Piments zoizos, l’incendie dans la bouche, puis dans la mémoire des enfants oubliés de la Réunion, à l’identité bafouée lors de leur arrivée en France

© Téhem

Ah quel beau département français que l’île de La Réunion ! Quel bonheur de naviguer entre plages et hauteurs brumeuses, entre civilisation et nature luxuriante résistant aux assauts technologiques. Culinairement, culturellement, historiquement, le métissage est partout et donne sa saveur aux échanges, aux rencontres. D’autant plus que sous ces autres latitudes françaises, on en prend le temps. Pour y être allé au mois de novembre, les souvenirs semblent impérissables. Mais l’idyllisme touristique a ses limites, ce petit trésor de l’Océan indien a aussi ses douleurs, ses cicatrices. En prenant comme titre piments zoizos (allez-y mollo si vous en portez un sur votre palais, on se sent vivre comme on dit), Téhem raconte le destin sans racines des enfants de la Creuse.  Enfants oubliés de la Réunion, par l’ingérence de la métropole dans les vies de famille. Cet article est aussi l’occasion de parler de l’excellent La drôle de guerre de Papi et Lucien, de Téhem avec Fabrice Erre.

© Téhem chez Steinkis

Résumé de l’éditeur : Un scandale de la Ve République à hauteur d’enfants ! Entre 1962 et 1984, quelque 2 000 mineurs de La Réunion sont séparés de leur famille et envoyés en France où leur est promise une vie meilleure. Jean n’échappe pas à ce destin. Éloigné de sa petite soeur, il est transplanté en Creuse. De foyers en familles d’accueil, il fait la rencontre d’autres enfants réunionnais dans la même situation que lui. Une vie durant, entre errances et recherches, il tentera de comprendre pourquoi…

© Téhem chez Steinkis

Quelques heures d’avion, voilà le saut qu’osent certains habitants du continent pour trouver leur havre de paix professionnel et personnel à La Réunion. Et vice-versa. Pourtant, dans ces virages sur lesquels se risquent les bus n’ayant pas froid aux yeux (c’est vrai qu’on a vite chaud là-bas) ou coast to coast, il paraît que des habitants d’un coin de cette petite île n’ont jamais vu l’autre côté. Après tout, c’est peut-être mieux de cultiver son jardin secret que d’être embarqué de force dans une aventure qu’on n’a pas choisie, sans retour. Il y a la politique de l’enfant unique et la celle de la transplantation.

© Téhem chez Steinkis

Durant plus de vingt ans, pour répondre à la hausse démographique explosive de La Réunion, des petits génies métropolitains et inhumains ont eu l’idée de rapatrier ces enfants « en trop » en Europe, dans les campagnes françaises. Un crève-coeur pour les familles qui ont dû se résoudre à ce schéma pour nouer les deux bouts, une incompréhension et une punition pour ces petits bouts d’chouchou, n’ayant pas l’âge de comprendre l’incompréhensible. Quelques minutes avant cet au revoir sans adieu, « Zean » avait crevé le ballon de sa soeur Didi pour voir le mécanisme à l’intérieur qui le faisait rebondir. La gaffe de trop qui l’a envoyé dans l’inconnu? Il s’en est voulu une bonne partie de sa vie. Alors qu’une mère et une soeur, partie (« enlevée ») au même moment que lui et dont Jean fut directement séparé, existent quelque part, lui s’est senti orphelin, brinquebalé de familles en familles, parce que non adapté ou pas forcément volontaire pour faire le métier à bas coût qu’on lui destinait.

© Téhem chez Steinkis

Dans ce documentaire que Téhem a voulu fictionnalisé, sur des bases solides conférées par l’historien Gilles Gauvin, membre de la commission d’information sur les enfants dits de la Creuse (mais qui en réalité se sont retrouvés aux quatre coins de la France), l’auteur suit pas à pas ce retour dans un pays qu’il ne connaît pas, ou plus, de Jean. À tâtons et avec le courage et la patience de dénouer une pelote de laine que l’administration et ses fonctionnaires sans âme (et quand bien même ils en avaient une, on a bien essayé de les faire taire et de n’entreprendre aucune démarche qu’ils pourraient regretter, même s’ils auraient voulu agir pour le bien des « arrachés », heureusement Jean, dans sa quête, put compter sur un indécrottable allié malgré un océan de différence). Parce que non content d’emmener ces gamins et gamines à des centaines de kilomètres de leurs jeunes repères, on leur a changé leur nom, leur identité, leur date de naissance même parfois. Alors, comment retrouver la chair de sa chair… qui peut parfois se trouver à quelques kilomètres de vous sans rien en savoir?

© Téhem chez Steinkis

Ce sort-là est d’une tristesse sans nom. Pourtant, Téhem, toujours avec ce trait un peu « Tchô », très expressif et enfantin, mais avec une vraie profondeur, amène de l’emballement, de la découverte, de la curiosité. De l’empathie aussi pour un personnage dont on ne souhaite en rien avoir la vie, effacée. Téhem renourrit les chairs et les coeurs, avec l’humanisme dont ont manqué les penseurs et les acteurs de cette triste et amorale opération. L’auteur nous donne là aussi une porte d’entrée sur ce rayon de soleil qu’est la Réunion, la profonde bonté de ceux qui y sont nés et la diversité de son peuple et de ses paysages. Il fallait de la nuance pour sortir grandi de cette histoire écoeurante, Téhem l’apporte avec finesse.

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La drôle de guerre de papi et Lucien

© Erre/Téhem chez Auzou

Dans un tout autre registre, Téhem a signé, dernièrement, le premier tome de La drôle de guerre de Papi et Lucien avec Fabrice Erre, ce professeur de lycée qui manie toujours aussi bien l’équilibre entre amuser et édifier. Si j’ai d’abord cru, par la couverture, que Lucien et Papi seraient d’autres Marty et Doc Brown, il n’est pas question de voyage dans le temps pour les héros ici présents.

© Erre/Téhem chez Auzou

Résumé de l’éditeur : 1940. Papi est un ancien poilu, toujours très remonté contre les Allemands. Pour lui, rien ne vaut une bonne tranchée ! Son petit-fils, Lucien, essaye de lui expliquer que ce nouveau conflit qui s’annonce n’a rien à voir avec la Grande Guerre. Un jour, Papi entend l’appel du Général de Gaulle à la radio. Remonté comme un coucou, il décide d’aller rejoindre la Résistance à Londres. Avec courage (et une bonne dose d’inconscience) Lucien et son grand-père démarrent un incroyable road-trip à travers la France, sur un chemin semé d’embûches.

© Erre/Téhem chez Auzou

Lucien et Papi sont des personnages bien de leur temps, c’est-à-dire juin 1940, quand la guerre recommence. Ce que papi prend un peu à la légère alors que, en bon élève, Lucien lui explique la situation et en quoi cette guerre à nouveau voulue par les Allemands n’est pas la même que celle de 14-18. Ce n’est pas courant de voir ce genre d’ouvrage échapper à l’habituel parrainage des grands pour les petits. Ici, les rôles s’inversent, et Lucien, qui n’a froid ni aux yeux ni aux lunettes (héritage de ses parents, tous deux partis à la guerre), entraîne son aïeul dans une folle aventure qui les voit passer sur les routes de l’exode et les checkpoints, sur la terre comme dans les airs. Et, contre toute attente, ce sont les Allemands qui auront à bien se tenir.

© Erre/Téhem chez Auzou

Au contact des figures fortes de cette France occupée ou à délivrer, Pétain et De Gaule, Papi l’ancien Poilu a vite choisi son camp, il veut résister et le duo n’a comme autre horizon que Londres.

© Erre/Téhem chez Auzou

Avec Fabrice Erre au volant, pour glisser dans la grande aventure quelques pistes historiques à prolonger dans un dossier en fin d’album, Téhem s’éloigne de la retenue si sensible de Piments Zoizos pour lâcher les chevaux et se laisser aller par le rythme trépidant de cette odyssée sur les routes d’une France qui retient son souffle. Pendant que les nazis (pas les boches, explique Lucien!) hurlent – dans une typographie très germanique – de voir leurs plans être déjoués par un duo si inattendu. On pense à des films comme La grande vadrouille mais les deux auteurs se gardent bien de plagier leurs illustres prédécesseurs pour tracer leur voie tout aussi décomplexée et riche de confrontations (parfois nez contre nez) entre des personnages de passage ou qui s’installent durablement dans ce périple. Comme Helmut, le pilote d’avion tyrannisé par nos héros, sans le vouloir. Faites l’humour, pas la guerre, dans cette BD pop et désinvolte, la recette marche toujours, avec une frénésie salutaire.

© Erre/Téhem chez Auzou

Titre : Piments zoizos

Récit complet

D’après des faits réels

Scénario, dessin et couleurs : Téhem

Genre : Drame, Récit de vie

Éditeur : Steinkis

Nbre de pages : 168

Prix : 20€

Date de sortie : le 17/03/2022

Extraits: 

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Série : La drôle de guerre de Papi et Lucien

Tome : 1 – Destination : Londres !

Scénario : Fabrice Erre

Dessin et couleurs : Téhem

Genre : Aventure, Guerre, Humour

Éditeur : Auzou

Nbre de pages : 56

Prix : 11,95€

Date de sortie : le 08/04/2022

Extraits: 

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