Il y a quelques jours, Leurs enfants après eux des jumeaux Ludovic et Zhoran Boukherma est sorti dans les salles belges et françaises. Cette adaptation généreuse, solaire et habitée, sans concession, du roman Prix Goncourt de Nicolas Mathieu, d’abord imaginée par Gilles Lellouche comme une série, était présentée fin septembre au Festival du Film International de Namur. Un premier week-end qui faisait la part belle aux fratries, puisque les frères Guit présentait eux aussi leur dernier film, Aimer Perdre. Les Frères Boukherma étaient eux aussi à Namur pour défendre cette fresque sociale, de 2h20, qui nous emmène faire un tour dans les années 90, au fil des générations qui se perpétuent, déterminismes en prime. L’occasion d’une longue interview avec ce binôme venu d’un milieu loin d’un cinéma.
Bonjour à tous les deux. Comment en êtes-vous venus à faire du cinéma entre frères ?
Zoran : Nous n’avons jamais vraiment pensé à faire des films séparément. Nous avons toujours eu l’idée de faire ça à deux. Mais nous n’y sommes pas venus exactement de la même manière. Ludovic, faisais plutôt des vidéos, du montage, etc.
Ludovic : Oui, je réalisais des courts-métrages avec mes amis au collège, au lycée. Nous refaisions des épisodes de Friends, notamment. Je faisais des bouts de montage, le week-end.
Zoran : Moi, je suis arrivé plutôt par l’écriture, quand j’étais au lycée. J’ai commencé à écrire mon premier long-métrage quand j’avais 16 ans. Très vite, nous avons décidé de le reprendre tous les deux et de le réécrire. À deux, nous nous sommes rendu compte que c’était plus facile et que le résultat était meilleur.
C’est à ce moment que nous avons décidé de former un duo de réalisateurs. En tant que jumeaux, nous avons grandi ensemble avec les mêmes références, le même univers, les mêmes films. Nous n’avons pas besoin que l’autre termine les phrases pour savoir ce que l’autre va dire.
Je pense aussi qu’il n’y a pas d’ego entre frères. Nous ne savons même plus qui a eu quelle idée. C’est assez chouette. Puis, je crois qu’il y a aussi un autre avantage dans le fait de travailler à deux : celui d’avoir toujours un premier spectateur. Dès que l’un de nous écrit quelque chose, il est tout de suite confronté au regard de quelqu’un qui va donner son avis. Ça permet même que chaque idée compte directement deux versions.

Si on remonte encore un peu le temps, ça tombe bien, c’est un peu l’idée du film, revenir au début des années nonante, vous êtes alors petit. Il y a déjà une caméra à la maison, quelque chose pour vous donner le virus du cinéma.
Ludovic : Notre père avait un caméscope, nous avons réalisé quelques films avec, mais je pense que comme beaucoup d’enfants à l’époque, nous ne nous disions pas que c’était un métier potentiel. Nous avons grandi à la campagne, dans un milieu populaire, très très très très loin du cinéma. Faire des petits films, c’était un passe-temps d’enfants.
Après, peut-être que nos parents nous ont quand même toujours encouragé à participer à des activités artistiques, à dessiner. Ils nous emmenaient au théâtre quand nous étions petits. Mais, nous étions loin de la culture. Notre père était employé de la maintenance des cuisines collectives et notre mère gardait des enfants.
Vous ne vous êtes jamais disputé le caméscope de papa ?
Zoran : Non, nous ne nous disputions pas trop. Nous faisions tout à deux. Nous jouions tous les rôles. Nous n’étions pas hyper proches pour la cause non plus, nous n’étions pas genre meilleurs amis. Nous avions chacun nos amis, des activités différentes. Nous faisions des choses ensemble, mais pas tout.
Ludovic : Nous ne nous sommes vraiment rapprochés qu’à partir du moment où nous avons déménagé à Paris, après le bac, avec l’idée de faire du cinéma. Ça s’était déjà amorcé au collège, à l’adolescence. Mais, à Paris, nous habitions ensemble, dans un 20m². Pour des raisons de praticité. C’est à ce moment qu’est venue cette manie d’écrire, une espèce de rituel chaque soir, après la fac. Nous écrivions en nous disant que ça nous mènerait peut-être quelque part.
Et vous y êtes arrivés ! Au cinéma, il y a quelques paires de frères, jumeaux ou non. Lesquelles vous ont marqué ?
Zoran : Les Frères Cohen, nous adorons leurs films. Nous aimons beaucoup leur façon de mélanger les gens. Fargo, c’est un film que nous adorons, aussi parce qu’à sa vision on n’arrive pas à dire si c’est une comédie ou un drame, c’est un peu tout à la fois. Ils arrivent à être fins tout en faisant Nous aimons aussi beaucoup les frères Dardenne.
Nous avons fait des films de genre mais, paradoxalement, notre tout premier film était une comédie dramatique sociale. Dans Willy 1er, il y a une certaine familiarité avec le cinéma des Dardenne, un lien de filiation.
Ludovic : Même dans les films de genre que nous réalisons, le centre de l’histoire, c’est un complexe de classe, avant tout.


Leurs enfants après eux, c’est 2h20 de film, c’est quand même un pari de tenir tout ce temps sans faire du cinéma de genre, justement.
Zoran : C’est le livre qui a guidé, presque imposé ce format, parce qu’il y a tellement de choses dans le roman que c’était voué à être un long film. Ça a même failli être une série au début. Gilles Lellouche est venu nous chercher à la base pour que nous co-écrivions avec lui.
C’était lui qui devait réaliser cette adaptation, initialement, non ?
Ludovic : Oui, cette série ne s’est pas faite finalement. Gilles est parti travailler sur L’amour ouf et son gros tournage de 18 semaines. Et nous, nous avions tellement aimé le livre que nous avons insisté pour que le projet nous revienne. Mais avec la condition que ce soit un film de cinéma. C’est un des premiers trucs que nous nous sommes dit en lisant le livre : nous voulions en faire un film de cinéma. Dans l’écriture de Nicolas Mathieu, on sent son amour pour le cinéma. Son idée, c’était un peu une tragédie chez des gens ordinaires. Son livre a cette façon d’amener des sujets sociologiques très très pointus et, en même temps, de le faire de manière très romanesque et presque populaire, dans le bon sens du terme. Nous voulions que ce film soit populaire, sur grand écran.

Les années 90, c’est la première décennie que vous avez connue.
Zoran : Oui, nous sommes nés en 1992. Ce qui est intéressant dans cette génération-là, c’est que c’est la dernière sans internet. Vu que l’histoire de Nicolas Mathieu est une romance, le fait de ne pas avoir les réseaux sociaux favorise quand même le mystère de Steph pour Anthony. C’est une apparition pour lui. Quand elle disparaît, elle n’est plus là. Il ne sait pas ce qu’elle fait. Là où les réseaux sociaux permettent d’être en contact, connectés tout le temps.
Nous nous sentions proches de ça parce que nous avons eu internet assez tard chez nous, nous n’avions pas de téléphone portable. Nous avons l’impression d’avoir eu une adolescence proche des héros du livre et du film. Par le décor, déjà. Nous étions à la campagne, dans la ruralité, eux dans un univers industriel. Il y a cette idée d’être dans une France périphérique où il n’y a pas grand-chose à faire. Nous nous sommes retrouvés là-dedans, dans l’ennui l’été et, par ailleurs, dans le complexe de classe d’Anthony qui réalise progressivement qu’il appartient à un monde différent de celui de Stéphanie, qui comprend qu’il vient d’un milieu populaire.
Ludovic : Mais les années 90, c’est aussi une partie d’esthétique. Il y a la nostalgie de cette époque-là, mais c’est aussi la première génération qui n’a pas que l’usine comme perspective. Beaucoup d’usines ont fermé dans les années 80-90 en France. Les classes populaires se retrouvent scindées en deux, on se retrouve avec Hacine et Anthony qui sont devenus des ennemis alors que leurs pères, 10 ans plus tôt, travaillaient à l’usine ensemble. C’est une séparation qui pose un peu les bases de ce qu’on connait aujourd’hui, malheureusement, avec la montée dans le monde des extrêmes. Quand des gens votent les uns contre les autres alors qu’ils ont les mêmes intérêts et qu’ils appartiennent à une même classe. C’est un peu le début de de cette histoire-là, de la société d’aujourd’hui.

Finalement, avec Anthony qui est joué par Paul Kircher, qui a dix ans en moins que vous, il y a l’impression de diriger un petit frère.
Zoran : Totalement, c’était exactement l’impression que nous avions. Un aspect de Paul que nous avons adoré par rapport au personnage que nous avions lu dans le bouquin de Nicolas Mathieu, c’était le fait qu’il était plus doux. Dès le casting, nous l’avons senti. Nous étions très vite en empathie avec lui. C’était une des questions de l’adaptation : comment être en empathie avec Anthony ? Paul solutionnait ça parce qu’il a une espèce de grande douceur. Il avait aussi cette capacité à être un jeune homme de 21 ans, ce qu’il était au moment du tournage et aussi d’avoir un côté adolescent. Cette dualité entre grand ado et jeune adulte, c’était super, ça nous permettait de pouvoir couvrir les six années de l’histoire sans avoir à changer de comédien. C’était une question au début de l’écriture : allions-nous devoir faire appel à plusieurs acteurs ? Il y a tellement de différences entre un adolescent de 14 ans et un jeune homme de 20 ans. Mais, changer de comédien nous posait un souci par rapport à l’empathie qu’on aurait pour le personnage. C’est toujours compliqué de changer les visages. Je me rappelle d’avoir vu dans la saison 2 de House of the dragon, le prequel de Games of thrones, des visages qui changent et, en tant que spectateur, on a du mal à s’attacher aux personnages. Nous avions un peu peur de ça. Paul réglait le problème, crédible à chaque âge.

Il est impressionnant. Petit-frère sur le plateau de cinéma mais aussi grand frère, au sens de l’histoire, non ?
Ludovic : Le personnage a exactement l’âge de Nicolas Mathieu. Il l’a écrit en s’inspirant de sa propre adolescence.
Vous venez du sud-ouest, mais le décor de ce film est à l’est.
Ludovic : Oui, c’est une autre France périphérique que celle que nous avons connue. La région d’où nous venons est toujours agricole. Notre France à nous n’était pas industrielle. Nous n’avions pas cette lutte des classes passées qui étaient soudées avant. Les pères d’Hacine et Anthony devaient mener les mêmes combats, quand ils faisaient grève.
Ils voient leurs fils être séparés parce qu’ils n’ont pas d’usine pour les maintenir ensemble.
Zoran : Nous n’avions pas ce côté-là mais ce côté loin des villes, avec peu de perspectives et l’idée d’une reproduction des classes. Venant d’un milieu populaire, ça nous parle beaucoup. Nous sommes plutôt des transfuges de classe par le fait que nous faisons du cinéma, mais globalement, les gens restent là oµ ils ont grandi, c’est ce que nous constatons avec nos amis. C’est un sujet qui nous touche beaucoup, qui était présent même dans Teddy. Ce n’est pas exactement la même France, mais c’est le même contexte en fait.
Ludovic : C’est aussi comme ça que nous avons abordé l’adaptation. Nous voulions rester tout le temps à Heillange.
C’est vrai que certains personnages s’en vont, s’en viennent, vous ne les suivez pas, la caméra reste là.
Zoran : C’est quelque chose que nous avons beaucoup vécu. Nous ne partions pas beaucoup en vacances. Il y avait cette idée que les gens qui partaient autour de nous nous racontaient où ils étaient allés. Nous pouvions seulement nous l’imaginer.
Ludovic : Mon meilleur ami, quand j’étais au collège, était marocain. Il partait l’été au Maroc avec ses parents. Il nous racontait à chaque fois le voyage au Maroc, alors que nous nous n’avions vécu que son départ et son retour.
Ce film raconte le déterminisme social et le fait qu’au final Anthony va rester dans cette vallée. Comme Hacine d’ailleurs. Nous aimions bien l’idée de ne pas filmer autre chose que cet endroit qui aspire les personnages.

L’introduction de ce film est magique, vous partez d’un côté un peu idyllique, la plage le long d’un lac, le retour à vélo et, en bas, la ville et son fourneau.
Ludovic : Nous sommes un peu repartis de cette vision dans Deer Hunter (Voyage au bout de l’enfer), d’une nature majestueuse à côté d’une usine, avec un côté un peu dur. Et en même temps, le monde de l’enfance.
Zoran : Dans le roman, il y a la phrase : « il fallait bien que tout commence », quand Anthony rencontre Steph. Sans faire d’analyse ou quoi, nous voulions ces gamins au bord du lac, avec encore un peu d’innocence et de magie à ce moment-là. Quand Anthony rencontre Steph, c’est le point de bascule. Avant de le ramener au réel, les hauts fourneaux.
Ludovic : C’était un questionnement pour nous. Dans le livre, il y a un côté sociologique et c’est qu’on s’est demandé comment on ferait très bon, nous nous sommes demandé comment faire pour retranscrire cela au cinéma. Nous ne voulions pas mettre de voix off ou avoir recours à des passages du livre qui seraient lus. D’où l’idée de juste filmer les hauts fourneaux et de les faire exister comme une sorte de fantôme d’usine, qui est désormais tout sauf une usine. Dans le film, c’est un lieu qui devient un point de rendez-vous pour les jeunes. Le rendez-vous avec Steph, celui de l’affrontement final. La végétation a poussé à l’intérieur. Pour raconter la fin de cette vallée, il suffisait d’avoir en toile de fonds ces hauts fourneaux qui sont éteints.

Cette ville existe ?
Zoran : Dans le livre, c’est Heillange, dans la vraie vie, c’est Hayange. C’est exactement la même ville.
Mais Nicolas Mathieu a modifié son nom car pour son intrigue il s’est arrangé un peu avec l’Histoire. Les usines ont fermé dans les années 2010, je pense. Mais comme Nicolas avait envie de situer son roman plus tôt.
Il n’y a pas de lac non plus à côté de Hayange.
Ludovic : C’est une histoire assez réaliste et pourtant c’est une France un peu fantasmée. Nous avons quand même placé un lac des Vosges à côté d’une ville de Moselle. Ce ne sont pas du tout les mêmes régions. Cela nous permettait de jouer justement sur ce jeu de contraste entre nature et ville.
On tourne où alors ?
Zoran : Dans les 2. Nous avons eu deux sessions de tournage. Nous sommes aussi allés dans les Vosges. Ça amusera sûrement beaucoup les habitants locaux de voir le film. Et cette incohérence géographique. Mais nous aimons bien cette idée que c’est à la fois profondément français, dans un univers assez réaliste et en même temps c’est une France qui n’existe pas exactement. Nous l’avions déjà fait un peu dans nos films précédents. Teddy n’était pas vraiment situé, c’était dans le sud-ouest mais sans vraiment savoir où. L’année du requin c’était une sorte de bassin d’Arcachon et pas vraiment en même temps.
Ludovic : C’est ce que fait Stephen King en utilisant des fausses villes.
C’est aussi dans l’idée de ne pas faire du naturalisme, mais de proposer un vrai film de fiction, avec un univers propre. Ça permet de se détacher du réel, même si les problématiques sont très réelles.
Comment trahit-on un livre mais pas son auteur ? Il a aimé ?
Zoran : Il a aimé ! C’était un des gros enjeux pour nous, garder l’essence. Un film et un livre sont tellement deux œuvres différentes. Un film ne peut pas vraiment traduire un roman, ce n’est pas du tout le même exercice. Cela voudrait dire qu’on a à la fin une balance en équilibre. Mais c’est impossible d’avoir un équivalent, en fait.
Le livre, c’est plutôt une sorte de matière première dans laquelle on puise pour faire une nouvelle œuvre qui ne trahisse pas la substance
Ludovic : Ce que nous voulions garder du livre, que nous avions trouvé beau en le lisant tout simplement, c’est ce propos assez difficile sur la reproduction sociale du déterminisme, mêlé à une narration très généreuse. C’est un Prix Goncourt, prestigieux, et, paradoxalement, c’est un livre très grand public. Nous avons eu à cœur de restituer cela : que ce soit à la fois un film avec un propos sociologique, dur, avec la réalité des usines qui ferment, mais qu’il soit généreux. Pour cela, nous avons eu recours à beaucoup de musiques, d’effets de cinéma. Nous avions l’impression qu’il fallait faire quelque chose qui pouvait vraiment dépasser le naturalisme. De plus ample. Qu’on puisse avoir à l’image des adolescents qui portent l’histoire.
Zoran : Le propos sociologique passe à travers les relations des adolescents. S’il y a cette espèce d’entonnoir qui se referme, au début, nous sommes avec des ados de 14 ans pour qui tout semble possible. Même s’ils vont se heurter peut-être à la réalité. Nous voulions que le film soit comme un souffle. À l’adolescence, on vit tout très fort, quoi ! Il y a quelque chose de l’exacerbation des sentiments, nous voulions que le film soit cette image-là. Nous voulions que la caméra puisse s’envoler.
Ludovic : Nous rejoignons aussi Nicolas Mathieu avec une passion commune pour Bruce Springsteen. Le livre, il est parti de la chanson The River. Elle lui a inspiré le mood de l’histoire même si ce ne sont pas les mêmes enjeux. Nous voulions que le film ressemble un peu à une chanson de Bruce Springsteen : de la romance, du social, quelque chose de généreux et un peu emphatique.
Sans connaître cette inspiration, c’est vrai que les chansons s’égrènent typiques des 90’s et on se demande à un moment quand va arriver le Bruce Springsteen
Les deux : Il faut attendre la fin, avoir vu les 2h20.
La générosité et l’envie d’être généreux transpire par tous les pores de ce film. Tiens, il y a des scènes coupées ?
Ludovic : Quelques-unes. Une scène d’ailleurs qui est cruciale dans le livre : la scène de la piscine. Hélène, la mère, va à la piscine. Elle prend sa journée tout en faisant croire qu’elle va au bureau. Elle fait ses longueurs à la piscine et elle pense à la fois où elle a trompé son mari. C’est une très belle scène dans le bouquin, qu’on adore parce qu’elle est marquante et un peu en dehors des autres. Nous avons essayé de la restituer au cinéma. Mais, c’est toujours pareil. L’avantage avec la littérature, c’est qu’on peut être dans la tête des personnages… ce que nous ne pouvons pas faire. Nous ne voulions pas de voix off, mais vu qu’Hélène est un personnage secondaire, ça ne fonctionnait pas. Nous avons essayé de faire un dialogue entre elle et sa sœur, nous l’avons filmé mais c’était hors sujet. Avec un peu de frustration, ça a été coupé.
Nous avons aussi beaucoup coupé dans le scénario, avant le tournage. C’est aussi le jeu de l’adaptation, il faut faire des choix, simplifier des lignes d’intrigues : on ne peut pas tout raconter, il faut rentrer dans le budget.
Au début, la première version du scénario comptait 250 pages, à peu près 04h30. Après, forcément, on se heurte au réel. 12 semaines de tournage : il faut donc couper, choisir.

Zoran : Notre histoire, c’est vraiment cette sorte de triangle entre Anthony, Hacine et Steph. Un jeu d’opposition qui se déplace. Pendant tout le film, on a l’impression que l’antagonisme se joue entre Anthony et Hacine, alors que le réel antagonisme se joue entre Antony et Steph, qui elle est mieux née et n’aura pas les mêmes opportunités. C’est ce qui reste dans le film.
Ludovic : La différence entre la littérature et le cinéma, c’est que dans le cinéma, nous nous heurtons en permanence au réel et à des problématiques, comme le budget, très triviales en fait. Le film est tout ce qu’il peut être en fait, tout ce que nous avons pu faire. Nous devons dealer avec la vraie vie.
Zoran : Mais aussi avec le fait d’avoir voulu tourner dans un été caniculaire sur le nord-est de la France.
Ludovic : En littérature ça fonctionne.
Zoran : Mais ici, c’était un peu antinomique.
Ludovic : Après, il pleut beaucoup, hein. Mais nous avons réussi. Nous voulions quand même filmer un été suintant, caniculaires, un peu pesant. Qu’on le ressente et qu’il fasse passer l’ennui des jeunes dans des scènes un peu longues avec du soleil. C’était un enjeu un peu compliqué.
Puis il y a quand même quelques séquences de violence, psychologiques surtout, et une certaine pudeur par rapport à celle qui peut être physique. Vous ne montrez pas tout frontalement.
Ludovic : Nous aimons bien jouer le hors-champ. Ça part peut-être d’un truc tout bête de la mise en scène, où nous ne sommes peut-être pas très à l’aise avec les séquences chorégraphiées de bagarre. Donc nous aimons les mettre en hors champ en se disant qu’on se raconte beaucoup de choses quand on ne les voit pas.
Zoran : Nous voulions jouer sur des plans très simples, pas des chorégraphies avec plusieurs comme cela peut exister dans les films d’action.
Ludovic : La place de la violence est aussi centrale dans le livre, parce qu’il y a aussi la violence des hommes qui se répercute sur leurs fils. Pas parce qu’ils sont foncièrement mauvais, mais parce qu’ils ne savent pas bien aimer. Ce sont des pères aimants, mais qui aiment mal, qui qui aiment avec ce qu’ils ont… et ils n’ont pas grand-chose. C’est une violence qui, au début, est peut-être reproduite par leurs fils, entre eux, parce qu’ils la vivent au quotidien. C’est peut-être, pour nous, une liberté que nous avons prise, par l’évolution des personnages. En nous disant qu’Anthony et Yassine vont certes rester dans la même classe sociale que leur père et du coup reproduire le schéma familial, mais, en même temps, qu’ils vont peut-être en grandissant, finir par être moins violents.
Je crois que le fait d’avoir deux acteurs très doux comme Paul Kircher et Sayyid El Alami était une façon de montrer que la violence ne leur appartenait pas vraiment, que c’était juste un truc qu’ils reproduisaient.

De vous deux, qui fait quoi alors ?
Zoran : Nous faisons beaucoup de choses à deux. Moi j’aime bien la structure des histoires, la structure narrative à la base des scénarios. Ici, c’est une adaptation, donc c’est un peu différent. J’aime bien installer la structure. À deux, nous allons dans le détail des scènes. Nous montons à deux mais Ludovic est aux commandes en général. le montage aussi. Ouais je t’ai dit c’était enfin on remonte à 2 mais le devis qui est aux commandes en général le montage. Nous avons des qualités un peu différentes, ça permet de ne pas avoir les mêmes forces.
Et qui se met derrière la caméra ?
Ludovic : Nous découpons les scènes et nous les répartissons. Chacun storyboarde une scène puis nous mettons en commun. Sur le tournage, nous nous disons parfois : « aujourd’hui, tu parles plus aux acteurs et moi je parle plus à la technique ». Mais nous ne nous y tenons jamais vraiment. En général, nous avons tous les deux nos iPhones sur le tournage et même avec le chef-op’, et nous filmons.
Zoran : Nous pourrions refaire le film. Nous avons tous les plans sur nos iPhones.
Ludovic : Ce qui parfois est déstabilisant pour les acteurs. Si nous ne nous concertons pas après une prise, nous pouvons donner deux indications contradictoires. Il y a une réflexion permanente sur le plateau à voix haute. Quelque chose que se fait en général dans la tête du réalisateur, nous le faisons à deux et en débattant.
Vous êtes passés par l’école Luc Besson.
Zoran : Moi, oui, j’étais dans la section scénario de la toute première promotion, de 2012 à 2014.
Ludovic : Ça nous a permis de rencontrer nos deux premiers coréalisateurs, Hugo et Marielle, avec qui nous avons fait Willy 1er que nous avions d’ailleurs présenté, ici, à Namur. Il y avait une émulation de groupe sur nos premiers courts métrages, qui nous a sans doute permis de passer à la vitesse supérieure.
Gilles Lellouche, finalement, est resté sur votre projet.
Zoran : Quand nous avons récupéré le projet, c’est vrai que nous avons toujours eu l’idée que Gilles jouerait le père de d’Anthony. Une évidence.
En lisant le bouquin, nous avions forcément toujours Gilles dans un coin de la tête. C’est un acteur avec qui nous avons beaucoup aimé travailler. Il a été très généreux dans ses propositions. C’est un acteur qu’on associe souvent à un mec assez viril et je trouve que le voir dans une certaine fragilité, c’est un truc qu’on a beaucoup aimé faire et travailler avec lui. C’était hyper intéressant de le voir dans cette position-là.
Ludovic : Il est dans une évolution. On commence par un homme violent et, finalement, on se rend compte que ça cache une fragilité. Le personnage évolue du mec violent, chef de famille à l’ancienne, en mec un peu cassé par la vie, seul et fragile.

Et puis il y a la moto, Yamaha YZ 1978.
Zoran : C’est aussi un objet de transmission. On Imagine Patrick au même âge qu’Anthony qui faisait de la moto. Il y a aussi une similitude entre les personnages d’Hacine et Anthony. Au final, à la fin du film, c’est Hacine qui fait de la moto, comme Patrick, comme Anthony. Ça les rapproche.
Ludovic : La moto, c’est la vitesse aussi. C’est ce que dit très bien Nicolas Mathieu : l’amour et la vitesse sont les deux façons qu’ont les personnages de s’arracher au réel, à la gravité, de s’extraire de leurs réalités.
C’est une autre idée que nous aimons dans le livre. Un paradoxe existe sur le fait que les enfants vont reproduire un modèle très similaire à celui de leurs parents et, en même temps, considérer que la réussite sera forcément acquise en partant dans une plus grande ville, en faisant des études. C’est un point de vue très citadin qu’on peut aussi questionner. Comme l’induit la dernière phase du livre : « cette effroyable douceur d’appartenir ». Il y a quelque chose d’effroyable dans l’idée de rester là.
Zoran : Et en même temps quand on voit Anthony sur sa moto qui connait tous les virages, il appartient profondément à ce territoire-là. Plein de choses font que la vie vaut la peine d’être vécue, quelle que soit la classe sociale d’où l’on vient. Plein de choses sont de l’ordre de la sensation et sont accessibles à tout le monde.
Ludovic : Nous allons régulièrement dans notre famille, nous avons encore pleinement un pied dans ce milieu-là et nous n’avons pas envie de nous dire que ces vies-là sont tragiques. Au contraire, il y a plein de belles choses à vivre.

Des choses qui font que tout le monde est rassemblé, c’est notamment un feu d’artifice, le 14 juillet. Vous filmez ça pour nous mettre aux premières loges.
Zoran : Il y a des moments comme ça, des grandes choses qui d’un coup réunissent. Les films parle quand même de l’écart social qu’il peut y avoir, entre Stéphanie et Anthony ici, des différences de réalité et d’avenir. Mais il y a ces petits moments, comme aussi la coupe du monde – même si c’est illusoire et fugace -, où tout le monde regarde la même chose, où on a l’impression que tout le monde se rassemble.
La Coupe du monde, c’est pareil. Il y a une illusion. C’était en 1998, il y avait l’idée Black Blanc Beur, la fin du racisme. Puis, quatre ans plus tard, Jean-Marie Le Pen arrive au second tour.
La suite pour vous, c’est quoi ?
Ludovic : Nous écrivons deux films originaux. Nous avons grandi avec le cinéma américain et, pour les prochains films, nous avons envie de langue anglaise pour changer. Nous n’avons filmé que la France, jusqu’à présent, la ruralité, ce que nous avons connu nous comme milieu social.
Avec des idées de casting ?
Zoran : Non, nous pensons aux personnages et à l’histoire, pour l’instant. C’est marrant. Quand nous avons commencé à écrire depuis le Lot-et-Garonne dans le sud-ouest de la France, nous écrivions déjà en anglais, avec l’envie de faire des films aux États-Unis. Nous allons essayer une fois en tout cas.
Chaque film est une étape, permet de faire le suivant, ouvre des portes. Ils aident à gagner la confiance des producteurs et à ce qu’ils nous suivent sur la suite. Là, c’était la première fois que nous bossions avec Alain Attal et Hugo Sélignac. Ce sont des super producteurs qui nous ont vraiment donné les moyens de faire le film que nous voulions. Nous nous sommes rejoints. L’intuition d’Hugo Sélignac quand il a lu le livre était d’en faire une grande fresque assez généreuse. Ils nous ont donné les moyens de pouvoir faire ça, notamment avec la musique, sans pour autant nous contraindre. Nous avons été libres dans notre façon de réaliser et même d’écrire. Ils sont de très bons conseils.
Avec ces deux projets de films, vous allez retourner dans le genre, ou pas ?
Ludovic : L’un est plus naturaliste et l’autre, c’est du genre complètement. Tout et son contraire.
Zoran : Nous avions commencé à écrire un film de genre, un énorme truc. Mais, en écrivant, nous nous sommes dit que ça allait coûter très cher et être sûrement très long à financer et à fabriquer. Ce pourquoi nous écrivons un autre film, beaucoup plus simple à mettre en route, pour le tourner l’année prochaine, idéalement. En attendant de faire le gros film de genre.
Ça donne envie, en tout cas, merci à tous les deux.

