C’est vrai, à l’ère médiatique qui est la nôtre, une info en bouscule une autre, et ainsi de suite. Mais vous rappelez-vous du Franco-Libano-Brésilien Carlos Ghosn? Michèle Standjofski et Mohamad Kraytem se chargent de vous rafraîchir la mémoire dans un album rocambolesque. Dans Escape Ghosn – jeu de mots -, les auteurs racontent l’inénarrable évasion du Japon d’un des hommes les plus riches de cette Terre, à la tête de l’Empire Renault-Nissan-Mitsubishi. L’Homme de l’Année 2003 selon le magazine Fortune était bien le fugitif de l’année 2019!
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Résumé d’Escape Ghosn par les Éditions Samir : Le 29 décembre 2019, Carlos Ghosn fuit le Japon caché dans une boîte de matériel son. C’est cette cavale rocambolesque, considérée comme l’évasion la plus effrontée du siècle, allant de Tokyo à Beyrouth en passant par Osaka et Istanbul, que relate Escape Ghosn, avec des détails exclusifs que nous a révélés le principal intéressé, mais aussi et surtout avec une approche inédite, sans aucune complaisance, pleine de sarcasme, de suspense et de scoops.
Escape Ghosn, c’est un peu l’hommage du Liban, rendu par deux de ses porte-plume, Michèle Standjofski et Mohamad Kraytem, au potentiel comique involontaire d’un des leurs. Enfin, un des leurs, quand ça l’arrange, qu’il faut trouver une nation sous la bannière duquel se protéger (le Liban n’extrade pas ses ressortissants). Sinon, avant que les ennuis (sacrés!) le rattrapent, Carlos Ghosn était surtout un citoyen du monde… ce monde qui carbure, qui pollue, qui écrase les petits pour toujours enrichir l’un ou l’autre puissant. Bref, en dehors des réalités et inconséquent. Alors, forcément, quand on fait partie de la plèbe, de ceux que méprisaient jusque-là les grands de ce monde, on exulte quand il leur arrive un brol!
C’est pas la première classe
Encore plus quand ce brol, ce pépin, est aussi drôle, plus comique que tragique, que la fuite inénarrable de Ghosn du Japon. Dans un flight case! Y’a pas à dire, ça change des cylindrées, des puissants moteurs, des jets dernier cri et des banquettes tout confort. Ça secoue, c’est noir, c’est glauque, mais ça peut vous sauver la mise. Car, aussi improbable cela puisse paraître, Carlos Ghosn a réussi à quitter le pays qui l’avait assigné à résidence.
Forcément, c’est une histoire intime que nous racontent Michèle Standjofski et Mohamad Kraytem, en nous faisant une (petite) place aux côtés du criminel en col blanc le plus recherché à cette époque, entre les deux fêtes de 2019. Et ils lui font sa fête, les auteurs. Pour tout dire, ce n’est pas du documentaire, pas du reportage, mais plutôt une tentative de voir ce qu’il peut se passer dans la tête de Ghosn, qui ne peut plus compter que sur quelques hommes de main et de confiance, prêts à plonger avec leur maître, leur dieu.
Le dessin de Mohamad Kraytem pour mettre en scène ce théâtre de l’absurde et cynique est irrésistible, dans les attitudes, les expressions, les jeux de regards et les exagérations justement dosées. Ghosn fait de ces têtes tout au long de cet album. Encore plus quand il est confronté à sa conscience, un petit bouddha zen qui va bien pimenter son voyage intérieur et que notre « héros » a bien envie de shooter! Dans un jeu de souvenirs et de comparaisons délicates, Michèle Standjofski psychanalyse un Ghosn qui ne se remettra pas en question, est sûr de son fait, de sa puissance et de son arrogance.
Alors, forcément, la psyché soupçonnée de ce personnage réel en fait finalement un personnage fictif, tant on n’a aucune certitude sur ce qu’il a pu penser à tel moment et s’il s’attendait vraiment à être acclamé au Liban. Ça m’a un peu posé problème au début, j’avoue, tant les deepfakes sont désormais légion et tant il est déjà si facile de faire dire à des gens des choses qu’ils n’ont pas dites. Il y a un pas entre le dessin one-shot satirique et la « bio » racontée à la première personne sans que celle-ci ait été consultée. Mais, après tout, n’est-ce pas plus honnête que de convier des gens à s’exprimer sur tout et n’importe quoi tout en ne sachant pas grand-chose, comme on le voit dans de nombreux documentaires assez putassiers. Si on y voit clair, qu’on ne se méprend pas sur le ton, cette première personne qui parle en fait à la troisième, Escape Ghosn est donc honnête dans son foutage de gueule.
Puis, finalement, le style parodique est là de bout en bout, dans le texte et le dessin, passé au Kraytomorph (l’alias du dessinateur sur les réseaux), on fait la part des choses tout en se disant que cet énergumène qui avait le monde à ses pieds est furieusement bien croqué, inénarrable dans ses excès et sa confiance en lui. Peut-être même cet album souple est-il en deçà de la réalité? J’ai aimé ce Ghosn en personnage BD pour encore plus le détester une fois la lecture finie, en constatant à quel point il pouvait passer entre les mailles. Mais pas son commando, ses ouailles. Eux ont payé pour lui les frais de ce voyage rocambolesque. En tout cas, une belle découverte de deux auteurs très talentueux et efficaces.
À lire aux Éditions Samir.

