Christophe Goffette: « Je suis persuadé que Luc Besson ne réalisera plus jamais un bon film »

« Fluide Glacial » le meilleur journal BD humoristique actuel? « Non! » selon Christophe Goffette, son éphémère rédacteur en chef écarté définitivement début 2013. Fluide serait plutôt un journal BD « pépère » qui vit plus sur ses acquis, sa réputation qu’en prenant de vrais risques éditoriaux selon lui. Affirmation étonnante, lui qui y a connu une éviction brutale montrant les rapports de force et les vrais sujets de friction entre rédaction et direction.

Rencontre avec celui qui connaît très bien le monde de la presse, que ce soit les magazines musicaux, cinéma, culturels, BD ou fanzines. Rencontre aussi avec un rédacteur web qui a un vrai point de vue sur les webzines actuels et en ce sens sur le monde culturel underground, non-mainstream revendiqué. Rencontre enfin avec un type très drôle dont les éditoriaux s’apparentent à du gonzo journalisme et qui peut aussi flinguer.

 Racontez-nous en quelques lignes votre parcours initial et professionnel

Mon parcours scolaire est assez rapide à résumer : il n’y en a pas !… Je n’ai pas même le bac, je suis parti assez tôt, parce que je vivais déjà de ma plume, en tout cas parce que je pouvais en vivre…
Dans les faits, j’ai débuté un premier fanzine sur le cinéma, vers 1983-84. Mes parents venaient de

Photo: Eddy Brière
Photo: VSD

déménager, je n’avais plus de potes et j’allais toujours beaucoup au cinéma —on était plutôt très curieux, à cette époque, on allait tout voir !—, j’avais donc dans les 14 ans. À la même période, « Mad Movies » est passé semi-pro ou, en tout cas, a commencé à être distribué en kiosques, et comme on parlait grosso modo de la même chose, j’ai arrêté ce fanzine, qui s’appelait « Cauchemars » et dont j’avais sorti 4 numéros, pour démarrer « Médiators », un fanzine rock…

Rapidement, j’ai débuté en parallèle les piges pro (à partir de 15 ans et demi, à « Guitares & Claviers » notamment) et tout s’est vite enchaîné. Après une année à « Line-Up », où je pouvais produire jusqu’à un bon tiers du mensuel, j’ai créé ma première revue pro, « Médiators » toujours, à 21 ans, puis j’ai écrit beaucoup, un peu partout, à la fois sur le cinéma, la musique rock au sens large, la BD, la SF et les polars. Après quoi j’ai été rédacteur en chef de « Best » pendant trois ans, puis de « Music Up », une revue musicale généraliste assez ambitieuse et avec un CD-Rom, que j’avais imaginée pour feu-Cyber Press.

À l’arrêt de « Music Up », un peu brutal car pour de mauvaises raisons (le titre avait d’ailleurs trouvé son lectorat), j’ai monté Bandits Company. On a d’abord édité un gratuit, mais c’était 2 ans avant les « Métro », « 20 minutes », etc., et personne ne voulait encore d’un gratuit en France. Ce gratuit, « Compact », est passé payant, puis j’ai édité « Crossroads » et enfin « Brazil »…

Brazil dont vous avez été rédacteur en chef, pourquoi ce titre a-t-il disparu du monde de la presse écrite?

« Brazil » a été dès le début —et jusqu’à son ultime numéro— un mélange de plaisirs savoureux et de sacrifices. Sacrifice en temps et potentiellement en argent, car nous étions tous bénévoles, moi y compris. « Brazil » a d’ailleurs perdu de l’argent, chaque mois, pendant près de 10 ans !… En fait, on vendait pas mal de pubs sur « Crossroads » et le peu de bénéfices que ça engendrait partait dans « Brazil ». Un jour, la pub « Captif Musique » a chuté brutalement et je ne pouvais donc plus payer « Brazil » sur le dos de « Crossroads ». J’ai préféré arrêté les deux. Depuis peu, j’ai repris Brazil, sur le net, par ici : http://brazil3point0.com/mag.

Vos plus belles rencontres de metteurs en scène, acteurs ou techniciens à travers ce journal?

En majorité, ce ne sont que des belles rencontres, car nous étions toujours les demandeurs et je faisais bien attention à ce que les conditions soient idéales : pas d’interviews groupées, pas d’interviews express, pas de conférences de presse, etc., etc. Disons donc que les meilleures, à mon sens, sont celles qui avaient la plus belle équation entre la valeur artistique de l’interviewé, la qualité et la densité de son parcours, et les bonnes conditions de l’entretien. Quand j’ai pu, par exemple, avoir John Boorman, rien que pour moi, pendant plus de 2 heures (dans le cadre du festival d’Arras, merci encore à eux), ça ne pouvait qu’être un grand moment, et ça l’a été.

De manière générale, les réalisateurs, acteurs, etc., aimaient beaucoup Brazil et comment nous abordions leurs films, du coup ça se passait souvent très très bien. Des noms ? Je peux citer, un peu comme ça vient et donc en oubliant forcément du monde : Coppola, Friedkin, James Gray, Aronofsky, Romero, Argento, Jarmusch, Verhoeven, Boorman, Jodorowsky, John Waters, Lautner, Mel Brooks, Lynch, Oliver Stone, Kusturica, Mike Leigh… et encore je ne parle que pour moi et je ne cite que des réalisateurs !!…

Ce journal « BRAZIL » avait fait des choix éditoriaux forts ou défendait un certain type de films, pouvez-vous nous les rappeler?

En fait, « Brazil », comme mes autres revues d’ailleurs, a toujours été la somme des gens qui le confectionnaient. J’ai toujours dit qu’il était plus difficile de faire partie d’un de mes magazines qu’ensuite de faire accepter le sujet le plus barge, déviant ou anti-commercial qui soit. Mes rédacteurs ont toujours été très libres, et dans le fond et dans la forme. Je n’ai jamais eu le moindre problème —jusqu’à « Fluide Glacial », en tout cas, et encore, on parle là d’un épiphénomène. brazil23

Pour répondre plus en détails, j’ai toujours bien insisté sur le fait que le nombre de copies attribué à une sortie en salles ne devait avoir aucune influence sur notre rédactionnel, que seul l’aspect artistique devait primer, et aussi et surtout s’il y avait des choses à raconter. Si on pouvait parler cinéma, transpirer cinéma, rêver cinéma. On s’est donc retrouvé parfois avec des sujets de 6 ou 8 pages sur des films quasi-invisibles. Je sais que ça « ne se fait pas », mais j’avais vraiment l’impression que si nous ne défendions pas ces films, non seulement personne ne le ferait, mais surtout, la fois suivante, ils ne sortiraient pas du tout. Le contenu de « Brazil » était donc assez imprévisible, surtout que notre mauvaise foi avait aussi son mot à dire !… On parlait donc de tout : films anciens, films récents, occidentaux, asiatiques, africains, peu importe…

Films de genre, films plus arty, expérimentaux parfois, films « à festivals », films d’auteur surtout !… On a essayé de traquer les auteurs derrière les films et les motivations, influences, façon de procéder derrière les auteurs… Ensuite, on avait aussi nos petits favoris parce qu’on était les premiers sur le coup et qu’on les suivait pas à pas, je pense notamment à Fabrice du Welz, puisque nous avions consacré à « Calvaire » sa première couverture au monde et qu’ensuite sur « Vinyan », on avait eu une exclu totale…

Toujours fâché avec Luc Besson?

Afficher l'image d'origine

En fait, je n’ai jamais été réellement fâché. On a publié un portrait qui me paraissait assez juste, sur sa façon de procéder, sur la « méthode Besson ». Ce portrait était même presque un appel à la rédemption par le (bon) cinéma, vers la fin. Lui a préféré m’envoyer devant les tribunaux et essayer de me broyer. Ce qui est amusant, c’est que sans ce procès, j’arrêtais « Brazil ». La greffe n’avait pas pris, on perdait vraiment beaucoup d’argent. Mais le procès m’a permis de tenir, et psychologiquement, et financièrement car les ventes ont vraiment fait un bond à ce moment-là.

Là-dessus, dix ou douze ans plus tard, il reste un businessman affûté et un réalisateur au savoir-faire indiscutable, mais aussi un scénariste lamentable et même risible. Je suis donc partagé comme je l’étais en 2004 quand on a publié cet article. Sauf que je suis maintenant persuadé qu’il ne refera plus jamais un bon film en tant que réalisateur. Je rappelle au passage qu’il a été débouté de l’intégralité de ses demandes en première instance et n’a d’ailleurs même pas fait appel de cette décision.

Terry Gilliam, toujours un maître du cinéma?

Gilliam, c’est vraiment… un peu comme mon père de cinéma. Le jour où j’ai vu Brazil, un peu avant mes 16 ans (le film est sorti fin février 85), j’ai pris une claque monumentale. C’était la première fois qu’une œuvre me parlait aussi directement, frontalement, et en profondeur. Il y avait dans Brazil tout ce qui me secouait la pulpe au quotidien. Ce film m’a changé, c’est devenu un garde-fou. Je pense que Gilliam est toujours aussi bon, parce qu’il a cette faculté rare d’effacer le tableau noir à chaque film et de tout recommencer à zéro. Le seul problème, c’est l’argent, ou plutôt le manque d’argent. Il ne sait pas faire « petit », ou plutôt il croit ne pas savoir faire, car moi je pense au contraire que c’est lorsqu’il est le plus bridé qu’il s’en sort le mieux.

Je pense à Tideland qui est un chef d’œuvre total et qui était un film vraiment fauché, comparativement par exemple aux Frères Grimm où il a été un peu bouffé par la taille de la machine en branle. Ensuite, humainement, puisque j’ai la chance de le côtoyer depuis maintenant plus de 20 ans, il est on ne peut plus « brazilien » ou même « brazilesque » !… Il est pour moi le seul grand metteur en scène à atteindre cet âge sans rien avoir perdu de sa vigueur et de sa folie contagieuse.

Christophe Goffette - Terry Gilliam
Crédit: Eddy Brière

Chez Brazil, peut-on vous définir comme des geeks?

Non. Moi, je n’en suis pas un, par exemple. J’utilise des ordinateurs parce que je n’ai pas le choix, surtout parce que c’est un gain de temps énorme. Je ne joue à aucun jeu sur aucune console, je n’ai même jamais vraiment joué. Je ne suis pas trop les dernières technologies, je m’en fous même carrément. Maintenant, d’autres dans l’équipe le sont complètement !… Une fois encore, je crois que ce sont nos différences —et je ne parle même pas de complémentarité, je ne sais pas si pareille bestiole existe d’ailleurs— qui ont fait que « Brazil » a été ce qu’il a été —et qu’il renaît aujourd’hui sur le net, identique.

Vos éditoriaux à Brazil étaient (et sont) souvent très drôles, peut-on les assimiler à du gonzo journalisme?

Oui et non. En tout cas, ce n’est pas un terme que je réfute. Quand j’écris un édito, je n’ai pas vraiment d’objectif. Souvent, cela part d’une phrase, d’un titre parfois, et d’une idée… et comme j’écris en seul jet sans me relire, hé bien en général le résultat final est complètement différent que la bribe d’idée originelle que j’avais… Donc, gonzo journalisme, pourquoi pas, oui.

J’ai lu dans un autre entretien que vous avez adoré (comme moi) le film américain « mise à prix »(2006) , pouvez-vous nous dire pourquoi? La fin est dantesque…

Ce que j’aime dans ce film, c’est que tout en restant superficiel (ça ne raconte rien ou presque et on se contre-fout de tous les personnages !) il se maintient sur un fil du début à la fin, c’est un magnifique exercice d’équilibrisme. C’est un total défouloir. Maintenant, je le citais pour montrer un éventail large de choix « braziliens », mais ça n’est pas spécialement un film qui m’a marqué au-délà donc du simple plaisir à le voir. Cela reste du divertissement et en général le divertissement pur ne m’imprime pas la rétine bien longtemps. Les films qui restent, ce sont les films qui ont du corps, de l’âme —et du sens.

« J’ai signé la pétition destinée à me virer. En commentaire, j’avais mis: parce que je suis un vilain! »

Côté BD à présent. Rédacteur en chef de Fluide Glacial, un poste à hauts risques? Gérer une rédaction de dessinateurs, mission impossible?

Afficher l'image d'origine

Quelque part, je dirais que Fluide, c’était un traquenard !… C’est-à-dire que les problèmes encourus ne m’ont été révélés qu’à la toute dernière minute, et encore on m’avait identifié un certain nombre (très petit d’ailleurs) de problèmes en précisant que l’ensemble de ces problèmes seraient réglés avant le départ de Thierry Tinlot. Ça n’a pas été le cas. Maintenant, cela reste une revue avec laquelle j’ai grandi et que je connaissais très bien. Cela aurait pu se passer à merveille. J’avais préparé un plan de bataille très ambitieux, malheureusement je n’ai pas pu le démarrer.

On en retrouve un peu l’esprit dans le numéro spécial Monty Python, que j’ai pu faire comme je voulais un an après mon arrivée… Parce que quand tu as des auteurs malveillants qui colportent des mensonges à ton sujet —dans ton dos car en plus ils sont lâches— à la Terre entière, ça devient vite ingérable, à moins d’y passer ses journées, temps que je n’avais pas puisque je devais redresser la barre d’un magazine en perte de vitesse. Je crois que j’ai tout eu à Fluide, en fait !… On m’a reproché un milliard de choses pas même esquissées (et encore moins voulues ou même pensées, évoquées, etc.) pour qu’ensuite certains de ceux qui m’avaient fait ces reproches puissent faire eux-mêmes une partie de ces choses dès que je suis parti!

C’est à dire?

En fait, je me suis retrouvé un peu dans la position d’un nouveau receveur de la Poste face à des syndiqués CGT !… C’était vraiment n’importe quoi. Le pire, ce sont les papiers complaisants publiés par les copains de ces trois ou quatre nuisibles, je pense notamment à un article complètement délirant à mon sujet dans Libé ! Il y a eu aussi une pétition pour me virer, que personne quasiment n’a signée… moi je l’ai signée d’ailleurs, je trouvais ça amusant, dans la case commentaire j’avais mis « parce que je suis un vilain ». J’ai beaucoup aimé aussi la fameuse lettre co-signée de l’ensemble des auteurs et envoyée à la direction de Flammarion pour me virer, lettre finalement jamais envoyée car signée seulement par deux ou trois !

Pour ce qui est des mensonges véhiculés et déformés, il y en a un qui subsiste et qui raconte que Christophe Goffette Fluide Glacialj’ai été… viré de mon poste début 2012. C’est complètement faux ! Après Angoulème, ne pouvant rien faire de ce magazine, j’ai demandé à la direction d’être mis en retrait du mensuel et de me consacrer d’une part à mes auteurs, car j’étais aussi éditeur de la majorité du catalogue, d’autre part à des numéros spéciaux, ce que j’ai fait avec les Monty Python, Groland, puis les Nuls, même si ce dernier est sorti tronqué d’un tiers un an plus tard que sa date de parution initiale. En réalité, c’est l’actuel directeur de la rédaction qui a mis fin à notre collaboration, en janvier 2013, sans même accepter de me rencontrer. Nous sommes d’ailleurs en procès, je ne peux donc pas en dire beaucoup plus… pour l’instant.

Des regrets?

C’est dommage parce que Fluide, il y avait moyen de lui redonner une certaine aura perdue depuis… depuis le départ de Delpierre en fait, donc 15 ans auparavant quand même. Mais pour cela, il fallait accepter de se remettre en question, accepter de tenter des choses, de chercher à se renouveler, il faut le courage de ne pas juste s’appuyer sur une marque certes fantastique mais qui ne parle plus qu’à un vieux lectorat en majeure partie démissionnaire. À ce propos, j’avais fait faire un sondage lecteurs, en arrivant, pour voir un peu qui nous lisait, pourquoi, etc. Mais les auteurs ont refusé même que je leur communique les résultats. « On ne fait pas Fluide Glacial pour ses lecteurs » m’avait dit Léandri. Bon, OK, mais après il ne faut pas s’étonner que des lecteurs il n’y en ait plus beaucoup.

« Je défie les lecteurs de venir lire un numéro devant moi pour la première fois et de se marrer… de vraiment se marrer, je veux dire, pas l’esquisse d’un demi sourire à la page 34. »

Fluide Glacial en tant que journal le plus novateur actuellement en terme d’humour BD, d’accord avec ça?

Non. Fluide Glacial était novateur en 75 quand Gotlib l’a créé. Aujourd’hui, c’est un truc un peu pèpère qui vit sur ses acquis, qui croit pouvoir vivre sur ses acquis encore longtemps et qui donc ne sort surtout pas trop des clous —ou ne se sort pas les doigts du cul, pour parler plus vulgairement. Bon, Lindingre fait quand même un peu le boulot d’aller farfouiller un peu ici et là, mais il y a une telle déperdition qualitative. Fluide aujourd’hui, c’est du fanzinat, c’est du sous-sous-Ferraille.

Attention, je viens moi-même du fanzinat, je ne crache pas dessus, mais il me semble que les ambitions de Fluide devraient être supérieures à cela. Mais pour cela, il faudrait que les auteurs de la revue soient soudées, qu’ils fassent corps, qu’il y ait un vrai esprit, un élan commun. Quand on voit par exemple que lors des fameux bouclages, certains ne se disent même pas bonjour, il y a beaucoup de chemin à faire !… Pour ce qui est de l’humour, c’est un peu toujours pareil…

Être drôle, ça n’est pas donné à tout le monde. Certains sont des métronomes, je pense par exemple à Binet, un maître en la matière. D’autres ont un univers si personnel et iconoclaste que cela fonctionne, là je pense plutôt à Goossens, pour citer une autre valeur sûre de Fluide. Mais au milieu de tout ça, il y a quand même une ribambelle de tâcherons qui s’accrochent juste au train au marche, en espérant qu’il a pris assez d’élan pour aller encore loin. À Fluide, cela a toujours été très très inégal, mais depuis une dizaine d’années c’est tout de même très peu drôle. Je ne sais pas, mais je défie les lecteurs de venir lire un numéro devant moi pour la première fois et de se marrer… de vraiment se marrer, je veux dire, pas l’esquisse d’un demi sourire à la page 34.

Mo/CDM trouvait que les albums BD Fluide Glacial étaient bien mal distribués dans les librairies, d’accord avec ça? 

La diffusion des albums de Fluide est catastrophique, oui. Les gros éditeurs sont obligés d’avoir des objectifs clairs, pour leurs commerciaux mais aussi pour les magasins. Et tout ou presque part vers ces albums-là. Du coup, le développement des nouvelles séries ou d’auteurs en devenir est quasi-impossible pour un Fluide Glacial qui se retrouve « travaillé » au milieu du catalogue Casterman. On ne peut même pas se dire que si la qualité est là, le bouche à oreille fera la différence, car les albums ne sont presque pas trouvables. Et comme le mensuel ne vend plus grand-chose, ça ne peut même pas servir de tremplin. Il y a eu une génération d’auteurs de Fluide qui a été sacrifiée, je pense à Mo/CDM justement, ou à Relom. Aujourd’hui, ils ont des gens comme James ou Bouzard qui sont très bons, mais ils ne sont pas mieux ou plus travaillés pour autant.

Vos influences en BD: auteurs, personnages BD ou séries…

En BD, comme en musique ou pour le cinéma, j’essaye d’ingérer un maximum de choses. Plus j’en lis, mieux c’est. Là-dessus, évidemment, mes goûts et penchants se sont affirmés avec le temps. En BD classique, j’ai un petit faible pour Jijé, mais c’est parce qu’à sa manière c’était une espèce de génie touche-à-tout. Il a vraiment beaucoup apporté, notamment au niveau de l’encrage, et des dessinateurs comme Moebius (qui a d’abord été son assistant d’ailleurs) ou Mézières lui doivent beaucoup.

Là-dessus, je suis un inconditionnel d’Hermann, de Cosey, de Binet, de Gotlib même si je ne comprends toujours pas pourquoi il a tant produit pour ensuite si peu produire, de Druillet bien sûr… J’aime aussi bon nombre de séries adultes démarrées les premières années par Delcourt, je pense au « Sang des Innocents » par exemple. Ce sont des œuvres très cinématographiques… Je pourrais citer des centaines d’auteurs en fait, je suis assez boulimique en BD, comme en littérature de genre, cinéma, musique donc… J’aime bien Fred, F’murr, Boucq, Tardi, évidemment les scénarios millimétrés de Goscinny, ses dialogues surtout, aussi important en BD qu’Audiard au cinéma…

« Adapter La Nuit de Druillet? Un pari monstrueux »

Que pensez-vous de la surproduction BD actuelle (plus de 5000 titres BD parus chaque année)? Et du statut précaire de l’auteur BD?

On retrouve dans la BD un peu ce qu’on retrouve dans d’autres domaines : une surproduction, mais pas plus de talent ou de génie pour autant !… Le pire, je dirais, c’est que souvent ce sont pas les meilleurs qui en vivent et que la qualité est sans cesse tirée vers le bas. En fait, à bien y regarder, cela fonctionne un peu comme notre société dans sa globalité, à savoir qu’il y a eu une génération chanceuse, une génération « dorée », celle qui a dans la soixantaine ou plus actuellement… Une génération née juste après la seconde guerre mondiale, qui n’a pas vraiment connu le chômage, mais qui au contraire a vécu un certain nombre d’âges d’or… l’âge d’or du cinéma de genre d’auteur, notamment US jusqu’au début des 80’s, l’âge d’or du classic rock, l’âge d’or de la BD enfin. En France, c’était je pense au milieu des années 70, avec les débuts en parallèle de « Fluide Glacial », « L’écho des Savanes » et « Métal Hurlant ». « Métal Hurlant », surtout, a révolutionné la BD. Et ces auteurs, qui étaient importants, ont bien vécu de leur art, alors que paradoxalement, il y avait moins d’argent qu’actuellement.

Mon petit doigt m’a dit que vous allez adapter et produire un film sur la BD de Druillet, La nuit, est-ce adaptable au format cinéma?

Oui, bien sûr, c’est adaptable, c’est juste très casse-gueule. Je pense qu’il faut le faire autant que possible « à l’ancienne », que ça soit un film « fait main », parce qu’il ne faut pas que ça ressemble à « 300 » et donc à un jeu vidéo. La force du récit, c’est son grain, son épaisseur, bien sûr son atmosphère unique, sa violence incroyable… Et pour arriver à ce que cela rende au cinéma, il faut filmer au plus près des acteurs, avoir de vrais acteurs je veux dire…

C’est un pari monstrueux, mais je pense qu’en respectant ce que Druillet y a mis à l’époque, ça le fera. Cela passait notamment par l’avoir avec nous, au co-scénario et à la co-réalisation, en essayant de mettre en images ce cri, cette colère, on peut arriver à un résultat étonnant et détonnant, et surtout complètement à l’opposé du cinéma d’action contemporain où tout est très aseptisé, très lisse… Je suis producteur et le film sera co-réalisé par Réza Benhadj et Philippe Druillet.

« Sur le net, tout le monde a un avis sur tout, donc plus personne n’en a ! »

Vous allez bientôt passer à la réalisation cinéma, quels sont vos projets à venir?

Autant j’ai toujours fait des magazines par accident ou, disons, par défaut, autant j’ai toujours voulu réaliser des films. Simplement, il fallait que je sois dans le bon timing, que je me sente prêt à faire quelque chose qui, déjà, me satisfasse moi au maximum. C’est le cas avec mon premier film, « Uchronia », que j’ai écrit, produit et réalisé. Comme son nom l’indique, c’est une uchronie, un monde parallèle en somme. J’y ai mis beaucoup de choses, beaucoup d’idées. Tant et si bien qu’il me faut toujours trois heures pour expliquer le film. Mais, à force, j’ai trouvé une phrase qui le résume bien, car son intrigue ne peut tenir en quelques mots… C’est un peu comme si on avait demandé à Kaurismäki d’adapter « 1984 » d’Orwell, mais avec les Monty Python. C’est donc très kafkaien et très con aussi, en ce sens qu’on pousse chaque idée, chaque action, vers ses extrémités les plus absurdes.

Afficher l'image d'origine

Face à la crise de la presse papier, point de salut sans les webzines (exemple de brazil3.0)?

Internet ne coûte pas grand-chose, autrement dit rien. Du coup, tout le monde y va de son blog, de son website, etc. Et forcément il y a énormément de déchets. Sur le net, tout le monde a un avis sur tout, donc plus personne n’en a ! Avec brazil3.0, que j’ai mis quand même plus de 3 ans à lancer tant je ne suis pas accro à l’outil internet, on est parti d’une idée toute simple : plutôt que d’adapter nos magazines au web, on a décidé d’adapter le web à nos magazines.

Du coup, il y a beaucoup à lire, aucune interactivité, ça ressemble assez à une revue papier, mais sans papier. Et il n’y a pas de pub du tout, car comme cela ne rapporte quasiment rien, je préfère encore que ça ne rapporte rien du tout et que ça ne nous pollue pas. Également, aucun lien du site vers l’extérieur et même pas de possibilité de laisser des commentaires, soit l’exact contraire de ce que font tous les autres !!… Et contre toute attente, ça marche vraiment bien. Les gens viennent nombreux, passent beaucoup de temps, lisent les articles, même les plus longs et… reviennent. Franchement, je ne m’attendais pas à ça, mais pour l’instant, c’est juste parfait.

Entretien réalisé par Dominique Vergnes

Un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s