Julien Revenu: « Ligne B? Un récit qui fonctionne dans la nuance »

Nous vous avions déjà parlés de Ligne B de Julien Revenu. Notre nouveau contributeur Dominique Vergnes l’a rencontré et lui a posé quelques très intéressantes questions.

Interview initialement parue sur le site de BD-Best

La BD joue-t-elle encore un rôle social? Oui, sans nul doute, avec des auteurs comme Etienne Davodeau, Tardi ou Chantal Montellier, sans oublier les divers dessinateurs de presse (dont ceux de Charlie Hebdo) et soulignons qu’il existe même un festival BD de ce type du côté de Cholet chaque année (cf www.bandesapart.org/). En ce sens,Julien Revenu tape fort et vite pour son dernier album « Ligne B », comme tout dessinateur de presse qu’il est (et qui sait, en un seul dessin, synthétiser une information ou des idées).

L’album « Ligne B » est avant tout intéressant car il n’est pas manichéen et qu’il montre toutes les formes de violence sous-jacentes dans ces banlieues, violence symbolique avec des codes sociaux bien précis (code vestimentaire, de langage…), violence réelle avec vols de biens, agression physique et verbale sur les personnes, incapacité des policiers à maîtriser toute cette haine, caractère anxiogène et délaissé des quartiers et banlieues.
Rencontre donc, pour son remarquable album « Ligne B », avec Julien Revenu. Revenu de tout?

Êtes-vous content des critiques BD sur « Ligne B »? 

Jusqu’à présent, je suis très content des retours qui me sont faits par les libraires et la presse professionnelle. Les lecteurs semblent s’attacher au personnage de Laurent et être happés par ses pérégrinations.

Comment vous est donc venue l’idée de cette histoire?

À travers cette histoire, j’avais envie d’explorer le sentiment de colère et d’impuissance que peuvent ressentir les gens qui se font agresser dans l’espace public. Si on ne la canalise pas, cette boule de ressentiments peut être dévastatrice.

Ligne B Julien Revenu Casterman Page 20
Votre récit BD sur « ligne B » n’est pas aimable, c’est plutôt rare dans le genre BD…certains critiques pourraient même dire qu’il est limite réactionnaire, non-politiquement correct, voire limite frontiste, d’accord avec ces arguments?

Dans cette histoire, je prouve que s’abandonner à la colère n’est jamais la solution. Ce que je décris, c’est le cycle infernal de la violence qui dure depuis des décennies en banlieue. La violence symbolique de l’exclusion qui conduit à la violence physique de la révolte qui accentue encore l’exclusion… etc. Or, celui que l’on identifie comme « l’autre » est en fait bien plus proche de nous qu’on ne le croit. C’est ce que je montre à travers le parcours de mon personnage principal.

Dans cet album, presque tout le monde a un côté détestable. En tant qu’auteur, je ne suis pas obligé de faire dans la simplification à outrance comme les politiciens. J’essaie donc d’apporter de la nuance. C’est en cela que le livre est non-politiquement correct. Il ne correspond pas aux stéréotypes manichéens des discours politiques sur la banlieue.

Faire un tel ouvrage n’est pas évident, il y avait des craintes?

Ma plus grande peur était que ce livre puisse être récupéré par la droite dure. Car les anecdotes que j’évoque ici sont souvent utilisées par les identitaires pour mettre en lumière un effondrement supposé des valeurs de l’Europe. Mais je pense avoir été suffisamment clair dans mon propos : il ne faut pas laisser les chantres de la pensée simplificatrice dicter leur credo.

Oui, il y a des problèmes de violence en banlieue. Et le nier ne les fera pas disparaître. Soyons responsables et discutons-en tous ensemble intelligemment. Les partis de gouvernement, qui se refuse à tout dialogue sur le fond, ont leur responsabilité dans la montée actuelle de l’extrême droite.

« Ligne B » me fait penser à des films comme « Chute libre »(1993) ou « Taxi Driver »(1976) où les personnages pètent un câble tout au long de ces longs métrages, vous confirmez ces influences?

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J’ai vu et apprécié Chute Libre il y a quelques années. Le point de départ et les personnages se ressemblent un peu. Et Ligne B, comme Taxi Driver, explore le thème classique du travestissement. Mon personnage se déguise en lascar pour échapper à ses agresseurs. C’est alors qu’il se rend compte du poids des regards dans notre société et se retrouve pris à son propre piège. Comme dans une pièce de Marivaux, il se retrouve prisonnier de son masque.

Votre histoire et votre dessin me font aussi penser à Riad Sattouf et « ses vies secrètes des jeunes », même hyperréalisme et brutalité dans le graphisme et les dialogues.

En essayant de rationaliser mon trait pour gagner en efficacité je me suis retrouvé dans une famille graphique qui s’apparente à celle de Riad Sattouf. Bien que j’apprécie énormément son humour, il ne fait pas partie de mes références majeures au niveau du dessin. Graphiquement, j’aimerais me sentir plus proche de Frederik Peeters ou Craig Thompson mais le chemin est encore long…

Votre récit se termine de façon apocalyptique, pourquoi? A la fin de l’album, on n’est plus dans le réalisme mais plus dans le cauchemar éveillé.

Mon personnage est confronté à une avalanche de situations délicates et il choisit souvent le côté obscur pour s’en sortir. Il me semblait nécessaire que le destin le rattrape comme un mauvais rêve pour sanctionner son manque de discernement.

Votre héros se rase la tête, déteste son boulot, son chef et sa femme n’arrive pas à le calmer…la révolte, seule solution des banlieues? Il est à noter que, d’après bon nombre de sociologues, les émeutiers des banlieues (dont les émeutes de 2005 en Ile-de-France)  sont aussi des gens bien intégrés, de tout horizon éthnique d’ailleurs (un peu comme les supporters du PSG qui viennent s’encanailler au stade…).

La révolte, en soi, ne me semble pas être une solution mais un symptôme. Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Ce que nous avons échoué à faire, c’est tirer les leçons de nos erreurs. Les politiques n’ont voulu voir dans les émeutes de 2005 que la rébellion de jeunes désœuvrés. Mais le moteur de cette rébellion, la frustration, est un sentiment bien réel et partagé par beaucoup d’habitants. Cela a été négligé pendant dix ans et aujourd’hui nous en payons les frais…

Pensez-vous que la BD joue un rôle social? Et la vôtre en particulier?

Comme toute œuvre d’art, la BD a pour fonction de déclencher un questionnement. Si tous les gens en colère se murent dans le silence, comme mon personnage principal, la conclusion sera explosive.  J’espère que Ligne B permettra d’ouvrir le dialogue…

Dans votre BD, vous montrez des médias complices dans la représentation biaisée de la banlieue et vous avez travaillé comme dessinateur de presse,  les médias responsables aussi?

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Dans certaines rédactions, la course à l’audimat et le rythme de travail effréné est un gros problème. La quête de sensationnalisme encourage la chasse au scoop. La scénarisation des reportages enclenche une manipulation de la réalité. Le manque de temps amène parfois à véhiculer des clichés ou à dire aux gens ce qu’ils ont l’habitude d’entendre pour être plus efficace. En cela, certains médias sont responsables de la propagation des préjugés...

Vos derniers coups de coeur en BD?

Graphiquement, j’ai été bien bluffé par le dernier album d’Alfred, Come Prima. Sinon, je suis avec attention l’actualité de Dominique Mermoux qui fait de très belles choses en terme de rythme et d’image.

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Vos prochains projets BD et festivals BD?

Je travaille actuellement sur une fiction d’anticipation – toujours sur une thématique sociale – ainsi que sur des projets humoristiques beaucoup plus légers. Je serai présent à l’automne à la Fête du Livre de St-Étienne.

Propos recueillis par Dominique Vergnes

Ligne B Julien Revenu Casterman Couverture

Titre: Ligne B

Auteur: Julien Revenu (Voir son excellent blog)

One Shot

Noir/Blanc/Nuances de gris

Genre: Drame

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 118

Prix: 17€

Date de sortie: 29/04/2015

Extraits:

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