Du 7 au 12 mars, le Festival du Cinéma Belge de Moustier sera éclectique, engagé, comique mais aussi poétique

N’en déplaise à ses détracteurs, même sans Oscar ni César (quoique…), le cinéma belge est dans une forme aussi olympique que rayonnante. Le moins qu’on puisse dire est qu’il nous a gâtés ces dernières semaines. 2017 avait à peine commencé qu’on en prenait plein les mirettes avec des œuvres aussi diversifiées qu’Angle Mort, Faut pas lui dire ou encore Noces et Chez Nous. Sans tapis rouge (histoire de se rapprocher du peuple plutôt que de faire tour d’ivoire comme certains festivals), avec tous ces films remarqués, le Festival du Cinéma Belge de Moustier joue sur du velours et a de quoi, une nouvelle fois et comme depuis 29 éditions, attirer les cinéphiles (ou pas, d’ailleurs) de tous bords du 7 au 12 mars dans un petit coin de presque-campagne.

« Un soir… un train ». Six ans après le film d’André Delvaux, deux hommes se croisent dans un train. Deux passionnés de cinéma: Claude Leclercq et Yves Tock (avec un film 16mm sous le bras). Nous sommes en 1976, à Moustier-sur-Sambre, l’un travaille à la promotion du cinéma belge au Ministère de la Culture et l’autre organise un ciné-club (d’où le film 16mm). Ils auraient pu ne jamais se rencontrer. Heureusement, ils ont pris le même train, fait connaissance… et parlé de cinéma. Quelques mois plus tard, le Festival du Cinéma Belge voyait le jour. » C’est ainsi que le site du Festival inscrit l’histoire, gravé dans la pellicule, que dis-je, la mémoire. Avec beaucoup de hauts, des bas aussi (comme le décès de Jean-Marie Barbier, figure emblématique du festival, l’été dernier), un cinéma à la belge qui pète des flammes et un sinistre incendie qui faisait pleuvoir un peu de désespoir sur tant d’efforts nourris. Mais, même délocalisé (le terme est souvent négatif dans la région, ici pas le moins du monde) à Jemeppe, le Festival du Cinéma Belge tient bon et bien, faisant moisson de chouettes films, courts et longs, à voir en toute décontraction.

Cette année, à l’affiche de l’Amicale Solvay de Jemeppe-sur-Sambre, il n’y aura pas de quoi bouder son plaisir, même si quelques claques (disciplinées et visuelles, hein) vont sans doute se perdre. Ou pas d’ailleurs. Ne fut-ce, déjà, que par son entrée en scène, le mardi 7 mars à 20h. Avec le court-métrage À l’arraché d’Emmanuelle Nicot (qui a déjà fait une belle moisson de prix)…

… et Chez Nous de Lucas Belvaux. Chez nous… mais pas chez eux, pas sous leur bannière. Dépeignant une France en proie aux extrêmes de la Marine et consorts (ici, Agnès Dorgelle campée par Catherine Jacob), le réalisateur namurois suit la trajectoire d’une infirmière volontaire (Émilie Dequenne), mère et fille au foyer, qui va se laisser tenter par le parti « incarnant » le ras-le-bol et le rempart contre l' »insécurité », le Bloc patriotique, et y devenir, malgré elle, bien plus qu’une candidate aux municipales. Film choc et terriblement actuel, Chez Nous a marqué les esprits dès la sortie de sa bande-annonce, s’attirant aussi les foudres d’un FN prouvant une nouvelle fois sa propension à l’emporte-pièce. D’ailleurs, ne vous fiez pas à tous les commentaires défavorables sur les sites comme Allociné, pas mal d’entre eux ont été posté par des militants-sympathisants qui, sans avoir lu le film, ont voulu le « massacrer » (mais contre ça, Allociné ne fermera pas le forum haineux, alors qu’il l’a fait pour l’insipide et inoffensif Alladin avec Kev Adams, allez comprendre). En prime, Lucas Belvaux, ne pouvant être là, se livrera à une interview vidéo diffusée en différé quelques jours après son passage à Namur.

Le mercredi 8, ne dérogera pas à sa réputation et proposera une séance pour les enfants avec, dès 14 h, pas moins de cinq films, et autant d’horizons, en enfilade. Il y aura Kwek de Martin Colas, l’histoire d’un manchot pas comme les autres qui tente de mener sa barque comme il peut. Suivra The old piano de Laura Piette qui voit un vieux dépressif faire la fracassante rencontre d’une petite fille dans son atelier de réparations de pianos. Après quoi, les inénarrables Vincent Patar et Stéphane Aubier dévoileront leur dernière folie, La rentrée des classes, toujours en compagnie de cowboy et indien, what else? Une folie qui emportera les têtes blondes dans une quête bien plus sérieuse : La chasse au dragon d’Arnaud Demuynck. Un réalisateur qu’on retrouvera aux-côtés de Frits Standaert, Samuel Guénolé, Clémentine Robach et Pascale Hecquet pour un dernier tour de manivelle enfantin sous la douce surveillance de La chouette entre veille et sommeil, le seul long-métrage de la série qui se veut être un… assemblage de cinq courts-métrages.

La chouette ne croira pas si bien dire puisqu’elle nous emmènera, dès 17h30; bien plus loin que nos frontières pour un road-trip halluciné et empli de belgitude avec King of the Belgians de Peter Brosens et Jessica Woodworth. Voilà ce que nous en disions, en partie, il y a quelques mois : « Multiculturel et polyglotte, servi par des acteurs au diapason et prouvant que la frontière linguistique n’est qu’une invention politique, King of the Belgians est aussi farfelu que riche, bouillonnant de créativité et développant mine de rien quelques thématiques loin d’être aussi surréalistes que l’ambiance générale du film: la question des migrants dont le cortège royal adopte finalement le parcours balkanique, les limites de la caméra et du documentaire… Brosens et Woodworth font mouche à tous les coups, on rit beaucoup et on se dit souvent « Mais où vont-ils donc bien s’arrêter » dans cette ode unique et barrée à une certaine belgitude loin d’avoir disparu.« 

La longue journée de ce mercredi se terminera avec un trio, dès 20h. Les deux courts-métrages Totems de Paul Jadoul (comment un bûcheron va se retrouver avec la jambe coincée sous un arbre, ce qui réveillera son instinct animal) et Les dauphines de Juliette Klinke (la révélation qu’une mère sans emploi va avoir en conduisant ses filles à un concours de miss, un film qui a déjà fait sensation dans pas mal de rendez-vous cinéphiles).

Auxquels s’adjoindra un autre voyage (décidément) dans les magnifiques paysages de la Croatie avec En amont du fleuve de Marion Hänsel, l’aventure de deux demi-frères qui s’ignoraient jusqu’il y a peu, le décès de leur père les a en effet emmené dans cette échappée imprévisible mais de toute beauté.

Le jeudi 9 mars reprendra, dès 20h, une dose de triplette avec toujours un alliage « 2 courts-métrages – 1 long ». Lulu de Michiel Blanchart et Louise Dendraën ouvrira le bal, ou comment un état des lieux de sortie va réunir… deux ex. Ensuite, Crazy Sheep de Mathias Desmarres, comme témoin du réveil d’un geek, sorti de sa torpeur informatique par un brillant soleil.

Et tant qu’à prendre le soleil, autant laisser les sandalettes au placard pour aller à Paris pieds nus, nouvelle rêverie des inestimables de Dominique Abel et Fiona Gordon. Fiona qui va arriver dans la Ville-Lumière pour aider sa tante en détresse. Rien ne va se passer comme prévu et c’est le début d’une course-poursuite à la croisée d’une galerie de personnages hauts en couleur (la regrettée Emmanuelle Riva, Pierre Richard…). Le duo attachant de réalisateur sera présent à Moustier.

Fin de semaine et non des moindres, le vendredi 10 mars proposera deux séances. La première, à 17h30, verra un événement. C’est bien connu, l’amitié emporte tout sur son passage. Une amitié qui a déjà prouvé beaucoup de choses et dépasser les murs qui veulent parfois emprisonner les toutes petites productions qui n’auraient pas (selon les pontes d’une certaine industrie) ne jamais exister mais réussit à se tailler une petite place au soleil. Ce film, c’est Nous quatre de Stéphane Hénocque (qui sera présent avec sa belle bande). Une belle preuve d’amour de cinéma dont nous disions : « Stéphane Hénocque a toutes les armes pour faire du cinéma… son cinéma. Un cinéma populaire, échappant pourtant au pathos grossier et où rien n’est joué d’avance. Un film sachant aussi s’émanciper des dogmes d’une société prétendument cinéphile mais se galvanisant autour de films d’auteurs inaccessibles et trop pointus. Dans un monde où tout le monde devrait avoir sa place (hé, oui, utopistes que nous sommes), Hénocque impose un film et une vision, un rêve éveillé fait avec les tripes et l’envie de bien faire les choses, avec la conscience des imperfections et l’envie d’en tirer le meilleur.« 

À 20h, l’obscurité reviendra pour mieux accueillir la lumière du grand écran et de… L’ombre d’un autre, court-métrage de Léo Médard suivant une femme qui, après la disparition nocturne de son mari puis son retour comme si de rien n’était, va être frappée d’un doute et d’une paranoïa.

Autre événement encensé depuis quelques jours, Noces de Stephan Streker (présent avec le producteur Michaël Goldberg) finira d’éclairer cette superbe soirée en contant le poignant destin d’une jeune Belgo-pakistanaise qui se voit imposer un mariage traditionnel et qui va se retrouver écartelée entre ses rêves, ses aspirations et sa seule échappatoire : son frère.

Dernière soirée déjà (avant la matinée du dimanche consacrant un film français), le samedi 11 mars entamera le sprint final à 14h30 en compagnie de La fille inconnue des incontournables Frères Dardenne passant au scanner des sensations la culpabilité d’une jeune médecin prise de remords après avoir refusé de laisser une fille dans son cabinet. Une femme non-identifiable qui sera retrouvée morte quelques heures plus tard.

À 17h30, le signe féminin sera amplifié et en appellera à une sacrée bande : Stéphanie Crayencour, Jenifer, Camille Chamoux et Tania Garbaski (fidèle au rendez-vous moustiérois, qui viendra avec Charlie Dupont). Toutes sont au casting de Faut pas lui dire, premier film de Solange Cicurel. « Entre Vénus et Mars, Solange fait des allers-retours, marquant son empathie pour ses héros qu’ils soient masculins ou féminins. C’est cet amour-là qui rend Faut pas lui dire plus qu’attachant et en fait un film finalement mixte devant lequel les filles prendront leur pied sans pour autant que les hommes ne soient largués. On n’en attendait pas tant, et c’est tant mieux.« 

À 20h00, après Complices de Mathieu Mortelmans (un juge qui, comme ça s’est déjà vu, va protéger son fils, auteur d’un accident, en état d’ivresse, touchant mortellement un cycliste. Une bataille de valeurs commencera dans le chef du juge), le Festival s’engagera une nouvelle fois en jouant les agents de liaison et en proposant un film qui doit autant (si pas plus) à la Flandre qu’à la francophonie. Angle mort de Nabil Ben Yadir comme un écho à Chez Nous, proposé au début du festival, mais en Belgique. Comment le flic le plus populaire de Flandre va rejoindre un parti extrémiste. Non sans s’offrir une dernière virée anti-drogue qui va terriblement mal se passer. « Un film qui galvanise tout le savoir-faire belge (et flamand, surtout) autour d’un film de genre fort en testostérone et en jeux de pouvoirs. Affolant et néanmoins conscient. » Nabil Ben Yadir sera dans la salle pour en parler.

Dernier round, le dimanche 12, dès potron minet (enfin, n’exagérons rien, à 9h30) avec le traditionnel petit-déjeuner qui débouchera, à 10h30, sur la projection d' »Il a déjà tes yeux » de Lucien Jean-Baptiste : l’adoption d’un enfant blanc par un couple de… noirs, de quoi prêter le flanc aux quiproquos et aux jugements au sein de la famille mais aussi dans la société en général. Cette belle comédie bien ajustée était notre coup de coeur du FIFF.  » Il a déjà tes yeux ne ménage pas son fond, universel et conscientisateur sans être démagogue ni moralisateur. Par l’humour et un sens de la cadence, Lucien Jean-Baptiste risque bien de convaincre les irréductibles (qu’ils soient d’ailleurs d’un côté ou de l’autre de la barrière)  de l’imbécilité des éclairs qu’ils jettent parfois sur les jolies différences qui composent notre société. »

Notons aussi que, durant toute la durée du festival, l’exposition « Clap! 10 ans de tournages en Wallonie! » permettra au public de voyager d’un tournage à l’autre au fil des photographies de Maxime Dechamps et Marc Bo. Comme quoi, le cinéma en phase arrêtée est encore du cinéma. Et tous les arguments nous semblent réunis pour que vous ne ratiez pas l’occasion de (re)découvrir et apprendre à aimer notre beau cinéma, bien plus riches que les clichés qu’on voudrait perpétuer autour de lui.

Du 7 au 12 mars à l’Amicale Solvay (Rue du Brûlé, 32, 5190 Jemeppe-sur-Sambre). PAF : 6€/séance (5€ en prévente les 4 et 5 mars de 14h à 16h à l’Amicale). Toutes les infos sur www.cinemabelge.be

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s