Destination Internet avec Mathieu Burniat : »L’importance d’internet ne se mesure pas par les outils prédéfinis qu’il offre mais par ce qu’on va pouvoir créer »

Vous y êtes, il vous est nécessaire tous les jours, il sait tout de vous. Bon, la devinette n’est pas bien difficile et vous mettez déjà le doigt sur Internet. Mais au-delà du communément accepté sur cet univers tentaculaire et néanmoins quasi-vital depuis quelques années. Pour éclairer notre lanterne, Jean-Noël Lafargue et Mathieu Burniat n’ont pas leur pareil pour nous expliquer l’envers du décor, dans ses aspérités mais aussi ses plus belles vacances. Ça se passe dans La petite bédéthèque des savoirs et nous avons posé quelques… heu… pas mal de questions au dessinateur et spécialiste de la BD didactique, Mathieu Burniat.

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Bonjour Mathieu. Avant toute chose, comment êtes-vous arrivé dans La petite bédéthèque des savoirs ?

Il n’y avait pas encore d’album quand on m’a approché. Les quatre premiers tomes étaient en développement puis les éditeurs savaient que je préparais ma bande dessinée sur la physique quantique avec Thibault Damour. Ils m’ont laissé le choix du sujet, et c’est parti comme ça.

Les mystères du monde quantique © Damour/Burniat chez Dargaud

En compagnie de Jean-Noël Lafargue, déjà coauteur d’un autre album de la BDTK.

Jean-Noël, on me l’a présenté comme la personne qu’il me fallait pour aborder une thématique comme internet. Jean-Noël, c’est un théoricien de l’art, il connait bien la bd et lui a consacré des ouvrages. Puis, c’est un pionnier de l’ordinateur personnel. Un touche-à-tout, en réalité. C’était important pour aborder les différentes facettes d’internet, de la sociologie à la géopolitique.

C’était important pour vous de choisir le sujet ?

C’est à ça que je fonctionne. Je choisis toujours un sujet où je ne m’y connais pas du tout. C’était le cas avec la physique quantique. Et comment ne pas penser à l’ère d’internet. Je pensais que c’était un phénomène non-matériel. Jean-Noël m’a expliqué que non, qu’internet était tangible, avec des réseaux, des câbles sur des centaines de milliers de kilomètres. Ainsi, on pouvait toucher les gens, les jeunes qui utilisent internet sans en connaître que l’interface, comme un espace de liberté qui peut s’avérer être aussi un outil de propagande, en Chine par exemple, et souffrir de plein de restrictions, sur les réseaux sociaux. Sans oublier le fonctionnement des géants d’internet.

© Lafargue/Burniat chez Le Lombard

Du coup, Jean-Noël a réalisé un gros corpus, un texte énorme, une mine d’information qu’il m’a donnée en me disant : « Fais-en ce que tu veux ». J’ai donc choisi les sujets qui m’intéressaient, tout en veillant à la fluidité qu’ils seraient capables d’amener à l’histoire.

Et avec une héroïne improbable.

Cette Géorgienne, Hayastan Shakarian, qui va couper un câble en vue de le revendre et va, sans le savoir et alors qu’elle ne connaît même pas l’existence d’internet, priver une partie de son pays et toute l’Arménie voisine d’Internet. C’était cette héroïne ignorante qu’il me fallait, une anti-héroïne dans laquelle chacun peut se projeter de par sa méconnaissance d’internet. Puis, cette Géorgienne, ça tombe bien, elle possède un filleul, le représentant idéal de cette génération qui utilise les réseaux sociaux, pour qui Internet ne semble avoir aucun secret, alors que c’est tout le contraire. Vous l’aurez compris, je n’aime pas ces bandes dessinées dans lesquelles, un spécialiste s’exprime de bout en bout, avec une voix off, etc. Bref, ou le format BD n’apporte pas de plus-value. Avec cette héroïne géorgienne, j’avais mon fil rouge.

© Lafargue/Burniat chez Le Lombard

Et tant qu’à parler de fil, parlons de câble, et de cet autre héros, ce guide dans cette aventure, qui ressemble à une carotte, non ?

(Il rit) C’est vrai. Ce câble qui entraîne notre Géorgienne dans l’aventure d’internet, j’ai voulu le dessiner en ayant dans l’esprit le souvenir marquant de cette séquence cartoonesque dans Jurassic Park qui présentait l’ADN avec un personnage interactif.

Vous parliez de fluidité, et vous arrivez tellement bien à la mettre en scène, sans temps mort. Et quand on croit que ça finit, ça repart à nouveau, et John Travolta apparaît.

Oui, ce Même comme on dit. L’important, dans cet ouvrage, était de ne pas souffrir de la moindre page blanche. Il y a beaucoup de textes, beaucoup d’éléments, et il fallait arriver à le mettre en dessins. C’est le défi avec ce questionnement : comment lier les deux ? Qu’amener comme plus-value ?

© Lafargue/Burniat chez Le Lombard

Dans un format « pocket », qui plus est.

J’aime ben ce format qui nous oblige à aller à l’essentiel. L’info doit être visible de suite et ça va dans le sens du récit et du support narratif. On ne peut pas broder.

Cela ne vous empêche pas de mettre quelques détails. Comme, au détour d’un écran, ce moteur de recherche Écosia.

Oui, c’est ce moteur de recherche que j’utilise, désormais, car pas dirigé politiquement mais ayant une portée écologique puisqu’il reverse ses revenus publicitaires à un programme de reforestation. Je ne lui connais pas de revers. Après, je dois bien admettre qu’il est moins performant que d’autres moteurs de recherche. Il n’a pas les mêmes algorithmes que le maître dans ce domaine, je vous le donne en mille, Google.

Finalement, comment êtes-vous arrivé à faire de la BD du savoir, comme vous l’appelez ?

Pour traiter ce genre de sujet didactique ! Le BD est un bon moyen d’expliquer un texte. Pour tout dire, quand il s’agit de fictions, j’ai tendance à privilégier les romans, les livres, parce que je trouve que le dessin va annihiler l’imagination du lecteur. Alors que dans une BD didactique, la question ne se pose même pas puisque les éléments sont connus d’avance.

© Lafargue/Burniat chez Le Lombard

Pour revenir à l’origine, avant même de faire de la BD, je voulais faire une BD sur la physique quantique. Un copain, calé dans le domaine, m’avait expliqué la théorie des cordes. Au fil de ses explications, les images venaient, je voyais comment expliquer ça. Bon, il m’a fallu quelques années pour rencontrer Thibault Damour et réaliser cette idée. Sinon, quelques années plus tard, j’ai découvert le travail formidable de Marion Montaigne.

Des ouvrages marquants ?

Disons que j’aime quand on tâte la limite de la fiction et du didactisme. Il y a notamment un roman graphique découvert il y a quelques années, Astérios Polyp de David Mazzucchelli. Un pur bijou qui nous emmenait dans l’histoire de l’architecture et l’art, dans leur rapport à l’humain, le rapport entre moderne et post-moderne… À conseiller !

Asterios Polyp © David Mazzucchelli chez Casterman

Sinon, dans le reste, je suis pas mal de blogs. J’aime beaucoup Marion Montaigne mais aussi Boulet. J’ai hâte de découvrir la collection qu’il lance chez Delcourt, Octopus. Puis, si on en vient à mes bandes dessinées sur la bouffe, je ne peux pas ne pas citer Le Gourmet solitaire de Masayuki Kusumi et Jirô Taniguchi qui a sans doute réveillé la fibre en moi.

Et, justement, comment expliquez-vous que des experts comme Jean-Noël Lafargue, comme Thibault Damour avant, viennent voir ce qu’il se passe dans la BD qui, a priori, est assez loin de la littérature scientifique ?

Jean-Noël n’est pas un inconnu du Neuvième Art, il écrit depuis longtemps sur le média. Thibault Damour, moins, c’est vrai, j’ai été surpris qu’il accepte. Je pense que les scientifiques se rendent compte du moyen génial qui est à portée d’eux, loin de la conception vieillotte qui voulait que la BD ne soit que pour les enfants.

Les mystères du monde quantique © Damour/Burniat chez Dargaud

Avec des constats, aussi ?

Oui, un double-constat pour moi. Si Internet a vocation de partage, celle-ci s’oppose à la propagande que peut faire une Chine, par exemple. Mais aussi aux cyber-attaques de grande ampleur, de ces derniers jours.

Puis comment ne pas parler de l’ultra-libéralisation et du fait que les quatre plus grandes entreprises américaines sont des purs produits d’internet. Et au vu de leur puissance, ils peuvent tout se permettre et faire tout ce qu’ils veulent. Il y a monopole, et dès que c’est le cas, c’est très sournois et dangereux.

Autre constat, sur la planète entière, l’accès à Internet est désormais plus facile que celui à l’… eau. C’est effrayant.

Force est de constater que le besoin de communiquer prédomine. Mais même si Facebook investit dans l’accès à Internet pour toute la population mondiale, ce n’est pas altruiste pour autant. Alors qu’il n’y a pas de mouvement pareil pour l’accès à l’eau. Mais bon, cherchez dans quel domaine est le bénéfice.

© Lafargue/Burniat chez Le Lombard

On peut aussi parler d’Amazon et autres Fnac contre qui pas mal d’auteurs ont déjà levé le bouclier.

Je déteste Amazon, son monopole qui s’étend au-delà de la littérature et met en péril des libraires indépendants, les petites sociétés. Amazon creuse le fossé en usant en plus de lois sociales dégueulasses et de paradis fiscaux. Amazon mâche les commentaires là où l’avis du libraire était primordial. Aussi pour faire ressortir des livres qui sont peut-être dans l’ombre des projecteurs.

C’est aussi l’occasion d’aborder le crowdfunding qui explose dans tous les domaines et est bien présent dans le monde de la BD.

C’est intéressant dès lors qu’on n’a pas d’éditeur. Je n’aime pas l’attitude de ces éditeurs qui disent : « Oui mais ça permet d’éditer ce qu’on n’aurait pas retenu en premier choix ».  C’est aussi une manière de ne mettre aucun fric dans les pages d’un auteur. My Major Company faisait pareil avec des maisons de disque. Je ne trouve pas ça bien.

Après, le crowdfunding, au-delà de l’altruisme, c’est une interaction entre particuliers autour d’une envie de voir quelque chose se concrétiser. L’idée est belle.

© Lafargue/Burniat chez Le Lombard

Il y a aussi les blogs BD qui permettent de se faire connaître.

Alors, ça, c’est vraiment une spécificité du monde francophone. Et, pour le coup, autant rendre hommage aux copains qui se retrouvent parfois avec des contrats horribles proposés par un éditeur. Contents d’être édités, ces blogueurs ne négocient pas alors que comme leur album est bien souvent déjà publié en posts sur leur blog, ils n’ont même pas d’avances sur droit.

Sinon, dans les blogs que je suis, il y a Boulet et Montaigne. Puis, Geoffroy Monde aussi. Ces auteurs qui vont plus loin que le récit de leur quotidien chiant et trouvent de vrais sujets. Après, je passe certainement à côté de plein de choses géniales. Ah oui, j’aimais bien Professeur Cyclope, malheureusement c’est fini. Puis, Grand Papier, c’est quand même vraiment bien foutu.

La question des droits d’auteur n’est dès lors pas bien loin.

C’est sûr, les « petits » artistes prennent cher. Même les bandes dessinées peuvent être téléchargées désormais. Après, je ne suis pas trop inquiet pour le monde de la BD. Le support est tellement important, là où le livre ne se conçoit « qu’en » 26 caractères et des miettes. Un album de BD, on a envie de le caresser, de le toucher.

© Lafargue/Burniat chez Le Lombard

Dans ma position d’auteur, j’essaie de toujours veiller à expliquer que les dessins que je peux publier, ne sont pas gratuits, pas libres de droits.

Mais la question d’Internet amène aussi une autre question, celle de la censure, désormais insidieuse qui ne se fait désormais plus a posteriori mais a priori. Et bafoue en quelque sorte les fondamentaux apportés par la révolution française.

Je pense qu’il convient d’être prudent sur cette question. C’est le point de vue de Jean-Noël. Je pense qu’on ne peut pas opposer Internet aux lois de l’époque et qu’il est difficile de tout contrôler. Cependant, quand le web dérape, il faut prendre les devants, en matière de négationnisme, de djihadisme…

De manière plus légère, on voit sur les réseaux sociaux des tonnes de gif, de trolls, de mêmes, d’images comiques. Quel est votre favori ?

C’est marrant de voir à quel point Internet s’est trouvé un nouveau vocabulaire en utilisant des mots anciens qui n’ont désormais plus le même usage. Les trolls, les mêmes. Moi, je suis un grand consommateur de lolcats, je peux passer une heure sans me lasser de les regarder.

© evimilk.com

Qu’avez-vous envie de retenir de ce sujet, au final ?

Je préfère cet idéal de partage et de vitesse, d’accès à la culture, quand elle est légale. Puis, Internet a mis à jour un nouveau médium artistique. De l’art non-marchand qui peut être créé par tout un chacun dans l’échange massif de données.

L’importance d’internet ne se mesure pas par les outils prédéfinis qu’il offre mais par ce qu’on va pouvoir créer. Nous n’en sommes encore qu’au ciment.

Elle a changé votre vision d’Internet, cette BD ?

J’ai appris pas mal de choses en tout cas. À avoir une vision globale mais aussi à comprendre que le fonctionnement d’Internet est finalement très simple, des câbles connectés à des ordinateurs et à des routeurs. Et, finalement, pour une technologie que les gens utilisent depuis le début, on ne s’intéresse pas assez au comment c’est fait ?

Sinon, si je dois juste changer une chose, j’ai une grosse envie de couper Facebook ! (rire)

© Lafargue/Burniat chez Le Lombard

Et si, demain, on vous demandait de stopper tout.

Me passer d’Internet ? Ça va être dur. Je suis trop addict à mes mails. Mais c’est le danger, moi je pourrais m’en passer avec le temps, mais le monde ? Si Internet venait à être coupé, je ne donne pas cher de notre civilisation. C’est pour ça qu’il faut envisager des plans d’urgence, de remplacement. Au niveau de l’énergie, on est encore trop dépendant du charbon, du nucléaire… Il faut être très prudent, faire des sauvegardes.

Internet est à l’image de notre société de consommation et engendre de la pollution mais est aussi susceptible de s’effacer.

Aussi, les réseaux sociaux me font peur. Je n’ai pas encore d’enfant mais j’espère qu’on ne va pas s’enfoncer encore plus. Cet espace est aussi celui du cyber-harcèlement qui ne se fait plus uniquement à l’école mais 24/24h, sans répit. On en revient avec des personnes réellement perturbées par cette violence. Je suis bien content de ne pas avoir vécu cette époque quand j’étais enfant.

Maintenant, d’autres projets ?

Oui, bien sûr. Une autre BD didactique dont je ne peux rien dire, maintenant. Mais encore un sujet qui fait sens. Puis, j’ai un autre projet de BD muette, psychédélique et fantastique qui prendra lieu dans la nature.

Ah oui, au fait, Jean-Noël, qui est aussi programmateur, et moi avons créé un petit jeu en ligne, Pèteuncâble, sur le site du Lombard. Ça arrive dans les prochains jours. Un jeu vidéo à la Mario avec comme héros la grand-mère géorgienne et le câble.

Histoire de prolonger le plaisir. Merci beaucoup Mathieu !

Titre : Internet

Sous-titre : Au-delà du virtuel

Récit complet

Textes : Jean-Noël Lafargue

Dessin et couleurs : Mathieu Burniat

Genre  : Documentaire

Éditeur : Le Lombard

Collection : La petite bédéthèque des savoirs

Sous-collection : Technique

Numéro : 17

Nbre de pages : 104

Prix : 10€

Date de sortie : le 19/05/2017

Extraits : 

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