« Big Mother » au Théâtre Le Public : un thriller politique implacable en version plateau

Au Théâtre Le Public, à Bruxelles, Big Mother de Mélody Mourey s’impose comme un objet théâtral à la fois spectaculaire, nerveux et résolument contemporain. La pièce, qui emprunte aux codes du thriller politique et du récit d’anticipation, s’attaque à un sujet brûlant : la surveillance, l’influence des données et les mécanismes d’aliénation moderne.

Portée par une mise en scène au rythme soutenu et par l’énergie d’une distribution très engagée, elle trouve en Itsik Elbaz , Salomé Crickx , Tiphanie Lefrançois, Jérémie Petrus, Laurence Oltuski et Nabil Missoumi des interprètes particulièrement convaincants, capables d’incarner la tension morale et émotionnelle au cœur du projet.

D’emblée, Melody Mourey revendique une forme de théâtre efficace, presque cinématographique dans son découpage et sa gestion du suspense. C’est d’ailleurs l’un des grands atouts de la pièce , elle sait captiver. Les scènes s’enchaînent avec une précision millimétrée, les révélations tombent au bon moment, et la dramaturgie avance comme une enquête qui se referme peu à peu sur ses protagonistes.

Le public est pris dans un dispositif où l’information devient arme, où chaque geste, chaque mot, peut être lu comme un indice. Cette mécanique fonctionne d’autant mieux que le sujet résonne immédiatement avec notre époque, marquée par les algorithmes, la captation des attentions et la manipulation des opinions.

Mais à force de vouloir tout rendre lisible, tout intensifier, tout rendre dramatique, Big Mother frôle par moments l’excès d’explications. On peut regretter que le propos ne laisse pas toujours beaucoup d’espace au trouble, à l’ambiguïté, et à la respiration. Car la pièce préfère souvent la démonstration à la suggestion. Mais c’est vraiment un détail secondaire, tant le spectacle fait mouche.

Itsik Elbaz dont on connaît les qualités intrinsèques de comédien hors pair apporte une présence à la fois rigoureuse et instinctive, avec un jeu qui sait faire exister la complexité derrière l’efficacité du texte. Il donne au spectacle une densité humaine bienvenue, une manière de ne jamais réduire son personnage à une simple fonction narrative.

Salomé Crickx impressionne par sa justesse, son énergie et sa capacité à faire affleurer l’émotion sans jamais rompre la tension générale.

Quant à Jérémie Petrus, Laurence Oltuski et Nabil Missoumi ils s’acquittent tous avec bonheur de leurs rôles respectifs avec une belle justesse de ton.

Sans oublier la jeune Tiphanie Lefrançois qu’on retrouve avec plaisir de plus en plus souvent sur les planches et qui n’a pas fini de nous étonner par son charisme naturel et la diversification de sa palette de talents. Répertoire classique, chant, drame ou comédie, elle prend à chaque fois toute la lumière avec une égale maîtrise.

A l’exception des personnages fixes de Owen Green et Julia Robinson ( Elbaz et Crickx), nous avons là des comédiens caméléons qui changent constamment de costumes, de rôles et d’attitude à vue ou ultra rapidement dans un rythme effréné, alternant les lieux, les époques et les flashbacks en un clin d’oeil. Chapeau !

La mise en scène, pour sa part, joue habilement avec les codes du plateau contemporain, rythme nerveux, transitions rapides, univers visuel sobre mais signifiant.

Big Mother a le mérite de rendre sensible un enjeu majeur de notre temps. La pièce parle du pouvoir des récits, de la fabrication du consentement, de la manière dont nos vies sont traversées par des forces invisibles.
Elle nous rappelle que la démocratie elle-même peut devenir un terrain de manipulation sophistiquée. Et en cela, elle touche juste avec une vraie capacité à mobiliser l’attention du spectateur.

On sort du spectacle avec le sentiment d’avoir assisté à une fiction tendue sur des ressorts très réels.

C’est sans doute là la principale réussite de Mélody Mourey que d’avoir conçu une pièce qui se laisse regarder comme un thriller, mais qui se mémorise comme un avertissement.

Big Mother est une proposition solide, actuelle et intelligemment calibrée, servie par une distribution de haut vol, une machine dramatique particulièrement bien huilée.

Courez-y !

Jean-Pierre Vanderlinden

(Photos : Gaël Maleux)

BIG MOTHER du 12/05 au 27/06  Théâtre Le Public

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