Une fois n’est pas coutume, triple-chronique et topic consacré à un seul auteur, belge: David Wautier. Je l’ai rencontré via les pages publiées par les Éditions Anspach, dans un western enneigé et jusqu’à bout de souffle, avant de constater que cet auteur aime aussi se consacrer à faire rêver et cogiter les enfants, le tout public, aux Éditions Le Diplodocus. Trois albums et des choses en commun: la neige, le western, la puissance des éléments sur lesquels l’humain n’a pas de prise. Inspirez, expirez, sacrée découverte que cet artiste soufflant.
La Vengeance, c’est une sorte de survie
Résumé de La Vengeance par les Éditions Anspach : Wyoming, XIXe siècle. Un homme, accompagné de ses deux jeunes enfants, traque les assassins de sa femme. Jusqu’où peut-on se couper de soi-même et de l’amour de ses enfants, pour assouvir son désir de vengeance ?
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« Un ranch? C’est tentant. On y va Jim? » Au milieu de nulle part, les Hatton ont construit leur ferme du bonheur. Il y a là le patriarche, son épouse Mary, et les enfants, Anna, la plus grande, et Tom. En ce jour d’avril 1876, père et enfants ont décidé de gagner la ville pour faire quelques emplettes. Ils en ont pour un bout de temps et de chemin. Anna va en profiter pour cuisiner. Mais rien ne va se passer comme prévu. Le chariot familial est parti, trois cavaliers font leur apparition, trois mâles en puissance. Ils y vont. Tout devient blanc et la page-titre apparaît, avec un nom sans équivoque: La Vengeance !
Sept mois plus tard, le décor a changé, la poussière a laissé place à la glace, à la neige. Un linceul sur lequel un père et ses deux enfants marchent sans fin. Eux suivent, lui ne baisse pas les armes, il poursuit cette quête insensée d’arrêter les criminels qui ont tué l’amour de sa vie. Car c’est ce qu’il s’est passé, en toute sobriété, dans l’ellipse. Des faits que le sépia ramènera au fil du récit mais qui continuent de tourner tout le temps dans la tête de M. Hatton. Il n’a pas de prénom, du moins le lecteur ne le connaîtra pas, son visage buriné est passe-partout, ça pourrait être vous ou moi. Il n’est pas tranquille, il se repasse le film maudit, horrifiant, insupportable, tellement injuste. Elle était sa raison d’être, tuer les agresseurs sera sa raison de vivre, avant peut-être de pouvoir passer à autre chose. Et ses enfants qui suivent, qui ne sont pas encore en âge de tout à fait comprendre, mais n’ont plus que lui.
Sur un pitch qui ressemble au film de série B de Nicolas Cage The Old Way et avec une réalisation bien meilleure, David Wautier a mis plus de huit ans pour livrer ce drame, un road trip intimiste dans des décors aussi fabuleux que dangereux. C’est tendu, d’autant que la carabine du père de famille semble plus portée par l’énergie du désespoir que par une quelconque maîtrise des armes à feu. C’est un novice. Et face à lui, il y a de vrais truands. Reste que notre innocent survit peut-être mieux aux conditions dantesques de la montagne que l’hiver saisit et immobilise. Le match est serré.
Dans cette longue course-poursuite, chasse à l’homme dans un sens comme dans l’autre une fois que les ennemis ont identifié la présence de la famille qu’ils ont décimée, David Wautier fonctionne à l’économie des mots mais traverse toutes les saisons de l’hiver, les rafales, le blizzard, la poudreuse, l’eau glaciale, les nuages, le ciel bleu. Tout un monde de différence avec les flash-backs terreux qui sont proposés. Il ne faut pas s’attendre à des surprises, un retournement de situation, de rédemption, d’effets spéciaux. C’est à du brut, du cru, de l’humain poussé dans ses retranchements et mis face à la naïveté évanescente des enfants que nous confronte David Wautier dans des panoramas majestueux et vertigineux. Il fait forte impression.
Dans l’immensité de La Tempête, qui fait tout craquer, on se rend compte de notre fragile petitesse,
Résumé de La tempête par Les Éditions Le Diplodocus : À hauteur d’enfant, on ressent le tonnerre qui surprend, la pluie qui goutte à travers le toit, le vent qui retourne la charrette, les grêlons qui cassent une vitre… La famille sous tension va se serrer les coudes pour affronter cette épreuve jusqu’à ce que la tempête se calme, laissant un désert boueux. Un nouveau terrain de jeux à découvrir après toutes ces émotions.
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On reste dans le monde du western, sans quitter le ranch familial, cette fois. Pas le même que celui de La Vengeance. Ici, la famille est groupée, se tient chaud, se donne force face à une menace qui dépasse l’humain: la météo changeante et ses affres, ses secousses, ses allures d’apocalypse.
Si cet album tout public commence et finit de la même manière – n’est-ce pas petit lézard ? – car la (sur)vie reprend son cours après la tempête, c’est tout ce qui s’est passé entre qui intéresse David Wautier. De La Vengeance, on retrouve les thèmes de la famille, de l’isolement, des grands espaces, de tous les climats en une seule journée aquarellée et de la lutte pour être encore debout demain matin. Car, ça va chasser, ça va tomber, ça va craquer, il va falloir se calfeutrer. Oui, c’est une des différences avec l’album précédemment chroniqué, ici, il faut se planquer à l’intérieur d’une maison du bois. Or, vous savez depuis les trois petits cochons, les maisons de bois…
Si le scénario tient en un souffle de vent, c’est tout le travail et la dynamique du dessin, de ses magnifiques peintures qui nous saisit et nous emporte. On vit véritablement cette tempête, bouche bée. D’ailleurs, David Wautier a opté pour un récit muet, sans mots, sans paroles. Pourtant, le bruit est bien présent tant le cataclysme, sous le talent de l’illustrateur belge, décuple les sensations. Quand le chien relève la tête, qu’il aboie, que le chariot est soulevé et fracassé, que les murs résistent ou fuitent, que la pluie fait plic-ploc. Sans surenchère aucune, juste avec le sens du détail et du cadrage, David Wautier signe une histoire banale (comme il y en a de plus en plus avec le réchauffement climatique) mais avec une force (et une fragilité) anormale, bouleversante – jusqu’à en avoir les larmes aux yeux -, impressionnante, poétique aussi. Un album dont on ne se lassera pas même s’il réveille des cauchemars, s’il fait frissonner. Mémorable. Bonus: restez bien jusqu’à la fin.
Montre-toi montagne !, dans la brume et l’excitation, réfrénée, de premières vacances mémorables
Résumé de Montre-toi montagne! par Les Éditions Le Diplodocus : Jana part en vacances et, pour la première fois, elle va voir la montagne. Impatiente, elle passe le voyage à en parler à son chien, à poser des questions à ses parents ou à rêver de ce gros rocher aussi haut que les nuages. Mais quelle déception, en se rapprochant du chalet, elle découvre que la montagne se cache dans la brume. Ce soir-là, Jana s’endort inquiète et déçue. Pourra-t-elle enfin voir en vrai la montagne ?
Album illustré plus que BD, Montre-toi montagne! cultive lui aussi des similitudes avec les deux autres de ce trio. L’esprit de famille, l’ode à la montagne et à ses conditions changeantes. Être tout petit face à l’immensité de la nature et à l’impatience de la découvrir. Et impuissant. Même à l’heure des autoroutes.
Pourtant, par rapport à ses deux petits-frères, Montre-toi montagne! prend le récit un peu plus tôt et s’intéresse à ce qu’il se passe avant d’arriver au chalet. Ce sont le voyage et le dépaysement à notre époque que visite David Wautier. La famille de Jana part en vacances. C’est la première fois que la petite fille va voir la montagne, elle est surexcitée, s’impatiente, d’autant qu’ils sont loin d’être les seuls à avoir pris la route. Il y a des embouteillages, sur la terre comme au ciel. Ah ces nuages, cette brume.
Forcément, cette dernière pose des questions à Jana : lui a-t-on menti? La montagne a-t-elle disparu? Et s’il fait dégueu, qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire pour s’occuper? En tout cas, de son siège auto, à côté de Billie le chien, Jana s’est évadé pendant tout le temps qu’a pris la route, avec un live montrant forcément la montagne sous tous les angles. Et si la vraie n’était pas à la hauteur de ses espérances? Sur les routes et jusqu’au village où la famille va passer ses congés, forêt d’habitations se ressemblant toutes, David Wautier réussit déjà à enchanter le bitume, les visions qui ne font pas forcément rêver. Il trouve de beaux moments de complicité dans cette famille qui s’évade du quotidien tout en espérant que le voyage tiendra toutes ses promesses.
L’auteur les tient, le lecteur les tiendra-t-il? Car, cet album, c’est un peu un prologue, une piste de lancement pour l’imaginaire car il se termine sur cette phrase dans laquelle chaque lecteur pourra mettre ses envies: on arrive, montagne! Et vous, une fois que la montagne se sera montrée, sera bien là, qu’y ferez-vous? Pourquoi pas prendre une feuille et un crayon et tenter de croquer de manière aussi magnifique et évocatrice cette montagne à protéger coûte que coûte.
Encore une fois, cet album signé Le Diplodocus, restez-bien jusqu’à la fin. C’est magique jusqu’au bout. Des étoiles plein les yeux, une fois que le brouillard s’est levé.
En bonus, comme c’est de saison, une étape, une ascension du Tour de France, réalisée par David Wautier il y a deux ans.
Puis, dans un autre style, notons que Carnets de Bruxelles est aussi sorti, ces jours-ci, aux Éditions Vite:
La Vengeance aux Éditions Anspach
La tempête aux Éditions Le Diplodocus
Montre-toi montagne! aux Éditions Le Diplodocus
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