La Lune est blanche et c’en est merveilleux de réalisme humain

Deux semaines, c’est ce qu’il m’a fallu pour me remettre de ma lecture de ce fabuleux ouvrage des frères Lepage, pour trouver les mots tant cet ouvrage est prenant et marquant. Emmanuel Lepage, on le connaît depuis un paquet d’années, il nous a livré quelques uns des ouvrages les plus fascinants de cette dernière décennie (Voyage aux Îles de la désolation et surtout, surtout Un printemps à Tchernobyl, véritable perle parmi les perles), sans jamais faillir. Il y avait donc toutes les raisons d’attendre impatiemment ce nouvel opus, repoussant encore un peu plus les frontières terrestres de la bande dessinée, d’autant plus qu’il s’agit d’une première, la première fois qu’Emmanuel Lepage réalise un ouvrage en compagnie de son frère, François, photographe et qui avait d’ailleurs accompagné le dessinateur sur ses précédents voyages sans pour autant partager son travail dans les bouquins de son frère.

p.79
p.79

Pourtant ça n’aurait pu ne pas se faire. Alors que les deux frères sont prévus dans l’équipe de scientifiques de l’Institut Paul Émile Victor de l’Astrolabe, navire qui les emmènera pour la base française antarctique Dumont d’Urville, en Terre-Adélie. Là-bas, les deux frères seront chauffeur dans le Raid, convoi traversant les terres polaires sur 1200 kms pour ravitailler la base Concordia. Un vent froid et d’épique à hauteur d’hommes contemporains. Pourtant rien n’est simple, les coups de téléphone se succèdent: le bateau, l’Astrolabe, celui qu’Emmanuel s’imagine insubmersible, invincible, il est pris dans les glaces. Le raid pourrait bien partir sans le duo qui a placé ses projets de vie, ses fantasmes dans ce voyage au bout du monde, en pays du froid.

p.37
p.37

Comme le montre cet extrait: « 24 décembre: j’attends, avec mon rêve d’Antarctique sous un sapin qui n’existe pas, sans guirlandes, sans cadeaux sans mes enfants! (…) Les baleines et les krills fileront sans nous. (…) 31 décembre: j’ai tant parlé de ce voyage. Je l’ai tant rêvé. J’aurais tant voulu le faire partager. Notre grande aventure, notre incroyable aventure… En ce jour de l’an, je suis honteux de ne pas la vivre…. À présent, nous devons faire un choix. Partir… ou pas? Faire ensemble notre voyage… ou séparément et mettre ainsi à bas notre projet fraternel. (…) Ma peau se dessèche. Je dors mal. Je me vis comme un enfant rageur et impuissant face à un monde qui ne répond pas à ses attentes. Je voudrais que le réel ressemble aux rêves que je me suis construits.« 

pp.38-39
pp.38-39

Il est probable que si l’aventure s’était arrêtée là, si le tandem n’avait pu effectuer ce raid déchaînant leur passion, ce livre n’aurait pas vu le jour. Heureusement cela s’est fait, quand ils ne s’y attendaient plus. Et c’est là tout le bonheur du lecteur d’être entraîné d’abord dans l’aventure de l’intime, des affres et des rages d’Emmanuel Lepage, avant de vivre la grande aventure, l’inattendu sorti de ce qui était bien planifié à la base. Car Lepage a cette force absolument incroyable de manier tous les aspects de ses récits: de ses doutes envahissant quand le voyage se trouve postposé (c’en est tragique et hilarant à la fois tant il pète les plombs) de la souffrance de la création artistique (ou de la recomposition du réel car dessiner en subissant les températures les plus faibles du globe n’est pas chose aisée) à l’aspect historique (il résume avec force et en utilisant un magnifique sépia toute l’épopée de la conquête du Pôle Sud) en passant par les portraits de ses conquérants du continent Antarctique (qui ont l’humilité de ne pas se voir en aventurier), les problèmes des voyages en bateau, où toute la prodigiosité du trait de Lepage s’exprime sur une double-page pour montrer le chahutage du bateau, ce qu’il avait déjà fait dans Voyage aux Îles de la Désolation mais qui est encore mieux rendu ici), mais aussi toute la scientificité  des opérations menées. Sans oublier les questionnements des auteurs par rapport à leurs propres arts (la justesse de la photographie, le rapport entre arts et sciences…).

pp.50-51
pp.50-51

Car oui ce voyage richement illustré, s’animant autant dans les détails que dans la globalité, est didactique (d’ailleurs qu’on mette les ouvrages de Lepage dans les écoles, ils parlent bien plus de l’humain et sont bien plus informatifs que n’importe quel cours) tout en étant absolument intégratif. Comme si nous aussi, simple petit lecteur (qui n’avions probablement pas conscience des recherches hautement importantes qui se mène là-bas par-delà les Rugissants avant d’ouvrir ce livre) étions vraiment du voyage. Et la présence des photos à côté du réalisme photographique des dessins d’Emmanuel Lepage ne fait que renforcer cette prégnance. Car, dessin et photographies se renforcent mutuellement (il ne faut pas aller plus loin que la couverture pour voir à quel point les deux se mêlent bien).

Photos de François Lepage en pp.220-221
Photos de François Lepage en pp.220-221

Je pourrais encore parler des heures de cette bande dessinée et de ce dessinateur, ce maître qu’est Lepage qui semble à chaque livre repousser le sommet de son art, mais j’en dirais trop et le mieux est de faire son expérience personnelle à travers sa propre lecture de cette bande dessinée qui est sans doute ce qu’on a vu de mieux jusqu’ici en terme de Bande Dessinée de voyage et de sa narrativité absolument parfaite (quelle maîtrise des ombres, des grands espaces et de l’intimité!) de celui-ci. Et à notre tour de nous imaginer en rêveur des glaces. Car, La Lune est Blanche c’est un cadeau inestimable où soufflent les vents de l’Antarctique et la chaleur de l’humain Et Emmanuel Lepage de conclure: « La vie n’est pas dans les livres.  Ceux qui lisent oublient parfois de vivre. Moi, de raconter, de dessiner, me permet de rendre la vie et les gens plus réels.« 

P.183
P.183

19,5/20

Emmanuel & François Lepage, La lune est blanche, chez Futuropolis, 256 pages, 29€.

pp.198-199
pp.198-199

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