Des loups, des sorcières, des Yokaïs, dans une forêt profonde ou dans le japon médiéval du… Cid: interview croisée de Julien Motteler (Ketsudan) et Neb (Gorm)

C’est la magie des interviews, des rencontres. Parfois quelque chose les emmène ailleurs. Y compris quand un aléa de planning à la Foire du Livre (oui, j’ai un peu beaucoup de retard) fait fusionner deux entretiens. Deux auteurs dont les oeuvres n’ont a priori rien à voir, si ce n’est leur éditeur, Dargaud. Le premier arrivé, c’est Julien Motteler, avec Ketsudan, une réinvention du Cid, de son amour impossible et sa tragédie familiale au coeur du Japon médiéval, menacé par des yokaïs. De l’autre côté, Neb qui, avec Gorm, propose une course-poursuite à travers bois, opposant un grand-père et sa petite protégée, à des loups, des sorcières, etc. A priori rien à voir, et pourtant en creusant, en allant plus profond, en faisant dialoguer ces deux albums et ces deux auteurs, ils étaient faits pour être interviewés ensemble.

Bonjour Julien, c’est un sacré projet que celui de garder la langue soutenue de l’époque.

Julien : le projet était assez intimidant, en fait. Je ne connaissais pas le scénariste, c’est lui qui m’a contacté via la messagerie d’Instagram pour me proposer de travailler sur une BD avec des samouraïs, dans un univers japonais d’époque. J’avais déjà fait toute une série d’illustrations sur le sujet qu’il me disait adorer. Et il m’a proposé ça. Il m’a envoyé le pitch, c’est alors que j’ai découvert qu’il s’agissait de l’adaptation d’une pièce de théâtre incontournable : Le Cid, de Corneille, un texte qu’on apprend à l’école, assez intimidant. D’autant plus que pour le texte, il l’avait gardé le texte intégral, 75% tel quel. Effectivement, en le lisant, moi qui n’ai pas eu une formation forcément littéraire, c’était…waouh… un petit effort de lecture.

C’était du costaud.

Julien: Effectivement. Au début, j’ai refusé, il y avait plus de contre que de pour. Je ne voulais pas m’engager là-dessus. C’était une BD à double tranchant, peut-être des gens ne réussiraient-ils pas à entrer dans la bande dessinée, d’autres s’attacheraient-ils beaucoup au texte d’origine et se demanderaient pourquoi nous l’aurions un peu transformé, transposé dans un univers japonais.

Ketsudan © Mud/Motteler chez Dargaud

J’ai essayé de peser le pour et le contre, j’avais aussi peur de m’ennuyer à dessiner quelque chose d’un peu trop historique. Or, dans ma tête, il fallait que le résultat soit à la hauteur du texte, du propos. J’ai hésité, et à force de discussions, il a réussi à me convaincre. Il a tout fait pour que nous fassions le projet ensemble.

Comment vous a-t-il convaincu ?

Julien: Par deux éléments. Le premier, l’aspect fantastique de Ketsudan, c’est l’élément qui vraiment  « change le plus » dans la pièce. Normalement, la pièce du Cid se passe en Espagne, avec l’invasion des Maures, qui viennent de l’actuel Maghreb et veulent envahir le royaume de Castille. Deux peuples vont s’affronter.

Mais, son idée, à lui, était de voir des samouraïs combattre des yokai, des démons de la mythologie japonaise. Une vraie dimension fantastique s’installait dans le bouquin. J’adore dessiner des monstres, des créatures. Le fantastique, je kiffe.

Ketsudan © Motteler

Le deuxième argument, c’était le fait que son scénario intéressait apparemment deux gros éditeurs, Glénat et Dargaud. Il fallait concrétiser cet intérêt, avec des visuels. Bosser avec une de ces deux maisons d’édition, ça me parlait, moi qui n’avais jamais travaillé avec aucune des deux. Ça fait partie des éléments à prendre en compte dans un parcours BD.

Et votre histoire avec le Japon, j’imagine… sauf qu’ici, c’est du médiéval.

Julien: C’est la première fois que je dessine du Japon médiéval, féodal. Ce fut une vraie immersion J’adore cette esthétique. Forcément, les samouraïs, les katanas, c’est hyper charismatique, très graphique. Plusieurs mediums ont fait que je me suis glissé dans le truc.

Ketsudan © Mud/Motteler chez Dargaud

Je joue pas mal aux jeux vidéo. Notamment Ghost of Tsushima, un gros jeu vidéo hyper bien documenté. On se balade dans le Japon, on voit tous les décors, tous les costumes, tout. C’est une vraie source d’inspiration.

Il y a deux bandes dessinées aussi. La première, c’est Kogaratsu, série BD déjà ancienne, très bien documentée également En manga, j’adore l’Habitant de l’Infini, manga d’action hyper bien gratté. Ce furent mes appuis, en plus d’une base de données énormes que je me suis constituée sur Pinterest, avec plein de photos. C’est la chance qu’on a aujourd’hui. À défaut d’aller au Japon, je me suis appuyé sur ces éléments-là pour consolider la narration graphique.

Ketsudan © Motteler
Ketsudan © Mud/Motteler chez Dargaud

(Neb nous rejoint). Bonjour Neb. Cette interview conjointe n’était pas prévue, mais c’est cool. Il y aura des moments pour chacun, et il y aura des moments où vous vous battrez. Dans vos deux albums, il y a des monstres. Comment les aborder ?

Neb : Moi, je ne sais pas s’il y a vraiment des monstres. Je ne suis pas sûr. Des créatures, tout au plus. Peut-être ces personnages sont-ils traités de manière monstrueuse, mais ce ne sont pas vraiment des créatures.

Gorm © Neb/Drac chez Dargaud

Julien : J’aime bien en dessiner, il y a une certaine liberté à créer tout ce qui est créatures, monstres et tout. On peut vraiment faire des assemblages de créatures, d’animaux, etc. Pour Ketsudan, en fait, Mud s’était vraiment appuyé sur les yokai existants. Il avait fait une liste des yokai qu’il voulait voir présents dans la BD. J’ai essayé de sortir un peu des représentations classiques, des estampes, pour essayer de me les réapproprier et proposer quelque chose d’original. Pas par prétention, mais pour avoir un plaisir graphique, que le résultat soit sympa.

Ketsudan © Mud/Motteler chez Dargaud

Comment avez-vous imaginé vos couvertures?

Julien : Il y a quand même beaucoup de protagonistes dedans, il fallait savoir lesquels mettre en avant. Le Cid, c’est quand même un drame sur fond de romance, avec ces deux jeunes promis à un mariage. Mais tout va être chamboulé parce que leurs deux parents se querellent. L’honneur arrive au milieu de leur histoire et il va falloir prendre une décision qui va sans doute tout mettre à terre. Il y avait cette dimension que nous voulions bien sûr mettre en avant, le côté japonais et les katanas, des combats. Il y a beaucoup d’action quand même mais il y avait aussi la romance. Choisir ce que nous traitions n’était pas évident. Nous avons voulu une couverture un peu composite avec tous les personnages dessus. Finalement, nous nous sommes recentrés sur le dilemme, ce que signifie Ketsudan en japonais, un choix à faire qui va être lourd de conséquences et qui n’est pas facile. Nous voulions essayer de retranscrire ce côté. Nous avons donc mis le couple dans une proximité physique tout en faisant sentir qu’ils sont contrariés, tout en y mettant de l’action, dans un dessin un peu jeté avec ces deux pères qui s’affrontent, avec l’encre, en tirant dessus comme si c’étaient des coups de pinceau. Et le rouge, assez fort pour rappeler le drame tout en étant une couleur forte du drapeau japonais.

Neb: Pour Gorm, l’un des enjeux de cette BD, c’était de ne pas laisser paraître que c’était un album jeunesse. La première chose que j’ai eue en tête, c’était de la baston, violente, d’où ces coups de lames avec les loups. Le deuxième aspect que je voulais mettre en avant, c’était le côté très graphique de la BD. Du coup, la meute de loup, je l’ai eu assez vite en tête. Je me disais que ça ferait une couverture qui ressortirait pas mal. Mes éditeurs m’ont mis un joli rose fluo sur l’arrière, qui fait que la couverture ressort bien.

C’est vrai que ce soit Gorm ou Ketsudan, ce sont deux titres qui, si on les prend seuls, ne disent pas forcément ce qu’on va trouver. Pourquoi Gorm s’est imposé ?

Neb : C’est le nom du personnage principal. À la base, le nom du dossier était La saga de Gorm. Mais ce que je n’aime pas avec ce concept de saga, c’est que généralement il y a des trucs de générations, qui passent d’une génération à l’autre. Ici, comme c’est quand même un récit assez court dans le temps, ça n’avait pas trop de sens. À un moment, j’ai hésité à mettre les deux noms des deux personnages principaux… mais, pareil, ça évoquait à nouveau les lectures destinées à la jeunesse.

Gorm est donc le nom du personnage principal. Je l’aime bien, il donne un petit côté grognement qui colle pas mal avec la BD. C’est court, simple.

Gorm © Neb/Drac chez Dargaud

On pourrait même croire en regardant la couverture que c’est le grognement des loups qui s’impose.

Julien : C’est comme un cri, un son, un mot qui a une sonorité assez forte.

Neb : En fait, j’avais retrouvé des listes de noms nordiques anciens. J’ai cherché dans les noms pas trop complexes, pas trop longs, pas trop imprononçables, facile à lire. Après cette première sélection, j’ai essayé de les caler avec les persos. Gorm a été assez facile. Ça convenait vraiment à cette espèce de vieux papy grognon, grommelant..

Ce sont deux histoires de famille finalement. Dans Ketsudan c’est sûr dès le début. Dans Gorm, on l’apprend au fur et à mesure.

Julien : Ketsudan, c’est sûr.

Neb : Carrément, c’est un peu le centre du récit. En fait, je pars toujours de l’action. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai peur de manquer de légitimité ou que mon truc soit un peu trop bêbête. Mais, oui, j’ai essayé de mettre un peu de fond dedans. Ici, c’est clairement la famille, la transmission, écouter ses aînés mais aussi écouter ses enfants.

Gorm © Neb/Drac chez Dargaud

Si, dans Gorm, on va vite comprendre que c’est le plus jeune personnage qui, par son insouciance, va entraîner ce déferlement de violences. Dans Ketsudan, ce sont les pères.

Julien : C’est vrai, les pères se chamaillent.

Neb : Nous étions faits pour faire cette interview ensemble !

Julien : C’est vrai, c’est cool. Mais oui, dans Ketsudan, il y a la question de l’honneur. L’un est vexé par le choix du Shogun qui a décidé de choisir un des pères comme maître pour élever son fils dans les ordres du combat et l’autre est vexé. Du coup, il y a une joute verbale qui commence, ça monte crescendo jusqu’au climax et ça se termine mal. Ça provoque tout le conflit derrière, qui implique les enfants.

Ketsudan © Mud/Motteler chez Dargaud

Ce sont aussi deux albums où il faut une force de dessin. Dans Ketsudan, c’est le texte du Cid à peine revisité si ce n’est géographiquement et notamment avec cette créature qui sort de l’eau, l’apôtre des noyés. Sinon, l’aspect divergeant du Cid originel est donné par le dessin.

Julien : Oui c’est ça. Le matériel de base au niveau du texte est assez respecté et effectivement nous mettons en images les événements mais en plus de ça dans un autre monde, dans un autre univers. C’était ce que Mud me disait justement quand j’avais des doutes sur la réception de notre histoire par les lecteurs, s’ils allaient être embarqués dans l’histoire ou si ça allait les rebuter. Il me disait penser que le dessin serait en appui de cette histoire et lui apporterait un peu de fraîcheur, qui aiderait et guiderait le lecteur dans le texte et ferait en sorte que ce soit fluide.

Ketsudan © Motteler

C’est là qu’on voit que le rôle du scénariste, parfois, consiste à ne pas parler de sa propre voix, quasiment pas dans le texte, mais dans les indications qu’il donne pour dessiner, dans l’univers.

Julien : C’est ça. Cela dit, on ne le devine pas mais, dans le travail d’adaptation, Mud a revisité énormément de vers en alexandrins. Réécrire une phrase et remplacer des prénoms, des mots, « cavalier » par « samouraï », « royaume de …» par « Shogunat », par exemple, c’est en changer les rimes, les pieds. Il faut toujours qu’il y ait douze syllabes. Le travail de réécriture fut conséquent. Et, pour le coup, c’est sa voix à lui, sa poésie. S’il est complètement dans l’ombre, Mud a fait un travail assez colossal, exigeant pas mal de concentration, de relecture. Et ce jusqu’à la toute fin, quand nous avons reçu le bon à tirer final, avant d’envoyer l’album à l’impression, nous avons encore trouvé des coquilles, soulevées par les équipes de Dargaud.

Ketsudan © Mud/Motteler chez Dargaud

Neb : T’a-t-il donné beaucoup d’indications sur le découpage ?

Julien : Pas trop. Il me disait ce qu’il aurait bien voulu voir, comment il envisageait certaines scènes. Mais j’ai vraiment bénéficié d’une grosse liberté de mise en scène.

Et vous, Neb, votre rapport au texte ?

Neb : Déjà, je réalise le scénario. Je pense que j’avais très peur de dessiner le scénario de quelqu’un d’autre. De ne pas en être capable. Je me suis quand même mis des contraintes comme les loups, que je ne savais pas dessiner mais dont je devais dessiner des meutes entières. Mais, j’ai tout de même essayé de rester relativement, au moins sur certains aspects, dans ma zone de confort pour un premier album où je savais que j’allais de toute façon galérer. Pendant longtemps, en réalité, j’ai cherché des scénaristes. À chaque fois, je me disais que je ne me sentais pas de faire ce qu’ils me proposent. Au final, je me suis dit que j’allais faire mon propre truc.

Gorm © Neb/Drac chez Dargaud

Moi je trouve qu’on est ici quelque part entre Brüno et Peter de Poortere qui a créé Dickie. Dessinez-vous comme ça depuis toujours ?

Neb : Non, j’ai fait trois années d’études pour pouvoir faire de la BD. La première année, j’ai expérimenté plein de trucs. La deuxième année, j’ai continué à expérimenter. Mais, sur la fin de la deuxième, étant donné que la troisième année consiste à monter des dossiers pour pouvoir les envoyer à des maisons d’édition, je me suis mis en tête de trouver ce que j’allais faire. J’ai presque fait une liste. J’avais expérimenté la couleur directe, l’aquarelle, etc. Mais je me suis posé la question : me sentais-je capable de réaliser, pendant un an, un album complet en couleur directe ? Non, ce sera des couleurs numériques. Pareil, au niveau du trait, j’ai essayé de tester des trucs plus légers et tout. J’ai constaté que j’étais plus à l’aise avec un encrage fort. C’est ce qui a donné la direction de ce premier album. C’était assez concret, en fait : où suis-je le moins mauvais pour pouvoir, potentiellement l’année prochaine, être édité.

Gorm © Neb/Drac chez Dargaud

D’où vient votre envie de faire de la BD ?

Julien : J’ai toujours aimé le dessin. Je pense que je dessinais déjà au collège. L’électrochoc est arrivé grâce à mon cousin, plus âgé que moi, qui lisait Strange, la première BD de super-héros traduite en France, en petits fascicules. Ça me plaisait vraiment. J’ai commencé à recopier ces personnages-là, à les mettre en scène. Je copiais les poses, changeais les costumes, ce genre de choses. Un peu plus tard, après, ce fut La quête de l’oiseau du temps de Loisel et aussi Aquablue d’Olivier Vatine. Autres électrochocs. Là, j’avais envie de faire de la bande dessinée. Ça ne m’a jamais vraiment lâché.

Neb : Je crois que c’est pareil. Mon père, notamment ne me lisait pas des histoires mais des BD, avant de m’endormir. Donc j’en ai toujours lu : BD franco-belge très classique, manga… Mais je pense que le déclic s’est quand même produit assez tard. J’ai toujours voulu en faire, mais je n’en ai jamais trop fait. Il y a beaucoup d’auteurs qui font de la BD depuis tout-petit. Moi, à chaque fois, j’étais bloqué par le scénario. C’est pendant mes études dans mon école de BD que j’ai commencé à expérimenter ça, et notamment sur Gorm. Là, je me suis dit, il faut écrire, C’était comme le dessin, j’allais galérer, refaire, refaire et encore refaire jusqu’à ce qu’un moment, ça passe. Maintenant, au final, j’ai signé plus de projets en tant que scénariste qu’en tant que dessinateur.

Comme quoi ?

Neb : Des projets qui ne sont pas encore sortis. J’ai signé pour trois autres projets, deux dont je ne suis que scénariste. Avec Gorm et l’autre projet que je dessine, ça fait moitié-moitié.

Gorm © Neb/Drac chez Dargaud

Gorm, est donc un personnage qui préexistait avant l’histoire ?

Neb : Gorm est très vieux. C’est marrant, on m’a fait la remarque que mon album faisait penser aux derniers God of War, les remakes auxquels je n’ai pas joué. Alors qu’en fait l’inspiration venait vraiment de God of War, mais le premier sur PlayStation 2. Si on connaissait le jeu, dans les bonus, il y avait des recherches préparatoires de Kratos, le héros de God of War, dans lesquelles il portait une espèce de petit sac à dos avec un bébé dedans. J’avais trouvé trop cool ce contraste entre un guerrier hyper violent, vieux, barbare, et un petit bébé.

Mes premières versions de Gorm doivent dater de 2014. Il est très vieux, il a toujours été un peu là, et quand j’ai commencé à écrire ça, j’ai commencé à chercher plein de personnages un peu haut en couleur, avec des concepts. C’est là que sont arrivés les chasseresses, Adfin, les deux héros… J’en avais plein d’autres en stock que j’ai finalement supprimés. Eux, assez vite, se sont imposés comme les personnages principaux.

Gorm © Neb/Drac chez Dargaud

Je ne connais pas l’univers des jeux vidéo Gods of War. En revanche, je trouvais que Gorm, à partir du moment où il greffait une arme à son bras mutilé, avait un petit côté Ash dans Evil Dead.

Neb : Ah oui ! C’est marrant. En fait, j’avais déjà fait un autre projet, un fanzine, Ferdast, dans lequel j’avais imaginé un viking. À un moment, je l’imaginais voyager dans le temps et – je dois avoir une obsession avec les gens qui ont des membres chelous -, il devait avoir une Gatling à la place du bras droit. Il y avait déjà un peu ce côté-là. Mais ça ne s’est pas fait.

Le fanzine Ferdast © Christo/Neb
Le fanzine Ferdast © Christo/Neb

Ici, par contre, l’inspiration, ce sont les sagas nordiques. Il y a toujours des personnages hauts en couleur. Gorm est né des adaptations et projets qu’on nous demandait de faire à l’école, en troisième. On devait écrire, dessiner et coloriser l’un. L’autre, on devait adapter un truc existant, si possible libre de droits. J’avais donc adapté une saga nordique et il y avait un personnage avec une lame à la place du bras. Je trouvais que ça avait grave du sens avec Gorm, qui est un perso qui essaie un peu de fuir la bagarre, alors qu’elle lui est collée littéralement au corps. Il a beau se planquer dans la forêt pendant des années, essayer de fuir cette violence, ça ne fonctionne pas.

Gorm © Neb/Drac chez Dargaud

Aviez-vous fait d’autres fanzines?

Neb : Oui, Lien. L’histoire de deux personnages enchainés l’un à l’autre et qui étaient poursuivis par des Indiens.

Le fanzine Lien © Neb
Le fanzine Lien © Neb
Le fanzine Lien © Neb

Et vous, Julien?

Julien : Oui, j’ai commencé par faire du fanzine. J’ai fait quelques pages de BD pour le fanzine SWOF, en Suisse, au début des années 2000. Cette collaboration a mené à l’édition de deux bd au format comics, Dreamers, sous ce label : SWOF. Puis, en 2007, à ma première BD aux editions PAQUET : Dreamers Rebirth.

Dreamers © Bissinger/Motteler chez SWOF

Dreamers © Bissinger/Motteler chez SWOF

Dans Gorm comme Ketsudan, comment gère-t-on la violence ?

Julien : On n’a pas trop eu de filtre, nous. On s’est laissé porter, vraiment…

Il y a quand même le hara-kiri, où…

Julien : Ah oui, c’est vrai. Il y avait une espèce de pudeur là-dessus. Ça, c’est une vraie violence, je ne vais pas dire passive, mais voilà, il y a l’honneur, et quand l’honneur est déchu, on va jusqu’à la mort. On se donne la mort, même de façon un peu spectaculaire, même si c’était pas sur la place publique, les mecs ont le courage de faire ça, mais c’est complètement fou de se dire d’aller jusque-là, même si, finalement, ils étaient assez assistés, apparemment. Mais, oui, je trouve ça assez glauque comme rituel, et j’ai eu plus de mal… Je n’avais pas vraiment envie de dessiner ça. Ça me dérangeait moins que les monstres se fassent taillader les bras dans le cimetière, Peut-être parce qu’un monstre, c’est une créature, on a moins d’empathie pour lui. J’ai moins de remords à y aller avec des monstres dégueulasses. Mais ce personnage-là, que j’aimais bien dessiner qui plus est, et que je trouvais assez touchant, complètement blessé dans son amour-propre. Sa fin, je voulais donc garder un certain voile dessus. Je pense qu’il voulait partir dans la dignité.

Ketsudan © Mud/Motteler chez Dargaud

Qu’utilisez-vous pour représenter la violence ?

Julien : Ketsudan, c’est une pièce de théâtre, nous avons essayé de rendre cette ambiance. Les gens ne le verront pas forcément, mais il y a des effets négatifs inversés, des passages pour que ce ne soit pas trop graphique. Des fois, il y a du rouge, mais souvent, le sang est fait en noir. Là, par exemple, on a des éclaboussures, des espèces d’effets de spray, sur l’ordre de choses. Et quand c’est nécessaire,  on va un peu plus loin. Il n’y a pas vraiment de scène de cruauté où il fallait absolument montrer des choses vraiment dégoûtantes. C’est quelque chose que j’ai aimé. J’aime bien dessiner des monstres, des créatures bizarres, mais je n’aime pas le dégoûtant. Souvent, pour bien représenter, il faut se documenter mais je n’aime pas trop ça, rechercher sur internet, voir des gens morts ou du gore. Ça me dégoûte.

Ketsudan © Mud/Motteler chez Dargaud

Neb : Me suis-je vraiment posé la question ? Je ne sais pas trop. Je pense que, déjà, mon graphisme me permet d’aller quand même assez loin dans la violence.

Je trouve ça plus violent que, paradoxalement, ce qui est réaliste.

Neb : C’est hyper graphique. Ils se font trancher en deux, on voit le truc littéralement. Je pense, encore une fois, que c’est toujours pareil : pour montrer que ce n’est pas de la jeunesse, je n’hésite pas à, des fois, y aller un peu. Puis, regarde là, je dois dessiner plein de têtes de loups qui se font découper. C’est aussi graphiquement beau, je trouve. On est sur un truc hyper cartoon.

Julien : C’est vrai que tu as un côté, un style graphique qui est très rond. Je ne vais pas dire que ça donne un côté un peu comique, mais ça dédramatise à mort le truc, en fait.

Neb : Ça fait un filtre. Celles-là, ce sont mes pages préférées. Hyper graphiques, des loups qui se font couper en deux avec des giclées de sang. Mais il y a quelque chose qui fait que je trouve ça assez beau. Mais si j’avais un dessin réaliste, ça serait absolument atroce, horrible, ignoble.

Gorm © Neb chez Dargaud

Mais, là, nous sommes sur un univers qui est hyper pulp. Les personnages, entre le dessin et l’univers, ils sont tellement loin d’une réalité. Ça ne me choque pas, quand je fais ça. Après, je sais qu’il y a pas mal de gens qui trouvent ça hyper violent. Mais je ne me suis pas posé de question.

Julien : C’est violent mais pas choquant ! Ça dégoûte pas forcément.

Moi, ce sont deux albums que j’ai vraiment beaucoup aimés. Dans Ketsudan, il y a ces entractes. Où là, pour le coup, on sort du Sid, pour vraiment raconter l’histoire, son background.

Julien : Exactement. C’est une vraie création, pour le coup, pour en connaître un peu plus sur les personnages qui ont été adaptés pour Ketsudan par rapport au Cid. Nous leur donnons un peu plus de profondeur en racontant leurs vies et les liens qu’ils ont entre eux.

Ketsudan © Mud/Motteler chez Dargaud

Comment s’est fait le casting de Gorm ?

Neb : Mes préférés étaient Gorm et Asta. Ils sont devenus assez vite les héros. Dans ma première version, j’avais imaginé une espèce de récit choral, des petites histoires qui s’entremêlaient. Après quoi, je suis revenu à un truc plus simple en me disant que c’était mon premier scénario, que j’étais déjà en galère, que je devais peut-être me concentrer sur une ligne droite. Ce serait plus facile.

Le dossier que j’avais envoyé à Dargaud contenait beaucoup plus de personnages. Les éditeurs m’ont mis en garde : il y en avait trop, ils risquaient de se bouffer les uns des autres dans un récit qui manquerait de place. Ils m’ont dit d’en enlever. J’étais très pragmatique, à ce moment-là : j’ai enlevé ceux qui m’inspiraient le moins.

Gorm © Neb/Drac chez Dargaud

Quant aux chasseresses, il y avait aussi une notion d’opposition avec Gorm. Ce sont des femmes, elles ont une meute de loup, une grande masse, tandis qu’eux ne sont que deux. Le contraste fonctionnait bien.

Ce sont des visages assez stylisés. Parfois, on se demande où on est sur le visage. C’est un dessin qui demande d’être attentif, malgré tout.

Neb: C’est peut-être un peu un échec, ça, pour moi. La visibilité, c’est un truc que j’ai beaucoup, beaucoup, beaucoup travaillé. Et c’est un des retours que je reçois. Mais j’ai conscience que c’est un dessin qui peut être un poil exigeant. Que ce ne soit pas le plus accessible du monde ou que des fois, on soit un peu perdu. Mais la couleur, on a beaucoup travaillé pour accentuer la visibilité.

Gorm © Neb/Drac chez Dargaud

En fait, si on remonte le temps: à un moment, je me suis un peu perdu dans le graphique, je poussais toujours plus, vers des extrêmes hyper forts. À un moment, j’avais envoyé mon projet à un scénariste qui m’avait dit : « C’est hyper beau, mais on ne comprend rien.» Il avait raison. J’avais tellement poussé loin la synthétisation. J’ai dû faire un retour en arrière assez fort, me calmer, me reconcentrer sur le fait de raconter une histoire. C’était la base. La synthétisation, c’est une question qui s’impose tout le temps à moi. J’adore ce qui est hyper graphique. Et à la fois, je n’ai pas non plus envie de faire de la BD pour trois personnes, j’ai envie de toucher le grand public.

Dans ces deux albums, il y a un côté fin d’innocence, aussi.

Julien : Dans Ketsudan, oui, bien sûr, c’est vrai. Ils sont jeunes, ils sont projetés dans un monde d’adultes. Enfin, la décision de leur père les projette. Alors Harumi, un peu moins, parce qu’elle subit tout ça, elle est attachée à ce qui se passe. Mais Natsume, il se prend tout sur le dos. Il doit venger son père, il doit sauver le royaume, et puis seulement s’il réussit tout ça et qu’il repart éventuellement en guerre, il pourra retrouver de nouveau les honneurs et peut-être retrouver le cœur de sa belle. Il n’a pas de répit, tout s’enchaîne.

Ketsudan © Motteler

Neb : Nous sommes face à un grand-père qui essaie de protéger le plus possible sa petite-fille. Dans le passé, on comprend qu’il a vécu des trucs qu’il n’a pas envie de revivre. Il est presque trop… Il n’est pas protecteur mais il y a peut-être un peu d’innocence pour lui aussi. Il va lui aussi apprendre qu’à un moment, il ne pourra pas protéger toute sa vie sa petite fille et qu’il va devoir, de toute façon, lui apprendre à se débrouiller toute seule. Et Asta, pareil. Après, je ne sais pas si elle est très innocente.

Elle veut grandir, trop vite.

Neb : Comme tous les enfants, j’ai l’impression. J’ai presque l’impression qu’elle est moins innocente que Gorm, des fois.

Gorm © Neb chez Dargaud

Gorm pourrait-il devenir une série ?

Neb : Une série, non, mais j’aimerais bien faire un tome 2, mais pas tout de suite, genre dans longtemps. J’aimerais que ce soit une espèce de miroir de celui-là. Je ne vais pas trop en dire, mais j’ai des trucs en tête. Cela dit : je ne sais pas si on me laissera faire.

Et si on se faisait un petit résumé WTF de Ketsudan ?

Julien : Ah, tu connais les résumés WTF ? La classe, c’est cool. J’en ai fait un, en fait, pour la librairie Tribulles, à Mulhouse. C’est pour eux que je réalise la plupart de mes résumés WTF. Je n’ai pas dérogé à la règle et j’ai donc dû m’auto-résumer. C’est vraiment décalé.

Vous signez aussi une histoire courte avec Brian Azzarello, excusez du peu!, dans Le Phare, album collectif de la nouvelle maison d’édition Astrolabe.

Julien : C’était un peu un mariage arrangé. Astrolabe, la nouvelle maison d’édition affiliée à Dargaud et Urban Comics, avait ce projet d’anthologie et ils cherchaient à composer des duos d’auteurs. Nous avions, avec Jonathan Brunn, signé chez Astrolabe pour un projet SF dont je vous parle après. Un jour, j’ai reçu un coup de fil de Sarah, mon éditrice, qui m’a proposé de participer à un récit court avec un certain Brian Azzarello !

Le Phare © Azzarello/Motteler chez Astrolabe

Autant dire que je suis un peu tombé de ma chaise. C’est le genre de proposition qu’on ne refuse pas, en fait ! C’est comme ça que je me suis retrouvé embarqué dans ce bateau. Quand j’ai vu le casting, je me suis demandé un peu ce que je faisais là ! (rires) La collaboration avec Brian a été assez « simple et efficace ». Nous n’avons pas bossé le scénario ensemble, il l’a écrit de son côté. Il voulait faire un truc historique. J’ai reçu son script par email, très détaillé, avec le découpage et les indications narratives, il y avait les textes, bien sûr. Mon job, c’était la mise en scène graphique, les designs et la couleur. En fait, nous avons échangé deux fois en tout et pour tout, une fois à la validation du storyboard et une autre fois pour le rendu des planches finales. Je n’avais pas pour ambition de reprendre son travail (on ne reprend pas le travail d’un tel scénariste !) et donc je me suis calé à son script tout en apportant quelques suggestions narratives et graphiques. Moi qui ai toujours voulu bosser sur un comics, cette collaboration avec un auteur outre-Atlantique m’a rapproché un peu de ambition.

Et la suite, alors?

Julien : Toujours chez Astrolabe. De la SF, je change complètement d’univers. Si tout va bien, ce sera une série en 5 tomes. C’est assez cool, par les temps qui courent. Ça s’appelle Noor et ce sera une aventure quelque part à la croisée des chemins, entre La horde du contrevent et Dune, c’est un récit futuriste à tendance philosophique. Il s’agit d’un récit choral se déroulant sur une planète assez rude, balayée par les vents et les tempêtes. C’est scénarisé par Jonathan Brunn, nouveau venu dans la bande dessinée mais qui a séduit les éditeurs.

Noor © Motteler
Noor © Motteler
Noor © Motteler
Noor © Motteler

Je voyais aussi que certains albums que vous aviez dessinés n’étaient jamais sortis ! Dreamers ?

Julien : C’est une série qui a connu deux tomes, ma première BD éditée. Il n’y a pas eu de tome 3. La série a été arrêtée, n’est pas conclue. Mais c’est la BD qui m’a lancé dans le circuit professionnel. Mais oui, j’avais dessiné le troisième tome. C’était écrit par un pote d’enfance, du collège, du lycée, Metapat. Nous avions écrit cette histoire ensemble mais c’était surtout lui qui l’avait développée.

Y’a-t-il une volonté un jour de sortir l’intégralité ?

Julien : Des fois, ça nous arrive d’en parler. Nous avons eu des chemins un peu différents mais sommes toujours en contact. Peut-être qu’un jour, nous bouclerons la boucle.

Et toi, Neb, du coup, t’es sur quoi ?

Neb : J’ai donc trois autres projets à venir. L’un qui sera aussi chez Combo, Post-Mortem, avec Nicolas Demettre au dessin et que j’ai co-écrit avec Abdel Kader Lhakkouri. Ce sera un récit d’action horrifique. Le résumé est celui-ci : Isadora, chasseuse de fantômes aguerrie, débarque dans une petite ville minière pour débarrasser celle-ci du spectre de son frère, Samuel Liddell Cavendish. Ce dernier, poussant toujours plus loin ses recherches occultes, avait forcé leur père à l’éliminer des années auparavant. Alors qu’Isadora investit la mine, Axel, un orphelin invalide surprotégé par sa sœur Sophie, perturbe la mission de la pire des façons. Cavendish s’échappe de sa prison, en possédant le corps de Sophie, et Axel tue accidentellement Isadora, en voulant protéger sa sœur. Un duo improbable se forme alors entre un adolescent invalide et une chasseuse de fantômes réduite à l’état spectral. Comment l’intransigeante Isadora parviendra-t-elle à supporter sa nouvelle condition ? Pourra-t-elle faire équipe avec son meurtrier ? Et surtout, pourront-ils éliminer Cavendish sans nuire à Sophie ?

Post Mortem © Neb/Lhakkouri/Demettre

Il y a un autre projet chez Ankama, avec Laurine Lestrat, que nous avons co-écrit, co-découpé ensemble et qu’elle dessine. Ce sera un truc un peu tout public, jeunesse. Il s’appelle Pincelin et Zinzel. Dans un petit village, Pincelin et Zinzel, deux polissons, détruisent la machine de Bertine pour « le grand concours des cerveaux géniaux ». La jeune inventrice, déjà peu confiante et bourrée de complexes, décide alors d’abandonner l’idée de participer. Les deux garnements, pleins de remords, ne voient qu’une seule solution pour se faire pardonner: inscrire Bertine au concours et tout faire pour l’aider à le remporter ! Dans ce concours impitoyable, notre trio devra alors faire face au manque de confiance de la jeune Fille, aux différentes gaffes des deux amis, mais surtout à un mystérieux saboteur bien décidé à les empêcher de participer!

Pincelin et Zinzel © Neb/Lestrat
Pincelin et Zinzel © Neb/Lestrat

Après, j’ai signé mon prochain album solo, un western, Billy Hubbub. Billy est un chasseur de prime qui s’infiltre dans un ancien camp confédéré. Une petite troupe continue de défendre un barrage construit pendant la guerre. Billy doit ramener le chef du camp, le général Swamp, menotté à son poignet. Et c’est là que ça se complique, d’autant plus que Billy n’est pas tout seul dans sa tête. J’aimerais que ce soit une série de one-shot mais pour l’instant je ne planche que sur un tome. Dans chaque tome, il traquerait une cible. Il y aura des personnages très hauts en couleurs.

Billy Hubbub © Neb pour Dargaud
Billy Hubbub © Neb pour Dargaud
Billy Hubbub © Neb pour Dargaud
Billy Hubbub © Neb pour Dargaud

Éh bien, tout cela est terriblement emballant! Bon travail à tous les deux.

La preview de Ketsudan : 

La preview de Gorm : 

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