Grand Corps Malade fait son plan B, B comme Big Bang, la collision des univers par la force des rencontres

Dans un mois, Esperanzah coulera des jours heureux au pays de la Sambre, sur les hauteurs floreffoises. Un festival respecté depuis longtemps qui préfère aux lettres de noblesse (qu’il possède, c’est sûr), celle des nobles engagements. Et si le slogan « Un autre monde est possible » peut sembler bien naïf aux yeux de certains qui aiment survoler les choses, il peut sembler aussi ambitieux et inébranlable quand on voit l’énergie développée par le festival et ceux qui le portent à bien faire ressentir les choses et ses combats. Cela passe, notamment, par sa programmation (on y revient très vite) composée d’artistes qui ont toujours des choses à dire quel que soit le style de musique qu’ils pratiquent. Et avec Grand Corps Malade, le rendez-vous estival a trouvé un porte-voix de grande classe. Encore plus à l’écoute de son dernier album, Plan B. Bien mieux qu’un plan A.

Alors on va relever les yeux, quand nos regrets prendront la fuite
On se fixera des objectifs à mobilité réduite
Là bas au bout des couloirs, il y aura de la lumière à capter
On va tenter d’aller la voir avec un espoir adapté (Grand Corps Malade – Espoir adapté)

Arrivé début de cette année, Plan B a fait beaucoup parler de lui dans une phrase de Christine Angot, jugée assassine mais surtout péremptoire et maladroite. Souvenez-vous, un peu après le prime time, la chroniqueuse de Laurent Ruquier, face à Grand Corps Malade, disait : « Être artiste, c’est toujours un plan B, le résultat d’un échec. » Comme si un plan A ne reprenait pas la première lettre du mot artiste ! Pendant des semaines, cette phrase a choqué et a vu se révolter des artistes à temps complets ou partiels qui sont de plus en plus malmenés par les politiciens (en BD, au théâtre…) et qui, s’ils ne réagissent pas, verront leurs vivres coupées, de plus en plus.  D’ailleurs, on en connait plein qui se sont épanouis dans ce premier choix artistique même si les temps sont parfois durs et qu’ils doivent se choisir un plan B, alimentaire celui-là. Il y a autant de Plan B que d’humains sur Terre.

Soit, le débat n’est pas là et toute cette polémique a peut-être fait passer au second-plan le nouvel album du slameur qui devient de plus en plus chanteur. Pourtant, son plan B (et, dans son cas, c’est tout à fait vrai puisqu’il se voyait sportif avant que le destin ne lui coupe les jambes) à lui, il est bien plus riche que le débat. Parce que dans Plan B, le B signifie Basket mais aussi Bâton dans les roues et celui qui l’aide à maintenir droite sa grande carcasse. Parce qu’un B, c’est moins raide qu’un A, il y a des arrondis, des détours, pour des aventures. Et des aventures, humaines avant tout, Grand Corps Malade en propose quinze, le nombre de morceaux qui composent cet album et se vivent comme des histoires dans un monde qu’on reconnaît entre milles, le nôtre. Des rencontres, de toutes sortes.

Plan B, c’est avant tout un titre bien choisi qui prouve toute sa richesse et joue le jeu des comparaisons rythmées et rimées, navigant entre humour et punchline, du coin de la rue à des soupçons géopoétiques (MC Solaar n’en a pas le monopole). Ça claque, ça clashe et ça ratisse large, tout le monde se retrouvera dans ce premier titre bien balancé.

« Parce que, la vie, c’est une obligation d’s’adapter sans trembler
Que c’est l’art des seconds choix, des autres options et des plans B
Parce que, pour le nom d’ton nouveau disque, tu émets une nouvelle idée
Originale et poétique, vu qu’t’as choisi Plan B » (Grand Corps Malade – Plan B)

Ça fédère, donc. Ça rassemble et fait se confondre le passé et le présent dans une consultation chez le docteur, qui paie. Acouphènes, c’est la méfiance puis l’acceptation, les souvenirs qui remontent à la surface et s’unissent pour créer l’humain que vous êtes maintenant, résultat d’une vie en cours avec ses hauts et ses bas, du Brassens et du Barbara, chatoyant plutôt qu’à désavouer. C’est bien troussé, ça scratch et ça nous accroche au passage.

Puis, c’est déjà un des temps forts de l’album, sur des sonorités orientales. Grand Corps Malade sort de sa bulle de confort et refuse de ne pas voir les humains derrière les regards. Ceux qui nous transpercent ou se montrent timides, honteux ou en colère, dans la rue, au quotidien. Au feu vert ou au feu rouge. Sans besoin d’un Manhattan-Kaboul, c’est là que Fabien a croisé Yadna. Une nouvelle fois, la comparaison est précise entre l’homme pressé dans sa voiture et le périple d’une combattante, d’une femme qui rêve meilleur que les bombes et la saleté du pays dont elle préfère ne pas se souvenir mais dont l’écho la glace toujours : Syrie. Elle a traversé des mers, risqués sa vie et là voilà arrêtée au feu rouge, le nez sur les vitres qui restent de marbre. Quoi que… Le parcours de Yadna peut faire son chemin, pour peu qu’on ne s’arrête pas aux idées reçues et qu’on ne soit finalement pas si pressé. C’est tellement bien vu, ça nous prend tellement le coeur.

Elle mendie au feu rouge avec la détresse comme baîllon
Elle se renseigne sur ses droits, petite princesse en rayon
Elle imagine parfois sa vie d’étudiante dans son pays
Si la justice avait des yeux, si la paix régnait en Syrie
Elle sourit même parfois, quand elle trouve la force d’y penser
Elle rêve en syrien mais, là, elle pleure en français (Grand Corps Malade – Au feu rouge)

Après cette aventure sur le périph, c’est en chanteur que revient GCM dans son quotidien pour mieux nous raconter sa rencontre avec… son fils avec le lot d’émerveillements dont ce cadeau est porteur. Le texte est moins recherché, plus facile mais avec toujours de belles idées (« Tout est si simple que même ton rêve paraît normal, C’est de voler dans l’espace avec les étoiles ») et ce n’est pas plus mal pour entourer ce petit bonhomme d’amour. La musique est de Ben Mazué mais qu’est-ce qu’on sent l’influence d’un Renaud dont on sait la relation qui lie Grand Corps Malade et Petit Corps Hagard.

Et voilà qui nous amène la première histoire d’amour de cet album et à son premier duo. Grand Corps Malade, s’il est resté seul mais pas esseulé (Plan B fourmille de présences, vous l’aurez compris) dans ce sixième opus n’est jamais contre une collaboration (Calogero, Dionysos ou encore le sublime album-concept Il nous restera ça). C’est en compagnie de sa protégée, Ehla, que Fabien s’immisce entre Mme Rouge et M. Bleu. Ce n’est pas le Cluedo, c’est le poker des sentiments. Celui qui change l’allure des dimanches soirs, une déclaration qui évite le mièvre et trouve la fièvre pour célébrer dix ans d’amour entre Fabien et Julie. Une osmose qui nous fait rêver.

Plus loin, c’est une autre déclaration d’amour, encore un peu plus touchant, à laquelle Grand Corps Malade prête vie en compagnie du fidèle Rachid Taxi. Une déclaration en deux temps, à deux personnes : à une maman, peut-être un peu trop protectrice (comment lui en vouloir) et à une Vie formidable, qui fait que parfois on en oublie de rentrer chez soi.

Une vie ou mille, comme on en a tous eu… il suffit de s’en rappeler de « secouer sa mémoire ». Angelo Foley, à la direction musicale de tout cet album et compositeur de bien des morceaux, fait un travail d’orfèvre, s’ajustant à la précision textuelle de ce maître dans l’art des métaphores et des allitérations pour faire un beau mariage, généreux et éclatant. Et c’est là que pointe l’envie de danser, de célébrer, pas étouffante mais parcimonieuse. Elle se prolonge avec Le langage du corps, dans laquelle celui qui en a un grand avoue s’être sorti les vers du nez pour faire son bilan de santé et voir que tout, du verbe à la plume, fonctionne fort bien. Les réflexes sont bons !

« Gentil fils bien élevé et p’tite caille-ra morve au nez

Adolescent bien casse-couille et sportif touche à tout

Tennisman et sprinteur, basketteur bien physique

Prof de sport, entraîneur, bientôt tétraplégique » (Grand Corps Malade – 1000 Vies)

De A à B, la dichotomie est bien plus riche qu’il peut sembler, on l’a dit, et notre slameur au débit d’enfer n’a pas fini de le prouver, faisant le bon de l’un à l’autre, donnant suite au premier morceau de l’album et démontrant que le plan A et le plan B sont deux facettes d’une même pièces et peuvent interagir entre elles. Des arènes de basket aux salles de concerts, il y a toujours un public pour se lever et applaudir et notre sportif de la rime a pris la syllabe au rebond. Avec Charade, Grande Âme Valide se raccroche à cette idée du vivre-ensemble et de l’ouverture qui sert de fil rouge à cet album, toujours dans un style qui irrigue qui ne s’arrête plus à compter les pieds mais met les paroles de la moitié d’un album actuel en une seule chanson, rassemblant banlieue et belle ville, les réconciliant et les réconfortant dans une force commune, celle qui se tire de la différence.

Et tant qu’à se la jouer à la Goldman, « Tout mais pas l’indifférence », GCM se fait plaisir et dresse une statue à un héros. Comme Obispo l’a fait avec Polnareff. Pour Fabien, le plus grand, c’est Patrick. Pas Patriiiiiick, juste Patrick Balkany. Un monsieur attachant, ce monsieur. De sa grande taille, notre humoriste en herbe lui taille même un costard. Avec quelques mèches qui font mouche. Non, sans déc’, le vrai héro, c’est Issam, ado-mascotte et super-héros de l’association des enfants malades du cancer que parraine Grand Corps pas si Malade. Un héros de l’ordinaire, encore une fois, comme on pourrait en croiser sans se retourner… et qu’est-ce qu’on raterait. En 1’53 crescendo, durant lesquelles on est restés scotchés à ces mots si sensés, dégoupillés, Grand Coeur Aimable nous dit une nouvelle fois la fortune qu’il y a dans les regards et dans les sports de contact qu’il pratique.

C’est aussi le cas dans Ensemble, avec ses accents stromaeiens sur le refrain, qui balaie l’égoïsme et le self-made-man pour faire valoir l’esprit d’équipe. En temps de coupe du monde mais aussi par tous les temps. Surtout. Enfin, l’album se termine sur un dernier duo avec la percutante Anna Kova (la voix du All in you de Synapson) et une chanson qu’on connait déjà sur le bout des doigts et de nos voix puisqu’elle bousculait le générique de Patients, le film autobiographique de Grand Corps Malade et Mehdi Idir. Espoir Adapté, quelles que soient les difficultés, on y arrivera et cet artiste d’exception nous y aide.

Son Plan B (produit de manière indépendante) est une ode vibrante et réaliste, dans laquelle les mots et les sonorités et compositions trouvées par Angelo Foley, Benoît Simon, Baptiste Charvet, Bruno Dias ou encore Ben Mazué trouvent une harmonie, un renforcement mutuel qui les empêche de faire de la figuration mais de la sensation, de la construction d’un collectif, d’une société, d’un monde qui ne peut qu’être meilleur.

En concert à Esperanzah!, le dimanche 5 août de 19h30 à 20h30. Et il se pourrait bien qu’on ait bien vite des places à vous faire gagner !

Titre : Plan B

Artiste : Grand Corps Malade

Nbre de pistes : 15

Durée : 52 min

Label : Anouche Productions

Distribution : Caroline/Universal

Date de sortie : le 16/02/2018

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