Graham Nash et Bob Dylan se produisaient à Bruxelles à quelques jours d’intervalle: deux lieux, deux ambiances, deux façons totalement différentes d’envisager une prestation live on stage

Graham Nash était de passage au Cirque Royal le 24 octobre dernier, quelques jours avant les trois dates de Bob Dylan à Bozar. Ayant eu la chance de vivre les deux événements il était évident que la comparaison entre la prestation de l’ancien membre de Crosby, Stills Nash & Young, dont le gig à Woodstock a marqué les mémoires, et celle de Robert Zimmerman, présent lui à l’Île de Wight au Royaume-Uni deux semaines plus tard après avoir refusé Woodstock car il n’aimait pas les hippies ni être harcélé par les fans, s’imposait à moi comme une évidence.

J’ai donc décidé de me lancer dans un comparatif de leurs deux concerts et de l’intituler : Doctor Graham vs Mister Bob. Une comparaison subjective bien entendu, et qui n’engage que moi.

Dans le cadre de sa tournée More Evenings of Songs and Stories , Graham Nash ( 83 ans) faisait donc escale au Cirque Royal de Bruxelles le 24 octobre 2025, Bob Dylan ( 84 ans) quant à lui déposait ses valises pour trois soirs à Bozar les 26,27 et 28 pour son Rough and Rowdy Ways World Wide Tour.

Le concept

Bob Dylan, fait partie de ce petit lot d’artistes qui ont décidé d’interdire les téléphones portables à leurs concerts ainsi que les appareils d’enregistrement et les jumelles (sic!), allez comprendre, lui qui durant toute sa vie a prôné la liberté et a été photographié sous toutes les coutures durant des décennies par des millions de fans.

(c) Jean-Pierre Vanderlinden

Bien entendu jouer devant une marée de portables tendus à bout de bras peut être agaçant je le conçois, mais pourquoi interdire, pourquoi cette approche policière et contraignante alors que beaucoup d’autres groupes de sa génération comme Jethro Tull par exemple demandent tout simplement de ne pas utiliser les gsm durant le set mais permettent aux spectateurs de s’en donner à coeur joie pendant les rappels afin de pouvoir garder quelques photos ou vidéos souvenirs. Et le public respecte ça sans aucun souci. D’autres groupes font de même et tout se passe très bien, c’est juste une question de respect de part et d’autre. Il est normal que quand vous payez cher pour aller voir un artiste vous avez envie de garder une trace de cette expérience, c’est juste humain, et si c’est fait sans exagération tout le monde est content.

Dylan lui préfère visiblement la répression à la discussion, obligeant par la même occasion son public habitué de nos jours à fonctionner le plus possible en paperless pour des raisons écologiques, à devoir imprimer ses tickets sur papier pour passer le contrôle et pouvoir retrouver ses sièges après que leur gsm ait été enfermé dans une pochette Yondr. Les gens sont donc également privés de contact avec leurs proches durant plusieurs heures, ce qui pour certains peut poser un réel problème.

Allons Bob, est ce bien raisonnable d’imposer ces contraintes à ton public à la fin de ta carrière ? Toi qui a toujours refusé de te conformer, notamment par ton absence à la cérémonie de remise du prix Nobel de littérature, qui fut interprétée comme une valorisation de ta liberté personnelle avant tout. Liberté on disait ?

Voilà donc pour le concept des concerts de Mister Bob.

Passons maintenant à Graham Nash, que j’ai surnommé pour cet article Doctor Graham.

Le Cirque Royal est quasi plein, et ici pas de contraintes téléphonique, juste le message habituel diffusé par le Cirque et qui sera respecté à 90% durant toute la prestation de Graham et son band.

(c) Jean-Pierre Vanderlinden

On est ici dans une ambiance bon enfant, où la complicité entre artiste et public va s’exprimer naturellement durant tout le show. Pas de bras levés constamment, quelques clichés pris discrètement à des moments clés de la soirée et une belle ambiance dans la salle. Juste du respect naturel entre l’artiste et son public.

Le show

Pour Doctor Graham, jouer en live doit être un moment de partage et de générosité. Parsemer sa prestation d’anecdotes savoureuses est pour lui une manière naturelle d’échanger avec ses fans qui le suivent depuis six décennies.

(c) Jean-Pierre Vanderlinden

Et du premier au dernier titre, c’est cette ambiance festive qui va rythmer le concert, entre moments plus intimistes et chansons hymnes emblématiques ( Marrakesh Express, Teach your children, Our House, Military Madness ou Woodstock), chaque titre étant salué par des standings ovations de spectateurs enthousiastes venus pour célébrer Graham, lauréat d’un Grammy et deux fois intronisé au Songwriters Hall of Fame.

Juste un long moment de pur bonheur partagé.

Un spectacle rehaussé également par un superbe light show coloré, un son d’excellente facture, de superbes harmonies vocales, et la voix de Graham Nash toujours aussi performante depuis toutes ces années.

Avec Mister Bob, c’est différent.

Pas de light show servant de bel écrin du spectacle, juste quelques maigres spots orangés baignant la scène dans une ambiance tamisée à la limite de l’obscurité.

Ok c’est un concept comme un autre, mais je plains tout de même le public installé en fond de salle, car même à une vingtaine de mètres de la scène on avait du mal à distinguer les traits du maître de cérémonie, assis derrière son piano visage partiellement caché par l’ombre de son micro.  Un Dylan cloué à sa petite banquette et qui n’en bougera pas jusqu’à la dernière note de son gig, excepté pour pivoter sur son siège à trois reprises afin de se saisir d’une guitare dont il jouera alors dos au public. Ne me demandez pas la marque de la guitare, je ne l’ai jamais vue de face.

Pas de bonjour, pas de bonsoir, pas de merci à ses fans, aucun mot, juste de temps à autre un bref arrêt pour boire un coup à son verre posé à côté de lui, ou pour tourner les pages plastifiées de son songbook.

Au total 105 minutes de titres enchainés quasi sans interruption, dont 9 sur 17 sont issus de son dernier album, qui est un bon album c’est vrai sans néanmoins atteindre le niveau de ses chefs-d’œuvre d’antan. 

Entre les titres fusent des applaudissements nourris émanant d’un public plutôt réservé (admiratif?), qui se réveillera un peu lors des premiers accords de Desolation Row, seul titre emblématique joué ce soir là avec It’s all over now baby blue et dans une moindre mesure When I paint my masterpiece.

Dylan chante mieux aujourd’hui que sur certaines de ses dernières tournées où il éructait plus qu’il ne chantait rendant certains titres méconnaissables, comme ce show de Forest National en 2022 duquel j’étais ressorti passablement déçu. Musicalement son band fait du bon boulot et on passe un agréable moment musical très qualitatif, même si on peut largement déplorer le choix d’une setlist qui ne fait absolument pas la part belle aux chefs d’oeuvre de la légende. Ok cette tournée illustre son dernier album, mais est ce une raison pour ignorer volontairement les titres qui ont fait de lui l’artiste iconique qu’il est devenu aujourd’hui grâce à l’amour et à la fidélité de son public ? 

Dylan donne l’impression de jouer pour lui même, comme dans son salon, sans aucune interaction avec son audience, excepté quelques fulgurances musicales, et un bref regard vers la salle en se levant de son piano, avant de disparaître rapidement dans les coulisses en fin de show. Rideau.

Certains diront que Dylan est une légende, qu’on ne touche pas aux légendes et qu’il est comme ça , mais rien n’empêche d’admirer un artiste pour son œuvre, ce qui est mon cas, mais de garder aussi l’esprit critique quand aux concerts en public qu’il donne.

Pour ma part j’ai apprécié ce concert de Bob musicalement, même si la setlist ne m’a pas transcendé. Mais franchement, quelle valeur ajoutée apporte t’il sur ses prestations en public? Autant écouter ses albums tranquillement chez soi plutôt que de payer le prix fort (certaines places coûtaient + de 200 euros) pour apercevoir une légende assise dans la pénombre et qui n’aura aucun signe de reconnaissance envers un public qui paye cher et se déplace encore après toutes ces années pour venir l’applaudir.

C’est à se demander parfois s’il prend encore du plaisir à être face à un public, j’en doute réellement. Ici, les prix des tickets étaient inversement proportionnels au spectacle minimum proposé par l’artiste.

Quand on pense que les tickets pour Graham Nash ne dépassaient pas 65 euros, pour quatre fois plus pour Bob Dylan, on s’interroge.

Alors Doctor Graham VS Mister Bob, le verdict ?

Pour moi sans hésiter Doctor Graham vainqueur aux points, même si Mister Bob est un énorme artiste et garde un charme évident que personne ne conteste, mais on parle ici de la scène !

Après chacun jugera par lui-même d’après sa propre expérience, et aura son propre ressenti. Personne n’a le monopole de la vérité en matière artistique, et mon avis n’a pas plus de poids que celui de chacun d’entre vous qui lira ce papier.

A la sortie du concert de Graham Nash on se surprenait à fredonner avec bonheur les grands titres qu’il avait  joués ce soir là, et que nous avions chanté avec lui.

(c) Jean-Pierre Vanderlinden

En sortant de ce premier soir de Bob Dylan à Bozar, sur l’escalier de la Galerie Ravenstein un type installé sur les marches avec sa guitare et un petit ampli jouait Mister Tambourine Man entouré d’innombrables passants qui quittaient la salle, heureux cette fois de faire une petite pause pour entendre les titres emblématiques de leur artiste favori, joués là en rue par un inconnu, et de pouvoir les fredonner avec lui.
C’est un comble, non?

Jean- Pierre Vanderlinden

(Photos Graham Nash: JP Vanderlinden / Pas de photos autorisées pour Dylan/ Photo vignette de l’article créée avec le concours de l’IA)

 

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