Homme de voyages et d’Afrique, l’auteur de bande dessinée Jean-Denis Pendanx est parti en 2016 au Soudan du Sud, dévasté par une guerre civile et envoyant sur les routes, à travers le désert, des milliers de gens, sans épargner les enfants. Appelé par l’Unicef dans le camp de Bentiu, ville-monde où l’on survit par le système D, Jean-Denis y a animé des ateliers testant les vertus de l’art chez les réfugiés. Avec des résultats très prometteurs. Huit ans plus tard, Jean-Denis Pendanx en a tiré une fiction criante de vérité et qui suit le destin d’un Nialony et son frère Georges. Interview.
À lire aussi | Mister Mammoth de Kindt et Pendanx: colosse aux pieds d’argile, détective au coeur de la ville, stigmatisé par la vie
À lire aussi | De Prémontré aux châteaux cathares… en Espagne, les fous font la loi et mieux vaut ça que la raison d’un monde trop sérieux
À lire aussi | Au bout du fleuve, un voyage onirico-initiatique vers le delta du Niger entre croyances et dure réalité
Bonjour Jean-Denis, la première chose que l’on voit d’un album, c’est son titre et sa couverture. Comment est née cette couverture ? Après plusieurs recherches et tentatives ?
Oui, j’ai fait 4 ou 5 recherches d’illustrations de couverture et je les ai montrées à Vincent Odin, qui est éditeur chez Maghen et aussi graphiste. Comme souvent, une couverture est le fruit d’un échange avec l’éditeur, il faut trouver une image forte qui évoque le livre sans trop en dire. Nous nous étions accordés sur la vue des enfants dans la rivière avec Nialony sur les épaules de son frère. J’avait fait une vue fermée avec un mur de roseaux derrière eux et Vincent l’a retouchée et m’a fait une autre proposition avec une ouverture sur le ciel et elle est beaucoup mieux comme ça!
Et ce titre ? Comment le marabout s’est-il invité dans cette histoire ?
Pour le titre, j’avais ce personnage pivot dans l’histoire qui est le marabout. Ensuite il y a l’image de fin avec un gros plan sur l’oeil de l’animal, j’ai gardé cette idée, avec un titre un peu énigmatique… Les marabouts étalent très présents sur le camp. On les voyait perchés sur des containers ou des grandes tentes des Nations Unies. J’avais besoin pour mon histoire d’un élément qui me permettrait de raconter l’histoire des hommes de ce pays, de ses traditions et, bien sûr, du cadre naturel avec les animaux, c’est un pays méconnu mais très riche en grands animaux comme son voisin le Kenya. Je me suis dit que le marabout, avec son air de vieux sage et son immobilité pourrait remplir cette symbolique pour véhiculer ces dernières idées, il est doté de la parole dans le livre, ce qui donne à l’histoire une dimension de conte, il pourrait aussi être l’ami imaginaire de la petite Nialony…
Le point de départ de ce récit, c’est une histoire vraie, la vôtre et ce séjour dans le camp de Bentiu pour y développer des ateliers d’art thérapeutique. Comment Unicef s’est-il tourné vers vous ?
Je connaissais Jonathan Veitch qui était le responsable UNICEF au Soudan du Sud à ce moment là. Il cherchait avec son équipe à faire des ateliers tests pour voir comment ces derniers étaient perçus et s’ils auraient des vertus thérapeutiques. Les habitants du camp manquent de tout et surtout d’activités. L’expérience s’est avérée intense et incroyable, les habitants adultes, ados et enfants se sont inscrits en très grand nombre et tous ont participé avec une grande soif de dessiner, de s’exprimer.
Aviez-vous déjà fait des voyages humanitaires de ce genre par le passé ?
Non, mais j’ai fait beaucoup de voyages en Afrique pour le loisir, le travail et les repérages de mes albums souvent situés en Afrique. Je voyage toujours avec un carnet à dessin et j’adore me poser dans un coin pour dessiner ce que je vois, ce sont des moments privilégiés où on prend le temps de contempler les choses et la vie qui circule autour de nous, et bien sûr les contacts et discussions avec les gens sont plus naturels et sympathiques qu’avec un appareil photo.(mais je prends aussi beaucoup de photos!)
Entre 2016 et aujourd’hui, il vous a fallu mettre les pièces du puzzle dans le bon ordre pour en faire une fiction à fort encrage réel Quel a été l’élément qui a débloqué les choses, quand vous avez senti tenir la bonne histoire ? On rencontre ainsi Nialony et Georges, une sœur, un frère, mais pas dans la vraie vie.
J’avais dans l’idée de faire un album en rentrant du séjour à Bentiu mais je n’arrivais pas à trouver le moyen de raconter ce conflit et tous ces gens déplacés dans la savane…Le déclic a été donné par un ami, Jérome D’Aviau, qui m’a demandé d’écrire une histoire pour que l’on fasse un court métrage animé ensemble…J’ai pensé aux enfants que j’avais rencontrés là-bas, Georges et Nialony, et j’ai commencé à écrire et à me dire qu’il y avait matière à faire un album de BD. J’ai repris les photos que j’avais d’eux et je m’en suis inspiré pour mes personnages principaux. Ils avaient aussi une histoire et j’ai pensé que mêler réalité et fiction était le meilleur moyen pour évoquer ce conflit, de rapprocher cette population de nous et de les rendre visibles.
Les premières pages, c’est vraiment une arrivée dans ce pays, par avion, vers la terre, piégeuse, en étau. C’est vraiment comme ça que vous êtes arrivés là-bas?
Oui, je suis arrivé en avion sur cette piste poussiéreuse comme Nialony, avec une certaine appréhension quand j’ai vu la carcasse de l’avion près de la piste d’atterrissage. J’ai appris par la suite, qu’un pilote avait raté son atterrissage quelques temps plus tôt…
Ce camp, c’est une ville en survie, qui s’est réorganisée dans la poussière et le sursis. Une fourmilière ?
Oui, c’est entre la ville et le camp militaire, il comptait en 2016 130 000 personnes et encore plus actuellement. Car il y a eu une trêve en 2018 mais le pays n’est toujours pas sauf, des rebelles circulent toujours. Il y a un marché, des écoles, des points d’eau avec d’énormes bassins au centre, les femmes y lavent le linge et certains se baignent. Le plus impressionnant est l’enceinte du camp avec ses clôtures, ses miradors, ses casques bleus armés et les chars de l’ONU. L’image de la double page est dessinée d’après des photos vues du ciel, j’ai essayé de les rendre plus lisibles.
Au fond, quel est votre technique ? Quels sont vos étapes de création ?
Je fais le découpage dessiné sur des pages A4 que je relie dans un dossier. Ensuite, vient le moment du crayonné et de l’encrage sur des grands format (50X65cm). Je fais l’encrage au pinceau avec de l’encre couleur sépia et noire, j’y ajoute les volumes au lavis. Les couleurs sont faites sur Ipad Pro avec Procreate, j’utilise une application à effet aquarellé. J’essaie au maximum de me rapprocher d’un rendu traditionnel.
Ce camp est-il est vraiment protégé de l’extérieur, où des commandos ennemis s’y infiltrent-ils parfois ?
Il peut y avoir des attaques la nuit et des enlèvements, je me souviens qu’il y avait eu une attaque dans le camp de Malakal a plusieurs centaines de kilomètres de Bentiu, il y avait eu plusieurs victimes… Les enfants enlevés dans les camps ou les villages sont le plus souvent enrôlés comme enfants soldats. L’UNICEF fait tout ce qu’il peut pour les faire libérer et les soigner psychologiquement pour les réinsérer dans leur familles.
Pourtant, malgré la misère, la vie en sursis, les drames, il y a beaucoup de sourires dans votre album. Les gens ont cette force-là ? Ça se sent ?
Oui, même dans les pires situations, il y a toujours des sourires. Chez les enfants, surtout, qui sont les premières victimes innocentes de ces conflits violents. Mais j’ai croisé beaucoup de regards perdus notamment chez des femmes, c’était déchirant.
Il y a le sourire, et l’art qui reprend ses droits. À l’heure où le Covid a fait dire aux dirigeants que la culture n’était pas essentiel, là-bas, on se rend compte à quel point il est essentiel, peut permettre de tenir le coup, de relever la tête ?
Oui malgré tout, je pense que l’art, le dessin, sont des activités uniques et libératrices, en général, et je l’ai vraiment vérifié lors des ateliers sur place. Je ne sais pas si ce genre de mission a été renouvelé, c’est difficile à organiser. Je j’espère, en tous cas. Mais j’ai donné des cours à des instituteurs pour qu’ils enseignent des bases de dessin aux enfants avec le support de livres sur les techniques du dessin.
Il y avait aussi un artiste dans le camp, il faisait des panneaux publicitaires. Je me suis inspiré de lui dans le livre, il a participé à la fresque sur le mur. de l’école et il avait beaucoup de talent.
Le problème, c’est le pétrole ?
Bien sûr , et il est une des causes et enjeu de ce conflit.
Cet ouvrage se veut aussi choral, invitant des personnages, des survivants, à raconter leur histoire. Par des pictogrammes. Comment avez-vous décidé de le dessiner comme ça ? Pour épargner au lecteur des scènes d’horreur, comme Spiegelman le fait avec Mauss, par exemple ?
J’ai essayé au maximum d’épargner le lecteur d’images violentes, les scènes difficiles des « enfants perdus du Soudan »sont racontées par des dessins un peu naïfs pour rester dans le style des dessins réalisés sur les « Tukuls », les maison du Soudan du Sud, et rester sur ce fil rouge de mon livre qui est le dessin.
Comment créez-vous votre découpage, intense. Avec ces images pleines planches, ces vignettes sans texte juste dans la contemplation ? L’alchimie est magnifique. Dans une grosse partie de ces images pleines planches, vous longez le grillage du camp, le dessinez sous toutes les coutures… jusqu’au moment où il craque ?
Merci, le découpage découle du scénario et comme je suis plus dessinateur que scénariste, je fonctionne beaucoup par l’image, alors, je peux puiser dans ma mémoire visuelle ou avoir un déclenchement d’idées en visionnant mes photos.
Êtes-vous retourné là-bas depuis ?
Je ne suis pas retourné dans le camp et n’ai pas de nouvelles des enfants, je vais essayer de voir avec l’Unicef s’ils savent ou ils sont, sortis du camp ou toujours à Bentiu. j’espère en tous cas qu’ils vont bien .
Avez-vous prévu d’autres voyages prochainement ?
Je rentre d’un voyage en Gambie initié par l’Alliance Française de Banjul avec Laurent Galandon, on prépare un album (Chez Maghen) qui se déroule dans ce pays, ça parlera de pêche intensive…
Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Je commence un album scénarisé par JD Morvan et Philippe Broussard chez Dupuis Aire Libre. Il fera partie d’une série de 8 albums distincts adaptant 8 récits récompensés par le Prix Albert Londres. À chaque fois, des reporters, des scénaristes et des dessinateurs différents.
Waow, ça promet. Merci Jean-Denis et bonne odyssée.
L’oeil du marabout est à lire aux Éditions Daniel Maghen.
Preview :

