Voyage en Afghanistan et entre les médias (Les larmes du Seigneur afghan de Pascale Bourgaux, Vincent Zabus et Thomas Campi)

Parfaitement bluffant, cet ouvrage! Pascale Bourgaux est grand reporter (officiant pour la RTBF notamment) et pendant dix ans, à quatre reprises, elle s’est rendue en Afghanistan. Toujours au même endroit, à Dasht-e-Qaleh, à la rencontre du commandant et seigneur de guerre Mamour Hasan, fidèle opposant et résistant des Talibans. Mais de voyage en voyage, Pacale Bourgaux va se rendre compte que le village est de plus en plus proche de verser dans le radicalisme taliban. Elle en fera un film en 2011 (principalement concentré sur son dernier voyage et sur cette montée du radicalisme et des doutes du seigneur de guerre, même face à un de ses fils qui le renie petit à petit) sans savoir si un jour elle y reviendrait. Elle y est retournée, plus tard, pas par avion mais par l’intermédiaire de la bande dessinée avec Vincent Zabus au scénario et Thomas Campi au dessin.

Les deux œuvres se ressemblent autant qu’elles s’éloignent l’une de l’autre. Car cette adaptation graphique a son utilité et, si elle décline une partie du film en dessins, en cases et en phylactères, elle offre une autre vision sur l’univers contextuel dans lequel Les Larmes du Seigneur afghan a été conçu et offre un témoignage haut en couleur de ce que peut être la vie d’un journaliste dans tout ce qu’il ne peut montrer à l’écran: ses concessions, l’éloignement de sa famille, ses doutes et moments de renoncement mais aussi les liens d’amitiés tissés (ici entre Bourgaux et Hasan). La BD permet aussi à Pascale Bourgaux de se mettre en scène sans complexe, là où elle s’effaçait derrière la caméra, elle n’en a que plus de poids, elle passe de la voix off à la première personne à une incarnation de papier. Rien que sur la couverture, on la voit à côté de Mamour Hasan, debout, « en entier » et face à la caméra. Là où on n’entendait que sa voix dans le film, on voit son visage, son corps, ses émotions aussi. Un autre personnage prend de l’ampleur dans sa version dessinée : le caméraman Gary. Absent du film (et paradoxalement omniprésent, tant, sans lui, le documentaire vidéo n’aurait même pas été envisageable), il est fort présent dans le livre et montre les exigences de la caméra. Ainsi que sa présence qui coconstruit le projet de Pascale. Avec une autre dimension particulière, illustrée en une case : l’insécurité ambiante. Gary doit envoyer tous les un ou deux jours un sms à son avocate qui, si elle n’a pas de nouvelles deux jours de suite, peut déclencher le plan d’urgence.

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Aussi, alors que le film ne se passe qu’exclusivement en Afghanistan, la bande dessinée prend le parti de commencer en Belgique alors que Pascale s’approche de l’aéroport et qu’elle reçoit un coup de fil de son rédacteur en chef qui la somme de ne pas y aller; elle refuse. Encore une fois, le dessin peut tout représenter, même, et surtout, ce qui n’a pas été filmé (pour des raisons indépendantes de la volonté: pas au bon endroit au bon moment ou par restriction: pas autorisé de filmer dans un camp militaire qui s’efforce de cacher une bavure) ou qui n’a pas été retenu au montage final (les scènes coupées au montage).

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Le dessin permet ainsi de représenter bien plus que ce que la caméra peut saisir (la scène loin d’être anecdotique à l’arrivée à l’aéroport, par exemple, quand Pascale fait une remarque à une dame en mini-jupe lui déconseillant de sortir comme ça. Ça n’a rien à voir avec l’angle du documentaire vidéo, pourtant dans la BD, ça donne une bonne appréciation de l’ambiance là-bas). Néanmoins, la bande dessinée ne se passe pas des images de la caméra et, même, appuie son lien avec le documentaire précédemment réalisé en mettant en scène des cases que viennent délimiter des bandes noires. Non seulement, elles montrent ce qui a ou n’a pas été tourné mais aussi ce qui a été éludé par la production lors du montage. La BD fait, dans ce cas, office de director’s cut. En plus de montrer la véritable chronologie de ce voyage en Afghanistan et de vérifier qu’un montage a bien eu lieu sur le film et d’alterner certaines séquences. Avec, aussi, de nouveaux personnages essentiels à la sécurité des personnages sur place (mais n’ayant aucune raison d’être dans le film) qui apparaissent dans le récit graphique : les deux bodyguards anglais, la famille de Pascale, les militaires du camp dans lequel elle arrive avant de reprendre l’avion…

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Enfin, l’émotion a sa place dans la bande dessinée, pas dans la vidéo où la journaliste doit avoir l’air d’un bloc monolithique, neutre. La BD donne à voir une facette inédite : une journaliste au bord de la résignation, adossée, seule, contre un mur et pleurant. Les Larmes du Seigneur afghan est une excellente surprise, à nul autre pareil, tant par son dessin que par l’efficacité scénaristique et son récit sur l’envers du décor d’un documentaire journalistique. Cette bande dessinée donne finalement lieu à un tout autre documentaire, riche en détails mais alimentant le plaisir de la lecture. Un des coups de coeur de cette année!

18/20

Les larmes du seigneur afghan, de Pascale Bourgaux, Vincent Zabus et Thomas Campi (aux éditionsDupuis, 81 p.)

Et pour aller plus loin, le film: Les larmes du seigneur afghan, de Pascale Bourgaux (chez Iota Productions, 58 min.)

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