Varto, l’histoire n’a pas le droit de s’oublier

Les éditions Steinkis publient des ces jours, Varto, une évocation des pérégrinations de deux enfants arméniens cherchant à fuir la monstruosité du génocide arménien qui a pris les leurs. Un ouvrage fort pour ne jamais oublier, scénarisé par Gorune Aprikian, mis en scène par Jean-Blaise Djian et dessiné par Stéphane Torossian.

Dans quelques jours, le monde commémorera un anniversaire. De ceux qui ne font pas plaisir à souhaiter et dont il faut espérer que le vent du temps en souffle le moins possible les bougies. Un génocide, ça ne doit pas s’oublier. Peu importe, si de près ou de loin, ce souvenir dans nos chairs d’humain nous fait mal. 100 ans, c’est pas si loin. Même, c’était hier, et pourtant les hommes n’ont rien compris. À l’heure où j’écris cette chronique sans doute des hommes, des femmes, des êtres humains s’assassinent, se déchirent. Comme s’ils n’avaient rien compris. Comme s’ils avaient oublié. Et l’oubli, c’est exactement ce que des livres comme Varto veulent conjurer. Et ils le font bien, ils sont nécessaires.

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Varto, c’est le nom du petit garçon arménien en fuite avec sa sœur Maryam. Laissés à eux-mêmes dans un monde d’inconnu en plein 1915, alors que la Première Guerre mondiale est bel et bien en place en Europe mais aussi en Anatolie. L’époque est à la déportation des chrétiens qui y vivent. Dans un climat de méfiance vis-à-vis de l’étranger, Varto et Maryam vont quand même être aidés par Hassan, un jeune turc qui voit d’un mauvais œil ces deux enfants pour qui il doit risquer sa vie et s’éloigner des siens. Mais puisque c’est la volonté de son père, autant s’y faire… Et au plus vite, les deux mioches seront arrivés à destination, chez leur oncle, au plus vite Hassan pourra les oublier. Naturellement, sur les chemins escarpés des montagnes, de bonnes en mauvaises rencontres et de peu d’espoir en beaucoup d’horreurs, dur d’échapper indemne à des massacres tels.

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Bien sûr que le thème de Varto n’est pas joyeux d’un premier abord. Il est le reflet de multiples témoignages de rescapés arméniens ayant trouvé refuge en Syrie au moment du génocide. Des faits véridiques qu’ont remis en récit et en scène Gorune Aprikian (producteur et ancien directeur du groupe de presse Emap. Il a d’abord élaborer Varto comme film, trouvant que jusque là les films relatifs au génocide arménien étaient insatisfaisants par perte de la dimension intime) et Jean-Blaise Djian (scénariste du Grand mort ou des Quatre de Baker Street). Quant au dessin, c’est un novice arraché de ses pinceaux de peintre par cette histoire forte qui s’y est attelé: Stéphane Torossian, lui-même issu de la diaspora puisque né au Liban et passé par l’Arménie avant de s’installer en France. Et ses dessins en noir et blanc, difficilement abordables au début (c’est comme quand on entre dans de l’eau froide, il faut y aller petit à petit pour découvrir ses bienfaits et sa beauté), n’en sont que plus justes, toujours mesurés même dans la démesure de la folie humaine et de ses pulsions irraisonnées. Varto est concis et dense mais en même temps développe une atmosphère qui donne une bonne idée du calvaire enduré par ces héros ordinaires. L’intime vient à la rescousse de la dimension globale.

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La violence est âpre, presque sans issue, et pourtant. Si elle est présente, les auteurs ne cherchent pas à accabler et à tirer les larmes à tout prix. L’ouvrage est prenant et l’émotion vient sans besoin d’être poussée par des ressorts scénaristique. Et le fait que ce soit de pauvres enfants qui soient mis en scène (à en perdre les mots pour Maryam) renforce plus la révolte face à l’ignominie humaine que la tristesse. Voilà une force non-négligeable à une époque où l’émotion est souvent factice, créée de toutes pièces et renforcée par des effets pourtant inodores et insensibles (la musique mélodramatique de certains films tire-larmes par exemple).

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Mais puisqu’on ne peut pas vivre continuellement retourné sur le passé, Varto donne aussi ses pistes de réflexion à notre époque. Et sur les dégâts toujours palpable que le génocide a provoqué. Notamment sur le lien entre les déracinés et leurs descendances. Quand, issus de mêmes racines, d’une même culture, d’une même langue (même s’il a fallu la camoufler, la retrancher), ils se sont séparés. Et à ce niveau, ce roman graphique rondement mené propose une intrigue qui ne trouvera sa résolution que dans les dernières pages. Varto est un livre nécessaire autant pour ses qualités artistiques, qui voient naître un excellent dessinateur (dont ce premier travail n’était pourtant pas de tout repos), que pour les faits véridiques et vérifiables (malgré la tendance malsaine au négationnisme prônée par certains) qui ne doivent jamais être oubliés, encore moins 100 ans après.

Bonus: un carnet documentaire de 18 pages enrichissantes sur le génocide arménien.

Varto Aprikian Torossian Djian Steinkis couverture

Titre: Varto

Scénario: Gorune Aprikian et Jean-Blaise Djian

Dessin: Stéphane Torossian

Genre: reconstruction historique, survival, drame, biographie

One Shot

Noir et Blanc

Éditeur: Steinkis

Nbre de pages: 98 planches + 18 pages documentaires

Prix: 20€

Sortie: 01/04/2015

Extraits (Premières pages ici):

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