Prisoners (Denis Villeneuve, 2013)

1391456831-prisoners

L’action se déroule en Pennsylvanie : les filles respectives des Dover et des Birch ont brutalement disparu. Si la thèse de la fugue est évoquée, c’est vers celle de l’enlèvement que l’inspecteur Loki (Jake Gyllenhaal) se penche très vite. On arrête un suspect, Alex Jones (Paul Dano), mais la police le relâche rapidement faute de preuves. Keller Dover (Hugh Jackman), qui ne l’accepte pas, décide d’aller plus loin et de passer au-delà de la loi pour pouvoir retrouver les filles…

L’un des atouts majeurs du film réside dans sa réalisation. Denis Villeneuve se révèle remarquable pour installer des ambiances fortes. C’est, je pense, ce qui m’a le plus frappé et c’est ce que je garde essentiellement du film plusieurs jours après sa vision (la scène de cérémonie de soutien où l’on dépose des bougies près des photos des deux fillettes est absolument géniale à ce niveau-là). Les lieux sont bien mis en valeur, de même que le temps (pluie, neige…). Le sens de l’esthétisme est lui aussi très fort, à l’image de la séquence de contre-la-montre en voiture à la fin du film. C’est nerveux (mais tout à fait lisible) et les cadres sont très judicieusement choisis.

A cela s’ajoute le second point fort : l’interprétation, magistrale. Le personnage de Loki me semble plus conventionnel, ce qui n’empêche pas Jake Gyllenhaal de le jouer de façon tout à fait juste. C’est un acteur que j’apprécie toujours de retrouver et dont je recommanderais entre autres Zodiac ou bien encore Source Code. Hugh Jackman joue ce père, Keller Dover, qui par douleur et désespoir va sombrer dans une noirceur de plus en plus profonde. J’ai trouvé son interprétation parfaite. Mieux encore, viscérale. Le personnage de Terrence Howard, un père affligé qui dépasse le cadre légal aussi mais atteint plus vite ses propres limites, est très intéressant également. Les rôles féminins sont bien joués aussi mais beaucoup moins étoffés. Le seul qui ressorte quelque peu (mais lors d’une seule scène) est celui de Viola Davis.

prisoners-jackman-729-620x349

Malheureusement, si l’on gratte ce somptueux vernis, on s’aperçoit que le scénario (seulement le deuxième de son auteur, Aaron Guzikowski) est assez faible. Il suit essentiellement la plongée de Keller et – beaucoup moins brillamment – l’enquête de Loki. En vérité, et ce un peu comme pour Gone Girl, la police paraît incapable de résoudre quoi que ce soit et culmine dans son incompétence lors de la fouille d’une propriété à la toute fin du film, savoureuse de bêtise et d’improbabilité. Si l’on respectait une quelconque cohérence interne, ces gars-là devraient remettre leur démission sur le champ. Des pistes sont ouvertes mais n’aboutissent nulle part, par exemple le prêtre pédophile qui est interrogé une fois pour ne plus reparaître de tout le film, ce qui questionne le spectateur sur la raison même de sa présence dans l’histoire. Me revient aussi la scène où Loki perquisitionne chez un suspect en laissant s’échapper des serpents de leurs boîtes et ramper librement, sans plus de précautions, que ce soit pour lui-même ou pour les fillettes, si jamais elles se trouvaient dans la maison. Par ailleurs, le mobile de l’enlèvement est très …bizarre. J’ai presque envie d’écrire grotesque. Je ne vais évidemment pas le développer ici mais, bien qu’il existe toutes sortes de malades et de dégénérés, il me semble pour le moins hasardeux, et peu ou prou expliqué ou souligné par la réalisation (peut-être Denis Villeneuve a-t-il considéré qu’il valait mieux ne pas trop insister là-dessus). La fin est particulièrement bâclée. Le film enchaîne rapidement les actions et ne s’intéresse absolument plus aux personnages. Il n’y a tout simplement aucun épilogue, pour personne. C’est on ne peut plus déplorable quand on prend en compte la force du sujet et l’attention portée au ressenti des protagonistes. C’est le coeur même du film ! Pire : les dernières images laissent planer une ambiguïté (un peu comme le faux suspense de la toupie dans Inception). Seulement voilà, ici le sujet ne s’y prête absolument pas, et étant donné cette fin « en queue de poisson », j’ai eu la désagréable impression que le film s’était payé ma tête. En résumé, dès que l’on quitte le personnage de Keller, tout devient bancal, voire creux.

Malgré l’indigence de son scénario, et quoique je comprenne mal l’enthousiasme qu’il soulève (si ce n’est, encore une fois, pour sa réalisation et son interprétation, toutes deux irréprochables), je ne trouve pas le film mauvais pour autant, loin de là. Il est très bon si l’on cherche à s’imprégner d’ambiances fortes et à se procurer une bonne dose de suspense. En revanche, si l’on souhaite se plonger dans une enquête fouillée et une histoire – même relativement – cohérente, alors je crois qu’il vaut mieux passer son chemin. Le fond n’est hélas pas à la hauteur de la beauté formelle.

Prisoners, de Denis Villeneuve, avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Terrence Howard, Maria Bello, Paul Dano, Melissa Leo, Viola Davis. Durée : 2h26. Distribué par Warner Bros. 2013.

Par Gérald Sanzo.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.