Pierre Zéni: « La critique n’est pas mon rôle, je donne la parole, à voir et à entendre »

Pierre Zéni se définit comme journaliste, rédacteur en chef d’émissions de cinéma pour le groupe « Canal plus », critique de films mais d’abord un remarquable interviewer télé, un animateur de talent avec ses émissions « Bord cadre », « plein cadre », »Face au film »…voilà donc un découvreur de films, des images sous leurs divers formats tout au long de l’année, que ce soit lors de festival de cinéma, de temps de récompenses, Awards en tout genre, sorties médiatiques de films.
Intéressons-nous donc  à son parcours professionnel et de vie, à ses points de vue artistiques et sa conception des images que ce soit sous l’aspect cinéma et BD. Rencontre aussi avec un journaliste qui s’est entretenu avec des centaines d’artistes, acteurs, actrices, réalisateurs, techniciens de l’image et même dessinateurs BD.
 
Pierre Zéni - Intervieweur - présentateur - Cinéma - Canal +
Bonjour Pierre Zéni, aujourd’hui en vue et en vogue notamment sur La Croisette, quel a été votre parcours professionnel?

Pour mon parcours : Je viens de Grenoble et je suis monté à Paris d’abord pour étudier les maths et l’économie puis très vite je me suis tourné vers le Cinéma et le jeu d’acteur. Le hasard m’a conduit à travailler pour la télévision, notamment comme cadreur puis JRI, et enfin comme journaliste sur une télévision locale aujourd’hui disparue Telessonne.

J’y ai tout appris du métier avant d’être recruté par le groupe TPS pour devenir animateur d’une émission d’actualité cinéma enregistrée sur les tournages de films. Pour cette émission j’ai été récompensé de deux « ITEMS » du meilleur animateur et du meilleur magazine cinéma. Par la suite j’ai été recruté par Canal+ pour participer à l’élaboration de l’offre magazine des chaînes CINECINEMA. Avec déjà une participation à la nouvelle formule de la chaine du festival de Cannes. Aujourd’hui je suis Rédacteur en Chef et Directeur adjoint des programmes des chaines CINE+ de CANAL+ et je participe toujours avec grand plaisir, chaque année, à la chaine du Festival de Cannes.

Voyez-vous des différences entre interview écrite et filmée? Dans la manière de conduire un entretien notamment…

L’exercice de l’interview télé est très différent de celui de l’itw écrite. Particulièrement lorsque vous êtes en direct et en plateau. Aucun montage, ni aucune reformulation de vos questions comme des réponses de votre invité ne sont possibles. L’enjeu n’est plus seulement d’avoir des réponses intéressantes mais aussi une formulation adéquate, un échange se déroulant d’une certaine manière et ainsi obtenir une certaine humeur de l’entretien. Tout ça entre en ligne de compte autant que le contenu. Il y a une part de jeu.

Même si le thème est sérieux voir grave, il faut que votre interlocuteur accepte de s’y prêter.  Pour cela c’est mieux qu’il se sente pleinement en confiance. C’est un cheminement que l’on fait ensemble qui en raconte autant que le contenu de l’échange lui-même parfois… C’est pourquoi je prépare énormément mes interviews en amont pour pouvoir me sentir libre de choisir des chemins inattendus.

Vos plus belles rencontres de cinéastes, d’acteurs ou d’actrices dans vos diverses émissions?

La Télévision du Festival de Cannes m’a permis de rencontrer les plus grands maîtres du cinéma et ses plus grandes stars, de manière ultra-privilégiée, puisqu’étant souvent le premier à les interroger sur leur nouvelle création.

Quand à mes plus belles rencontres, je les ai sans doute faites dans le « diner » de BORD CADRE, l’émission d’entretien en tête à tête que j’animais sur CINE+. J’avais l’impression qu’il se disait des choses vraies sur ce métier, « ses joies et ses souffrances », avec parfois des larmes dans les yeux. C’est vrai que j’ai beaucoup aimé ces voyages en tête à tête. Celui qui m’a peut-être le plus touché c’est Guillaume Depardieu, tant il était à fleur de peau. À cœur nu.

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De par vos émissions, êtes-vous fier des prouesses technologiques de vos techniciens?

On peut faire la plus belle interview du monde, si elle est mal filmée, mal éclairée ou inaudible, ça ne passe pas. Un bon (ou une bonne) réalisateur(rice) doit accompagner le mouvement de la parole et des humeurs, souvent très rapide, notamment sur un plateau comme celui de TOUS CINEMA. Pareil pour le directeur de la photo, il s’agit d’éclairer des actrices, des acteurs, mais aussi de créer l’ambiance chaude ou froide du plateau. Sans oublier l’ingénieur son qui doit jongler avec ses pistes et ses micros pour capter à la foi l’atmosphère du plateau mais aussi distinguer la parole des uns et des autres. On cherche souvent ensemble pour trouver le ton juste. À Canal, j’ai avec moi les meilleurs techniciens de France, c’est une vraie chance pour nos émissions de cinéma. Alors oui je suis fier de travailler avec eux.

Pierre Zéni - Pierre Niney - Jacques Weber

Vos forces, en interview, je trouve, c’est votre empathie sincère et votre véritable connaissance des films et de l’oeuvre de la personne que vous avez en face de vous. D’accord?

Fondamentalement je suis plus un avocat qu’un procureur. C’est vrai que j’ai beaucoup d’empathie pour les personnes que j’interviewe et globalement pour les gens qui font ce métier. C’est ma nature profonde. Cela peut-être aussi une faiblesse. Et je me fais violence pour garder mes distances, être plus direct dans mes questions et aller les chercher  sur des sujets moins consensuels. Mais j’évite la condescendance. Je n’aime pas toujours ce qu’ils font mais j’essaye d’en sauver quelque chose. J’ai toujours un à priori positif sur l’être humain. Cela vient de mon éducation, de mes parents qui étaient des humanistes, assoiffés de culture et qui ont toujours cru qu’elle pouvait améliorer notre sort.

Je respecte absolument le travail de critique mais ce n’est pas mon rôle. Mon rôle est de donner la parole, de donner à voir et à entendre et de laisser libre de juger.

Y aura-t-il pour bientôt des DVD de vos émissions ou entretiens? Un peu comme a fait Thierry Ardisson avec ses émissions pour l’INA…

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 C’est très gentil de me demander ça. C’est bon pour le moral. J’aime bien ce que fait Thierry Ardisson et notamment la manière qu’il a eue de faire évoluer l’exercice de l’interview télé. En ce qui me concerne, je ne crois pas que des DVD soientt prévus. Si je repars pour une prochaine série d’entretien « one to one », j’y penserai.

Et des livres d’entretiens ou des livres sur tels ou tels cinéastes, acteurs ou actrices? Ce qui serait le prolongement de votre travail d’interviewer finalement.

Ce n’est pas d’actualité. Par… manque de temps…

Avec cet entretien paru dans « Fragil »(cf lien http://www.fragil.org/focus/2135), Michel Ciment de « POSITIF » considérait que l’on devait se méfier des critiques toutes faites sur le web, faites à la va-vite sur des blogs obscurs où l’on notait arbitrairement, où l’on mettait carrément des étoiles aux films vus. Un avis sur les critiques web?

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Il y a quelque chose de formidable dans la manière dont internet a permis de démocratiser la parole. Et parfois de la libérer. Hors de toute pression. Notamment pour les bloggeurs. Après, comme en presse écrite, il y a parfois la pression du bon mot pour attirer le lecteur qui peut faire perdre la sincérité du point de vue. Et l’exercice du trashage en règle est souvent plus jubilatoire, fun, jouissif et donc attirant que celui de la critique positive qui doit être construite et valorise plus le film que son auteur. Une critique négative bien écrite fait le succès du critique, une critique positive bien écrite fait le succès du film.

On ne peut s’empêcher de vous poser la question: que pensez-vous de la dernière Palme d’Or à Cannes? Et vos films préférés cette année pour ce festival?

Il y a quelque chose qui me fascine chez Audiard, c’est sa manière d’essayer de capter la violence d’une époque, la violence sociale et la violence individuelle, celle qu’on porte en nous, contre nous. Rien n’est fade dans sa vision de la modernité. Sa manière de filmer les villes, Paris, ou la banlieue dans « Dheepan » me fascine, m’effraie, mais je m’y retrouve. Comme la rage contenue, désespérée, logée au fond du regard de son acteur. Et je garde en tête très longtemps certains de ces plans, parfois anodins, comme une bâche de camion battue par la pluie dans « De rouilles et d’os ».

Dheepan-Audiard

Sinon, cette année à Cannes,  j’ai été marqué au fer rouge par le « Fils de Saul » de Laslo Nemes. J’ai ressenti ce film comme une brûlure, un manque d’air. Au-delà du bien et du mal. Aux confins de l’inhumanité. J’ai senti viscéralement comment pouvait se dérouler le pire. La mécanique atroce qui ravage les êtres humains. Ce réalisateur a réussi un film terrifiant, il a osé et tenu un pari artistique terrible.

Enfin, sur une note plus douce,  je suis tombé amoureux de Cate Blanchett dans « Carol » de Todd Haynes.

Il y a quelques années, vous avez vécu une séquence assez hilarante avec les acteurs d’Océan’s 12 sur une de vos émissions, vous nous la racontez.

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Je ne sais pas comment vous connaissez cette histoire…  Hilarante c’est un peu fort! C’est juste l’équipe d’OCEAN 12 qui débarque en direct sur mon plateau Cannois. Une quinzaine de type en costume, tous très chics, dont les Matt Damon, Bratt Pitt et Georges Clooney qui s’assoient à côté de moi. Et bien sûr, ils sont là en force et ça chambre. Pour éviter de perdre la main, je réclame le silence pour leur annoncer « une triste nouvelle ». Leur film n’est pas sélectionné en compétition officielle et ils n’ont aucune chance de repartir avec la Palme d’Or.

En entendant ça, ils se lèvent tous comme un seul homme en râlant et commencent à quitter le plateau limite en criant au scandale. Je me sens un peu seul mais ils reviennent tous s’assoir dans un grand éclat de rire, de vrais potes. Quand les américains ont décidés de jouer avec vous, plutôt que contre,  ça va c’est plus cool…

Vu ma passion pour la BD, je ne peux m’empêcher de vous demander si vous avez rencontré des dessinateurs BD, devenus cinéastes, pour vos émissions ciné? Du style Enki Bilal, Joann Sfar…

J’ai rencontré beaucoup d’auteur de BD devenus cinéastes : Enki Bilal, Joann Sfar, Marjane Satrapi ou encore Riad Sattouf. Ils ont souvent une manière très visuelle de décrire leur travail, avec des univers très marqués. Ils apportent un bol d’air frais dans le monde du cinéma. Mais ma rencontre la plus forte a sans doute été avec Moebius à l’occasion du partenariat de CINE+ avec la Fondation Cartier qui lui consacrait une exposition. Autant un mythe pour moi que Scorsese ou Spielberg. Il était à la fois simple et lumineux, comme pour ses dessins on avait l’impression d’entrer dans une autre dimension avec toujours une note d’humour.

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Quelles sont, pour vous, les meilleures adaptations cinéma de livres BD ces dernières années?

Aux US, j’aimais bien l’univers sulfureux du premier « SIN CITY ».Le combat Ordinaire Et j’attends l’adaptation du « Combat ordinaire » de Manu Larcenet par Laurent Tuel.

Enfin, ça dépasse la bande dessinée, mais ne pensez-vous pas que s’il y a eu pléthore d’adaptation BD au cinéma, c’est dû aussi à la pauvreté scénaristique actuelle? En gros, on préfère adapter des valeurs sûres en BD pour le cinéma…(exemple des « Boule et Bill », « Lucky Luke », « le petit Nicolas », « l’élève Ducobu », « Quai d’Orsay »…)
Ce n’est pas une question qui va faire plaisir aux scénaristes! Je crois qu’il y a deux phénomènes qui se conjuguent :
1) C’est vrai que les producteurs montent plus facilement des projets qui ont déjà un public acquis, en attente. Mais ils le font aussi pour des séries de romans comme « Harry Potter, Hunger Game, Twilight » etc… ou « le Seigneur des Anneaux » et « les trois mousquetaires ». Bref c’est plus sûr.
2) Je crois aussi qu’il y a toute une génération (dont je fais partie) qui a biberonné de la BD (ou des Comics) et qu’il est tout naturel que cette culture se retrouve au cinéma. Les réalisateurs d’aujourd’hui sont forcément influencés par les univers très forts de la BD autant que par la littérature autrefois. Et les moyens techniques permettent maintenant les créations les plus dingues. On prend le même chemin avec le jeu vidéo etc…

Et tant mieux si le cinéma peut continuer à absorber toutes les modernités. Mais c’est vrai qu’il est difficile aujourd’hui de trouver de nouvelles histoires ni vues ni lues sur d’autres supports…

Merci Pierre Zéni!

Entretien réalisé par Dominique Vergnes

Retrouvez Pierre Zéni sur Twitter

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