Au café théâtre Le Jardin de ma sœur, un endroit au décor chaleureux et légèrement kitsch à deux pas du pittoresque Marché aux poissons et de l’ancien Grand Béguinage on affiche complet. Normal. On y joue « Compromis » de Philippe Claudel, la comédie qui a fait le bonheur du Théâtre des Nouveautés et du Edouart VII à Paris avec Pierre Arditi et Michel Leeb.
Ici, on est face à une reprise bruxelloise à taille humaine avec trois valeurs sûres du théâtre : Pascal Racan, Marc De Roy et Boris Olivier.
Signer un compromis de vente, en principe, c’est facile, il faut un appartement, un acheteur, un vendeur, et le tour est joué. Enfin,… en principe!
Dans les faits, c’est un huis clos cruel et hilarant que Claudel résume ainsi : Denis est un comédien médiocre, Martin un dramaturge raté. Le premier vend son appartement et a demandé au second d’être présent lors de la signature du compromis, pour rassurer l’acheteur. Arrive l’acheteur, M. Duval, et le compromis immobilier devient compromis moral, règlement de comptes et déballage de trente ans d’amitié, de jalousies et de petites lâchetés.

Le texte est une horlogerie. 1h30 sans entracte et sans temps mort. Claudel, romancier avant d’être dramaturge, écrit au scalpel avec des dialogues qui claquent et une alternance de vacheries très drôles et de confessions plus amères. C’est ce que la présentation du Jardin promet : « une comédie brillante, mordante et terriblement drôle », et elle tient parole.
Le choix du Jardin de ma sœur est une excellente idée car la pièce originale se jouait dans un grand théâtre parisien, et ici, on est à quelques mètres des acteurs. L’appartement vide devient notre appartement, on entend le grincement du parquet, on voit la sueur des comédiens.

Et la distribution bruxelloise justifie à elle seule le déplacement.
Pascal Racan en Martin, le dramaturge raté qui vient jouer les garants moraux, est formidable de mauvaise foi élégante. Racan a ce flegme, cette diction qui fait mouche à chaque pique. Il est à la fois pathétique et terriblement attachant. Il est impérial.
Face à lui, Marc De Roy en Denis, le comédien vendeur, est plus nerveux, plus fébrile. Il porte la pièce sur l’urgence, il doit vendre, et se débarrasser de ce lieu un peu pourri et chargé d’histoire. De Roy excelle dans ces rôles d’homme au bord de la crise de nerfs qui retient tout, il est jouissif.
Et puis il y a Boris Olivier qui campe Mr. Duval, l’acheteur. Le rôle le plus ingrat sur le papier, l’étranger, le témoin , mais celui qui fait basculer la pièce. Olivier joue avec une justesse rare l’homme qui comprend qu’il a mis les pieds dans un champ de mines affectif. Chaque regard qu’il jette au public vaut un « mais qu’est-ce que je fais là?« hilarant.

La mise en scène de Racan va à l’essentiel : trois chaises, quelques cartons, une veste. Pas besoin de plus, car le texte fait le décor.
Maintenant si on veut pinailler un peu, par moments la mise en scène du Jardin reste un peu sage face à la violence du texte. Bernard Murat à Paris avait poussé le duo Arditi / Leeb dans un duel presque cruel. Ici, on sent que Racan et De Roy, deux monstres de théâtre qui se respectent, retiennent parfois le coup pour ne pas blesser l’autre. On aurait aimé un peu plus de sang, de vrais règlements de comptes, de ces moments où l’amitié vacille vraiment. Mais c’est vraiment pour trouver un petit quelque chose à redire car dans l’ensemble on est vraiment transporté par le jeu énorme des comédiens.
Mais ce sont des détails, et le public, lui, ne s’y trompe pas car la salle rit beaucoup, puis se tait quand la phrase juste arrive.
En résumé, Compromis au Jardin de ma sœur, c’est la démonstration que le théâtre privé à la française fonctionne encore quand il est servi par de grands comédiens et un auteur qui ne prend pas les spectateurs pour des imbéciles.
C’est drôle, c’est délicieusement méchant, c’est humain. Et ça nous rappelle pourquoi, parfois, il vaut mieux louer que signer.
On comprend pourquoi les deux séries de dates affichent déjà COMPLET pour octobre et COMPLET pour le festival BXL sur Scènes du 5 au 7 novembre. Si vous trouvez une place qui se libère, sautez dessus. Mais ne venez pas à deux si vous devez signer un compromis le lendemain, car ça pourrait vous donner des idées.
Jean-Pierre Vanderlinden
Du 15 au 24 octobre, puis du 5 au 7 novembre dans le cadre de BXL sur Scènes, au « Le Jardin de ma soeur » Avec Pascal Racan, Marc De Roy et Boris Olivier

Très bien décrit et juste
J’ai adoré cette pièce que j’ai eu la chance de voir et de découvrir le jardin de ma sœur
Endroit idéal pour ce spectacle avec de merveilleux acteurs
Merci beaucoup, Anne!!!
Grand merci, Jean- Pierre!!!