Plus c’est grand, plus c’est monstre, encore plus quand les héros habituels sont tout petits, des minus, fourmis ou humains bas de plafond. Voilà trois albums jeunesse qui jouent avec bonheur et richesse sur le thème des géants capables peut-être du pire, mais aussi et surtout du meilleur, si on accepte de les voir comme ils sont et non comme on dit qu’ils sont.
Balbon, le monstre le plus poli du monde
Résumé de Balbon, le monstre le plus poli du monde par Les Fourmis Rouges : Un jour, devant une petite ville côtière, un monstre énorme surgit des eaux. Tout le monde est en panique, mais le maire, n’écoutant que son courage, s’approche de la créature marine. Alors qu’il s’apprête à la supplier d’épargner la ville et ses habitants, le monstre s’incline très poliment et demande s’il peut juste prendre un bain de soleil. Et, promis, il prendra garde à ne détruire aucun bâtiment et à ne blesser personne. Et c’est ainsi que Balbon, le monstre le plus poli, le plus délicat du monde débarque et s’installe… Le maire a-t-il eu raison de faire confiance à un monstre même s’il est le monstre le plus poli de l’univers ?


Voilà peut-être le premier kaïju auquel nos enfants seront confrontés. Balbon. Pataud mais le coeur sur la main, soucieux, c’est un comble et tout à son honneur, de prendre le moins de place possible. Lui, il veut juste découvrir le vaste monde qui borde l’océan dans lequel il vivait jusque-là. Q-rais, mangaka, illustrateur mais aussi animateur pour le cinéma, livre ici un Godzilla à contre-courant, bon comme le pain, poli, courtois et soucieux de n’embêter personne. Même, si en face de lui, hélicoptère à l’appui, les tout petits humains qui vivent dans des buildings pas plus haut que trois pommes dans cette nouvelle perspective, ne sont pas rassurés.


Aïe, on a envoyé des bombes pour moins que ça. D’ailleurs un super-héros type Power Rangers est prêt à intervenir, pas pour rire. Mais c’est sans compter le maire qui passe au-delà des préjugés pour accueillir de bon coeur le nouveau venu. Mais que va dire sa famille? Car même les monstres ont des mamans qui les appellent pour se mettre à table ou des papas qui ne veulent que le meilleur pour eux. Voilà un album inattendu, au design très manga forcément, qui fait trembler le sol sous nos pieds, joue du comique de répétition et de l’absurde, bouquet de poissons en prime. Un peu de compréhension entre deux peuples tout à fait différent, même si c’est pour les doux yeux des enfants, ça fait du bien.


Dès 3 ans, à lire chez Les Fourmis Rouges.

La Fourmilière
Résumé de La Fourmilière par Les 400 Coups : Parfait! C’est l’endroit idéal pour construire notre grande fourmilière. Au travail!», s’exclame la reine des fourmis. Mais la fourmilière ne tient jamais plus que quelques instants, elle disparaît chaque fois sous la gigantesque patte d’un éléphant qui passe par là… Et si cet endroit idéal ne l’était pas vraiment? Surtout, ne pas contrarier la reine! Les fourmis s’affairent donc, de jour comme de nuit, alors que leur souveraine se prélasse au soleil, écoute la télé et relaxe dans son bain, un verre à la main. «Il est temps de construire la plus grande fourmilière de toute l’histoire des fourmis!» Rien ne les en empêchera! Quoique…

Balbon permet de prendre le contre-pied du monstre sanguinaire et ravageur tel qu’on a l’habitude de le voir. Avec la Fourmilière, Michaël Escoffier se fait plus cynique pour nous offrir un match entre David et Goliath, fourmis et éléphant. Pour ce dernier, écraser une motte de terre est le cadet de ses soucis.Mais pour les fourmis, privées du palais qu’elles venaient d’achever, c’est la catastrophe.

D’autant plus qu’elles ont derrières elles une reine intraitable, une dictatrice qui considère ses ouvrières comme de la chair à pâtée et s’entête à rester au même endroit tout en bâtissant un palais toujours plus grand. Histoire que l’éléphant ne puisse plus lever la patte. Pour les beaux yeux de Madame, sanguinaire, les fourmis vont s’épuiser. Jusqu’à ce que mort s’ensuive.

C’est un peu trash dit comme ça, mais Michaël Escoffier a le talent de mettre quelques terreurs actuelles du monde des grands (l’esclavage, la dictature, les inégalités, l’aveuglement et l’égoïsme qui mènent un peuple à sa perte, un boulot trop omniprésent qui prend le pas sur la qualité de vie, le deuil, le rôle de l’Homme qui menace son environnement…) à portée des petits. Gloire aux fourmis? Avec une reine-mère grattinée, des fourmis majordomes, soldates, bouffonnes et surtout ouvrières, Agathe Bray-Bourret met ce petit monde menacé en scène, avec générosité, humour mais aussi émotion. La balance entre les deux est bonne, jusqu’au clou du spectacle, éléphantesque, à la dernière page qui nous offre un sacré retournement de situation hilarant. Ma petite s’est bien amusée avec ce livre.

Dès 4 ans, à lire chez Les 400 Coups.
L’homme aux très longues jambes
Résumé de L’homme aux très longues jambes par Albin Michel Jeunesse : La vie n’est pas simple pour l’homme aux très longues jambes. Rien n’est à sa taille et les autres se moquent de lui. Le jour où un gigantesque orage s’abat sur la ville, il se met à aider tous les habitants qui n’en avaient que faire de lui jusque-là… Tous, sauf un : Carlos l’avait remarqué depuis longtemps, lui.

Au-delà de sa maison et de son vélo sur-mesure, L’Homme aux très longues jambes doit sans cesse s’adapter au monde de ses semblables minuscules. On ne vous dit pas les contorsions qu’il doit faire pour entrer au supermarché ou dans le métro. Il doit sans cesse se plier dans tous les sens, alors que les habitants de sa ville, eux, ne font pas d’effort, bien au contraire, pour lui faire une place. On se moque de lui, on ne l’aide pas. L’homme aux très longues jambes est bien seul. Heureusement, il a ses oiseaux dont il s’occupe avec amour et bienveillance et qui le lui rendent bien. Ce sont bien les seuls, et peut-être le patron timide de ce magasin de bricolage.

Mais, comme bien souvent, dans des circonstances dantesques, l’homme aux très longues jambes ne va écouter que son coeur pour sauver ses pairs d’une sale affaire, leur donner sans compter et même les abrités chez lui. Croyez-vous qu’on va le remercier? Peut-être ne va-t-on plus se moquer de lui mais on va lui en demander toujours plus à l’homme-à-tout-faire aux toujours très longues jambes. Osera-t-il dire non? Parviendra-t-il à se préserver, à penser à lui?


Benjamin Phillips nous offre là une belle leçon d’inhumanité et d’humanité. Par les temps qui courent, la différence est souvent mise en valeur, parfois dans des démarches très positives visant à l’acceptation, la tolérance et à faire force commune, d’autres fois pour justifier une haine banalement terrifiante, l’auteur trouve là un sujet original, spectaculaire (pour des images très marquantes et qui ont beaucoup interrogé ma petite fille) et terriblement quotidien, pourtant. Avec un dessin et des couleurs enfantins qui contribuent un peu plus à nous immerger dans cet univers, ce monde à nous, et à comprendre où est le problème et comment y réagir. Car, finalement, la solution, c’est quand même notre géant si gentil qui se l’offre, qui nous l’offre, avec toute la poésie dont il est capable. Un triste mais très beau moment de lecture.


Dès 3 ans, à lire chez Albin Michel Jeunesse.

