La famille Bélier ou comment créer l’intense émotion en coupant le son! (****)

Durant ces deux dernières semaines, vous n’avez pu passer à côté tant le bouche-à-oreille (rigolo non pour un film sur les sourds?) et le succès ont porté aux nues le nouveau film d’Éric Lartigau. Le Box-office a parfois ses raisons que nul ne connait. Si bien que La famille Bélier n’était pas attendu au tournant. Elle n’était même pas attendue du tout au rayon des comédies françaises qui font la nique et tiennent tête aux blockbusters américains et surenchéris que sont les Hobbit et autres Exodus. C’est sûr, on attendait sûrement plus le bien pâle Benoît Brisefer dans ce rôle d’outsider. Éh bien non, c’est une famille loufoque et en partie sourde qui est le succès remarquable et remarqué de cette fin d’année avec plus de deux millions d’entrées en deux semaines en France. Pourquoi? Entre un public qui veut voir un nouveau Intouchables, un phénomène The Voice ou encore un casting dans l’air du temps, nous nous garderons bien de donner une quelconque réponse. Toujours est-il qu’on a vu ce film, et que dans le lot plus ou moins malheureux des films sans audace ni originalité, La famille Bélier donne autre chose à voir.

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Ainsi, ce nouveau film du réalisateur de H, Pamela Rose ou de l’impressionnant Homme qui voulait vivre sa vie, emmène le spectateur à la croisée des chemins entre le monde toujours plus sonore du cinéma et  celui rural et fermier de la famille de Paula (Louane Emera dans son premier rôle au cinéma après avoir été l’une des révélations de The Voice France). Avec la particularité que chez les Bélier, tous sont sourd sauf Paula. La jeune collégienne de 16 ans fait ainsi, entre les cours, office de traductrice et d’agent de liaison entre ses parents et son frère. Du marché aux coups de téléphone de la banque, c’est elle qui gère la vie sociale de sa famille un rien loufoque. Et quand Rodolphe Bélier (un François Damiens toujours aussi juste et l’œil brillant), excédé, se présente aux élections du petit patelin, c’est aussi Paula qui doit servir d’interprète lors des meetings et rencontres avec la presse. C’en est trop pour la jeune fille en proie aux problèmes de toutes les adolescentes: les doutes, les mecs, les règles et le reste. Le reste surtout: cette voix qui fait des ravages en pays entendant mais à laquelle reste insensibles les parents de Paula, et ce n’est pas Gigi, sa maman, qui va l’encourager. Pourtant le professeur de chant, Monsieur Thomasson (un succulent Eric Elmosnino qui ne jure que par Michel Sardou: « Quand tout va mal, que rien ne va, il reste Michel Sardou« ), lui, y croit et même plus. En persévérant, Paula pourrait enlever le concours Radio France et suivre des cours à Paris. Mais Paris, c’est loin des siens. Entre refus inexorable d’abandonner les siens et l’appel insoutenable des voies et voix du destin, Paula devra faire un choix.

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La Famille Bélier, succès-surprise et critique de cette fin d’année, disions-nous. En tout cas ce n’est pas par sa réalisation assez banale, manquant parfois de rythme quand, à d’autres moments, elle écœure par sa répétition (entendre trois fois le En chantant de Michel Sardou, mal chanté non merci!), on est proche d’un téléfilm, haut de gamme certes, mais d’un téléfilm quand même. Non, la force et le trésor d’Éric Lartigau sur ce long-métrage est ailleurs, bien plus profonde, bien plus humaine. Lartigau signe en effet le film des antagonismes, en immersion dans le quotidien de sourds (mais pas muets! car ils s’expriment, émettent des sons et communiquer. Merci à Valérie Neysen pour la précision) pour mieux se montrer volubile sur les choses de la vie, ces choses si quotidiennes et si importantes, et si bien rendues, avec tendresse, par la caméra d’Éric Lartigau. Une caméra qui prend soin de ses personnages, les esquisse délicatement pour ne pas les brusquer. Parce qu’en-dehors de son apparence joyeuse et légère, la Famille Bélier sait se faire dramatique quand il s’agit de détendre les liens familiaux et de les faire plus fragile. Du rire (cette scène chez le sexologue) à l’émotion, et osons-le, sans peur de passer pour une âme sensible, aux larmes. Notamment lors de cette scène magistrale (nous ne dirons pas laquelle) pendant laquelle Lartigau coupe le son. 30 secondes de silence à l’époque où, dans nos médias comme au cinéma, la moindre seconde muette est redoutée poussant à la débauche d’effets sonores, de boums et de guerre au néant auditif. Ne fût-ce que ces 30 secondes-là, aussi surprenantes qu’implacables, à la place de personnes malentendantes, rend ce film hors-norme.

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Hors-normes aussi ces acteurs principaux qui ont du réapprendre un certain métier. Louane, d’abord, perle vocale (même si parfois un peu criarde) qui a du déchanter, chanter faux, chanter mal. François Damiens et Karin Viard aussi qui, au prix de six mois d’étude intensive de la langue des signes, ont du apprendre à jouer sans parole, sans en faire trop, sans en faire trop peu non plus, les amenant dans un monde où chaque expression compte, du regard au bout des doigts. Si Louane épate dans son premier rôle par son naturel et sa grande fraîcheur et si François Damiens est pareil à lui-même, hilarant mais aussi diablement touchant, la meilleure des prestations est sans nul doute celle de Karin Viard. Loin d’être une révélation (la dame connait quand même son métier depuis bientôt 30 ans), ce rôle de Gigi est peut-être la consécration, le couronnement de toute une série de personnages qui, ces dernières années, ne nous ont pas laissé intacts (Lulu femme nue où Karin Viard réapprenait à parler de la voix des incertitudes, Parlez-moi de vous, Polisse, On a failli être amies…). Karin Viard est éblouissante, tant par son éclat que par la douleur que son personnage masque. Puis, il y a le toujours excellent Eric Elmosnino, inspiré en enseignant roublard et insultant, qui termine de composer ce quatuor parfait. Ou la magnifique de naïveté et de naturel Roxane Duran (en pleine explosion cette année avec Respire, Les Témoins à la télé, et c’est mérité!), totalement décomplexée. Sans oublier tous les autres acteurs impeccables et croustillants à souhait et surtout, Luca Gelberg, le seul et vrai sourd (pique à ceux qui reprochent au film de ne pas avoir pris des acteurs « vraiment » sourds) de cette aventure sincère. On aura plaisir à le revoir si le cinéma lui laisse cette chance, et on l’espère, de tout cœur! Car ce film prouve que sourds et entendants ne vivent pas dans des mondes parallèles mais bien dans le même monde! Un monde où chacun doit avoir sa chance et où le talent ne devrait pas avoir de voix.

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Bouleversant dans sa manière de montrer les choses, La famille Bélier fait partie de ces films qui font du bien. Qui font rigoler un bon coup tout en oubliant pas de nous questionner, de nous faire réfléchir sur l’attachement, la foi en ses désirs et forcément… le handicap. En nous présentant des personnes qui ont fait avec, ne se sentent pas pour autant diminués et ont même fait de ce tour du destin une chance d’être différent et une force. Celle de se délier de l’importance des mots et de faire attention au ressenti. La famille Bélier, sans effets spéciaux mais avec beaucoup d’effets d’âme et d’humain, mérite bel et bien ce statut d’incontournable de cette fin d’année. Et même bien plus d’honneur encore, bien au-delà des critiques des jaloux de cette ode à la différence.

4/5

La famille Bélier, d’Éric Lartigau, avec Louane Emera, François Damiens, Karin Viard, Éric Elmosino, 105 min, Mars Distribution, Belga Films.

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