La Baule, nid d’espions et sortie de route pour les camions du diable: Tillieux est inévitablement inimitable !

On vous en parlait il y a peu, Tillieux a bien sa place parmi les géants du Neuvième Art et cette année 2018 (l’année des quarante ans de sa disparition) est riche en parutions, et notamment sous le signe du Jaguar, de Marc Jaguar : avec l’édition patrimoniale du Lac de l’homme mort et, désormais, la suite tellement attendue des Camions du diable restés très inachevés puisque Maurice n’avait pu en réaliser que huit avant d’être fauché par la mort. Huit pages sur 65, l’amorce d’une histoire, entretenant le mystère qui demeurerait irrésolu… jusqu’à ce qu’un team de fins limiers aimant (faire) rouler des mécaniques et des tractions prenne place dans l’aventure : Étienne Borgers, Jean-Luc Delvaux, Walthéry et Béa Constant. Malheureusement, on avait tellement hâte qu’on a loupé le premier virage.

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© Tillieux/Borgers/Delvaux/Constant/Walthéry chez Dupuis

Résumé de l’éditeur : Mais que contient donc la valise ? Une question que tous les lecteurs du second épisode de Marc Jaguar, « Les camions du diable », ont eue sur les lèvres – certains durant plus 40 ans ! Car lorsqu’il entame un nouvel album pour son héros photographe, Maurice Tillieux ne sait pas que l’interruption du journal (« Risque-Tout ») dans lequel devait paraître l’histoire mettra fin au projet après la publication des sept premières planches. Un projet avorté à deux reprises, puisqu’en 1978, alors que le créateur de Gil Jourdan et de Félix décide de reprendre ce récit, il décède brutalement dans un accident de voiture.

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C’est clair, à la vue de la maquette qui nous glisse sans sommation dans le feu de l’action, cet album à la fois hommage et posthume sentait bon. Un coup de volant incisif qui vous envoie dans le décor, la vitre qui vole en éclats, des personnages Tillieux-esque mais que la patine 2018 fait crever l’écran et le papier, on adhérait complètement. Et pourtant…

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Pourtant, force est de constater qu’en voulant s’approcher du mythe Tillieux, les auteurs se sont brûlés les ailes (de bagnoles) et se sont égarés à des lieues de l’art du papa de Gil Jourdan et de César. Pourtant la base est bonne, l’histoire est rythmée, les voitures sont rutilantes, les balles échangées sifflent et le casting est d’enfer, mélangeant escrocs et truands des quatre coins d’un monde complètement fou et loufoque et aux prémisses du monde d’aujourd’hui et de son potentiel destructeur quand la course à l’armement dérape. Mais pourtant, rien n’y fait et force est de constater que l’art de Tillieux est sans doute inimitable autant qu’il est inévitable. Son art coule de source et sa frénésie à couper le souffle marche parce qu’elle est lisible.

© Tillieux

Dans l’oeuvre de ses héritiers graphiques plus que narratifs, c’est là que le bât blesse, c’en est devenu illisible. Au niveau des actions, dans les moments cruciaux, d’abord; les vauriens se tapent (dur) dessus et tout d’un coup un gnon sorti d’on ne sait où part dans le visage de l’un ou de l’autre. Force est de constater que Jean-Luc Delvaux est malheureusement bien incapable d’atteindre la fluidité de Tillieux. En fait, dans certaines séquences (que, du coup, on est dans l’obligation de relire plusieurs fois pour, finalement, se résigner à ne pas les comprendre), on a la terrible impression qu’il manque une case voire deux dans des ellipses trop nombreuses et inadéquates. Comme dans les films hollywoodiens dans lesquels les studios sont trop interventionnistes et que le réalisateur voit son bébé lui échapper. C’est haché, gâché. Même si, outre ses faiblesses, Jean-Luc Delvaux est habile à faire rugir les moteurs de quelques belles voitures désormais ancestrales et à faire gémir une belle bande de salauds qui a pris La Baule, Monaco et même Renan pour des nids d’espion. Les personnages sont bien campés, Delvaux a réussi à actualiser le graphisme façon Tilleux, simple et efficace. Les couleurs de Béa Constant sont également réussies, retrouvant l’esthétisme des années 50, sans trop pousser le réalisme. Ça fonctionne bien.

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C’est illisible aussi dans les textes car l’affaire dans laquelle s’englue Marc Jaguar est beaucoup trop sérieuse, trop complexifiée, trop documentée sur les agissements de telle ou telle bande de truands. Plus comme un James Bond qu’un OSS 117. Si bien qu’à force de données techniques, là encore, on se perd un peu… pour ne jamais s’y retrouver. On sent tout l’amour des auteurs et on refuse de croire que cet album soit primordialement commercial mais on sent aussi leur profonde maladresse: ils ont voulu se faire plaisir mais ça ne veut pas marcher (la fin de l’album après la fin de l’histoire, qui appellerait bien une suite d’ailleurs, devient un jukebox de titres cultes mais c’est sans intérêt et ça ne fait que surcharger un peu plus l’ensemble).

© Tillieux/Borgers/Delvaux/Constant/Walthéry chez Dupuis

D’autant plus que les fulgurances et réflexes humoristiques dont Maurice Tillieux se servait dans son cocktail détonnant d’action et d’humour sont aux abonnés quasi-absents, timides. Même si Peter Lavolige, le détective privé qui reprend du service et qui a la chance à la bonne, se charge de dérider l’assemblée, poursuivi par un cheikh adepte des casinos. Bing et rebing.

© Tillieux/Borgers/Delvaux/Constant/Walthéry chez Dupuis

Et même si Peter-la-pate-de-lapin vole un peu la vedette à Marc Jaguar, les auteurs réservent à celui-ci un traitement étonnant puisque le reporter (qui semble ne plus l’être du tout et a troqué son appareil photo contre un flingue) montre un nouveau visage plus dur et peut-être moins sympathique. Aurait-il été soudoyé par l’appât du gain, au point de devenir malhonnête et de se faire traiter d’escroc par plus escroc que lui ? C’est plutôt chouette en tant que lecteur de voir sa perception d’un héros détournée et mise en doute.

© Tillieux/Borgers/Delvaux/Constant/Walthéry chez Dupuis

Bref, dans cette bonne histoire à potentiel malheureusement mal exécutée, tout manque finalement d’aplomb et de précision que pour prendre réellement notre pied et croire en cette suite qui, on le dit à regret, aurait mieux fait de rester inachevée. D’autant plus qu’en quarante ans, comme dans l’Alph-Art ou plus récemment La forêt millénaire de Jiro Taniguchi, le lecteur a forcément dû et pu s’inventer sa petite histoire face à laquelle le quatuor a bien du mal à rivaliser. Les camions du diable ne tenaient pas la route, ils se sont écrasés dans un décor bien trop hanté par l’ombre de Tillieux. Même si l’amour est le moteur, celui-ci s’est noyé.

Série : Marc Jaguar

Tome : 2 – Les camions du diable

Scénario : Maurice Tillieux et Étienne Borgers

Dessin : Jean-Luc Delvaux

Couleurs : Béa Constant

Sous la supervision de : Walthéry

Genre : Aventure, Espionnage, Humour, Polar

Éditeur : Dupuis

Collection : Patrimoine

Nbre de pages : 80

Prix : 24 €

Date de sortie : le 06/04/2018

Extraits : 

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