livre qui est dans l’air du temps, l’air du vent. Au propre comme au figuré, c’est d’ailleurs le fil rouge que ce soit dans le monde du travail, dans le monde du livre – avec un tirage qui passe de 1500 exemplaires à 300 000- mais aussi avec des séquences purement poétiques montrant une feuille, un cerf-volant, un parapente. Puis, il y a cette phrase qui garnit la quatrième de couverture: « Être dans le vent, c’est avoir un destin de feuille morte ». 

Corinne: Ça nous a semblé être une métaphore qui pouvait nous faire circuler dans le livre. L’héroïne est une feuille morte qui est ballottée au gré du vent, utilisée et rejetée. Les feuilles d’un livre, aussi, qu’on jette en l’air sans savoir ce que deviendront ces feuilles.

Aurélia: Sauf qu’elles deviennent vivantes avec le regard d’un lecteur. Je ne sais plus quel philosophe avait dit ça: « Un livre est un ramassis de feuilles mortes jusqu’au moment où un lecteur le ramène à la vie.« 

Quant à la couleur, le livre est essentiellement en noir et blanc si ce n’est quelques touches de rouge qui prennent de plus en plus d’importance et l’épilogue de trois pages totalement en couleurs. Pourquoi?

Aurélia: Effectivement, une grosse partie du livre est en noir et blanc pour représenter la monotonie et le conformisme de l’entreprise mais aussi celle de la vie de l’héroïne avant que le succès ne lui tombe dessus. En fait, la feuille morte, rouge, tombe sur sa tête, par hasard. Pourquoi elle? On ne sait pas.

Corinne: Mais ton idée de cette feuille qui tombe du ciel est très juste. C’est la marque du destin.

Aurélia: En la dessinant, je n’avais même pas pensé à ça, mais on a relié les perles.

Le rouge arrive d’abord par petites touches puis explose quand elle fait un best-seller, on le voit partout. Et en même temps, la couleur pousse et fait son chemin. Et à la fin, quand Corinne est complètement libérée – bon, elle perd son boulot et n’a plus de sous – et la couleur et la vie reprennent leurs droits.

Ma vie est un best-seller - Aurita - Maier -feuille morte

Quelle sera la suite pour vous deux?

Corinne: Peut-être des livres. Puis, il y a Einstein qui sort le 2 octobre chez Dargaud avec Anne Simon. Nous avions déjà réalisé les biographies de Freud et Marx. C’est la même collection et on en est très contentes. Les deux premiers ont été traduits dans dix langues. On le trouvait même dans des librairies de New York. On espère qu’Einstein intéressera aussi. C’est un personnage. C’était d’une facilité déconcertante parce qu’Einstein est déjà un personnage de bande dessinée. Le moins simple, c’est que je suis nulle en math donc j’ai ramé et me suis faite aider.

Aurélia: J’ai plusieurs projets dans la tête, il faut que ça décante. Comme pour la suite de LAP, ma BD documentaire sur le Lycée Autogéré de ParisEn tout cas, j’ai apprécié travailler avec un scénariste. J’espère que ça inspirera les éditeurs. On m’avait déjà proposé des collaborations mais il n’y a vraiment qu’avec Corinne que j’ai eu un coup de cœur. C’est très bien de collaborer avec un scénariste. Le métier de dessinateur est très solitaire, en plus je ne travaille pas en atelier mais de chez moi.

Puis, c’est toujours bien d’avoir un retour direct et immédiat et de voir deux univers qui se rencontrent pour donner quelque chose qui n’est ni l’un ni l’autre mais un mélange. C’est comme en cuisine, parfois ça ne prend pas, ici ça a pris et ça a donné quelque chose que je n’aurais jamais imaginé. Je suis curieuse d’aller au-devant des prochaines rencontres.

Ma vie est un best-seller - Aurita - Maier - Couverture

Titre: Ma vie est un best-seller

D’après « Bonjour paresse » de Corinne Maier

Scénario: Corinne Maier

Dessin: Aurélia Aurita

One-Shot

Genre: autobiographie fictionnelle, humour

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 104

Prix: 17€

Date de sortie: le 16/09/2015

Extraits: 

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